LA FÊTE DU 30 MAI
es fêtes du mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette, qui se terminèrent par une si épouvantable catastrophe, sont demeurées légendaires dans la mémoire des Parisiens. Sans doute le sang a coulé plus d’une fois dans nos rues en flots autrement épais, et cependant, cette place brillamment illuminée et tout à coup jonchée de cadavres, ces cris de joie qui se changent en cris de désespoir, cette péripétie, soudaine comme un coup de théâtre, où la Fatalité serait un acteur, sont restés longtemps comme des tableaux sinistres dans les imaginations popu¬
laires. Chaque année, quand on suivait les multitudes murmurantes qui s’en allaient contempler le feu d’artifice, on entendait, en mille discours divers, les détails plus ou moins exacts de cette soirée, déjà lointaine pour notre génération, rappelés, amplifiés, commentés de la plus singulière façon.
Les contemporains eux-mêmes, déjà agités par le malaise qui était dans l’air, sentirent là l’augure funeste, le signe précurseur des orages, et comme l’avertissement donné par le ciel à ce monde si spirituel et si corrompu qui devait s’écrouler dans une tempête sans exemple. Plus tard les présages furent justifiés avec d'étonnantes coïncidences. Cette place, qui avait vu ces premiers drames, vit Louis XVI et Marie-Antoinette monter sur l’échafaud ; l’obscur cimetière de la Madeleine, qui avait reçu les cadavres de la fête du mariage, reçut, dans des fosses pleines de chaux vive, deux corps mutilés et sanglants qui avaient été le Roi et la Reine de France. Ceci explique l’espèce d’obsession que le souvenir de cette fête exerça toujours sur l’esprit des Parisiens. Paris fut terrifié plus qu’intéressé, quand un acte de Joseph Balsamo ressuscita tout à coup devant lui l’effroyable épisode et lui montra, en dix minutes, la place éclatante, la foule bruyante, la poussée terrible, la lutte, les cris et les agonies, puis l’ombre et le silence descendant sur ce lieu que la Destinée a d’avance marqué pour des spectacles plus tragiques encore. Nous n’aimons pas qu’on nous révèle l’existence d’une force mystérieuse cachée dans les choses et, ne nous, sentant plus capables de maîtriser les événements, nous préférons supposer qu'ils arrivent tout seuls et uniquement par le fait du hasard.
La fête jusqu’à neuf heures n’avait présenté rien d’extraordinaire. Les fontaines de vin avaient coulé, les salves d’artillerie avaient retenti, à six heures du matin et à midi. Quand le jour commença à baisser, toute la ville s’illumina. Des orchestres étaient placés devant l’Hôtel de Ville, les hôtels du gouverneur de Paris et du Prévôt des marchands et les maisons des officiers de Ville. Les multitudes se précipitèrent vers la place Louis XV, où devait être tiré un superbe feu d’artifice. Les décorations de ce feu, qui avaient cent trente pieds de haut, représentaient le Temple de l'Hymen.
Que se passa-t-il exactement quand le feu d’artifice fut terminé? 11 est fort difficile de le savoir. Après avoir laissé étouffer les gens, la Ville s’efforça d’étouffer l’affaire. Voici en quels termes très-peu circonstanciés le Mercure annonce cette catastrophe :
« Les plaisirs de cette fête ont été troublés par des malheurs. La rue par laquelle le peuple se porta avec le plus d'affluence, après le feu d’artifice, s’étant trouvée embarrassée par différents obstacles, et la foule étant prodigieuse, un grand nombre de personnes de tout âge ont été étouffées.
« On ne peut exprimer la douleur que cet événement a causée au Roi et à la Famille Royale. Sa Majesté a donné des ordres précis pour qu'il fût pourvu au soulagement des familles comprises dans le désastre de cette journée. Monseigneur le Dauphin a donné en cette occasion une marque, à jamais mémorable, de la bonté et
de la sensibilité de son cœur. Ce jeune Prince, instruit des malheurs arrivés dans un jour consacré à la joie que son mariage inspire à tous les François, ayant reçu, le lendemain, les six mille livres que Sa Majesté a assignées par mois pour ses menus plaisirs, les a envoyées à M. de Sartine, Lieutenant-général de police, à qui il a écrit de sa main, lui mandant de distribuer cette somme à ceux qui avoient le plus pressant besoin d’être secourus. Madame la Dauphine et Madame Adélaïde ont suivi cet exemple respectable.
« On a répandu dans le public différentes listes dans lesquelles on exagère excessivement le nombre de ceux qui ont perdu la vie dans cette journée. Il est vrai qu’il y a eu cent trente-deux personnes qui sont restées sur la place et qui ont été inhumées dans le cimetière de la Magdeleine, et pour lesquelles le curé, généreusement pieux, a fait un service où, sur son invitation, le Châtelet et beaucoup de parents des morts ont assisté.
« Il y a eu trente-six blessés transportés à l’Hôtel-Dieu et à la Charité, dont aucun n'a péri ; et, suivant le rapport des curés de Paris et de la banlieue, il n’est mort que sept personnes des suites de ce funeste événement. On a aussi répandu mal à propos le bruit qu’il y avoit eu un grand nombre de personnes tombées dans la Seine par une suite de ce désastre ; mais les informations les plus exactes prouvent que s’il y a eu des noyés, ce n'est pas à cette occasion. »
La disposition de la place, avec ses fossés béants de distance en distance, dut beaucoup contribuer à aggraver la catastrophe. La rue de Rivoli, il n’est pas besoin de le dire, n’existait pas encore, et quand la dernière fusée fut partie, chacun voulut se retirer par la rue Royale. C’est alors qu’une bande de deux mille personnes débouchant tout à coup des boulevards vint causer une épouvantable confusion et, qu’entre ces deux courants humains, un choc affreux se produisit. Y eut-il là rencontre fortuite? La chose n’a rien d’absolument invraisemblable, quoique ce tumulte ne s’explique ni par une pluie soudaine, ni par un incendie, ni par aucune cause capable de produire un trouble aussi complet. Il est très-possible aussi qu’une manœuvre ait été préparée pour produire un léger tohu-bohu dont les conséquences furent inattendues. La Du Barry, que Louis XV avait eu l’indignité de faire souper avec Marie-Antoinette, n’ignorait pas que le mariage du Dauphin avec une princesse d’Autriche était l’œuvre de son mortel ennemi, le duc de Choiseul ; elle était déjà inquiète de l’impression que la grâce pudique de la jeune archiduchesse avait exercée sur le vieux monarque, auquel elle pouvait inspirer des sentiments meilleurs. L’ancienne trotteuse d’un magasin de modes possédait encore son Paris sur le bout du doigt; elle savait quelle importance il attachait aux moindres circonstances de ces fêtes nationales et combien il était prompt à en tirer des pronostics. Elle put très-bien dire, en badinant : « Je rirais bien s’il y avait des malheurs ce soir. » Pour qui connaît la servilité de tous, grands seigneurs, prélats de cour, administrateurs, pour la favorite, un tel désir était un ordre.
Quoi qu'il en soit, le désordre fut épouvantable. En ce temps, ne l’oublions pas, tout le monde portait l’épée, et la fureur de ceux qui dégainèrent pour essayer de s’ouvrir ùn passage contribua à rejeter plus violemment leurs voisins les uns sur les autres.
M"'° de Genlis est le seul écrivain contemporain qui s’étende longuement sur cet événement ; elle ne nous raconte point l’accident, mais nous donne bien l’écho de l’agitation qui le suivit et qu’elle éprouva une des premières, puisqu’elle était chez Grimod de la Reynière, le fameux gourmet, dans l’hôtel qu’occupe aujourd’hui le Cercle impérial. Rien n’est poignant comme le contraste de cette jeune femme qui badine, qui rit, qui ferme les yeux pour ne pas voir le feu, et qui, tout à coup, reçoit dans ses bras des blessés tout pantelants.
Quel fut le nombre des morts ? Le Mercure dit cent trente-deux. Georges Wille, dans son Journal, dit deux cents. Mercier, toujours exagéré, dit douze cents, chiffre manifestement faux. « J’ai vu, » écrit Mercier dans son Tableau de Paris, « plusieurs personnes languir pendant trente mois des suites de cette presse épouvantable, porter sur leur corps l’empreinte forte des objets qui les avaient comprimés. D’autres ont achevé de mourir au bout de dix années. Cette presse coûta la vie à plus de douze cents infortunés, et je ffexagère point. Une famille entière disparut. Point de maison qui n’eût à pleurer un parent, un ami. »
Un document officiel tendrait à confirmer le nombre de cent trente-deux victimes, si tant est qu’il y ait des documents officiels complètement sincères. C’est l’ Ordonnance du Prévôt de Paris pour la remise des
vêtements et effets des personnes qui ont eu le malheur de périr le trente mai dernier, et de ceux qui pourraient être représentés par la suite. Elle porte la date du i3 juin 1770, et débute par les considérants suivants :
« Sur ce qui nous a été remontré, par le Procureur du Roi, que malgré la douleur et la consternation « qu’il a partagées avec tous les magistrats chargés de Tordre public, du désastre arrivé à Paris, le trente « du mois dernier, il a cru n’en devoir que davantage les soins de son ministère pour faire constater « l'état des malheureuses victimes de cet événement relativement à leur famille et à leur fortune, qu’il n’a « pas même perdu de vue les voies qu’il a crues praticables pour faire rendre aux héritiers des défunts « les vêtements et effets qui se sont trouvés sur eux; que d’après l’intelligence et le zèle des Commissaires « au Châtelet préposés pour cet objet les moyens qui ont été employés paraissent ne rien laisser à désirer, « que chacun des corps de ceux ou de celles, au nombre de cent trente-deux (dont cent vingt-deux « reconnus et dix non reconnus ), portés au cimetière de la Madeleine de la Ville-TEvèque, et sur lesquels « étaient encore leurs vêtements et effets, a été étiqueté d’un numéro ; qu’il a été délivré à chacun de « ceux qui ont fait la reconnaissance du corps un numéro pareil à celui étant sur les vêtements et effets « du défunt; après quoi tous les dits vêtements et effets réunis ont été' mis sous les scellés du commissaire « Sirebeau et déposés dans une salle dépendante de l’hôtel du comte de Graville, sis rue de la Ville- « l’Evêque. »
A** At«
t$A g A i?*t?AriA