PUBLIQUE
Rittberg Ambassadeur de l’Empereur
DE L'ORDRE'dU CORTEGE
Douze carosses des Princes et Princesses du Sang, et de celui du Ministre d’Etat des affaires étrangères. A une distance de quarante pas, suit Le premier Piqueur de S. E. (voyez la lettre c.) suivi des
Le carossc du Roy, daus lequel se trouva Monsieur l'Ambassadeur, la livrée de l'Introducteur des Ambassadeurs à la portière droite, et celle du Maréchal de France à la gauche (voyez te lettre b.)
fcvp. Mottor*E
Riza Bey, 1 ambassadeur en question, avait eu à traverser les plus bizarres aventures avant d’arriver jusqu’à Marseille, et l'on croit parcourir un roman quand on lit, dans le Journal historique du voyage de t ambassadeur de Perse en France, le récit des péripéties qui marquèrent sa route. Parti déguisé de Téhéran, l’ambassadeur fut arrêté en chemin et conduit à Constantinople, où l’on employa tous les moyens pour lui faire avouer qu’il remplissait une mission pour son souverain. Riza Bey tint bon, et affichant un zèle extrême pour la religion du Prophète, il affirma qu il n’avait quitté la Perse que pour accomplir un pèlerinage au tombeau de Mahomet. Le gouvernement turc le prit au mot et l’envoya sous bonne escorte à La Mecque. Quoique entouré de gens qui le surveillaient de nuit et de jour, le malheureux plénipotentiaire parvint cependant, en passant près d’Alexandrie, à prévenir le représentant de la France. Un beau matin, abandonnant la caravane, il courut rejoindre un vaisseau qui l’attendait, la Vierge-de-Grâce, commandé par le capitaine Étienne de Cugis. Débarqué sans encombre à Marseille, il arriva à Charenton le 26 janvier i7i5. Le 7 février, le maréchal de Matignon et M. de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, allèrent prendre Riza Bey dans le carrosse du roi, que suivaient les carrosses des princes et des princesses. A la porte Saint-Antoine, il descendit dans la maison de M. de Villeginon, qui lui offrit une collation ; puis le cortège fit son entrée dans l’ordre suivant : le carrosse du roi, un brancard traîné par les mules du roi, et sur lequel étaient les présents ; quatre chevaux harnachés à la persane et menés en main par des Persans ; dix Persans à cheval ; l’ambassadeur montant un cheval richement harnaché, avec le maréchal de Matignon à sa droite et le baron de Breteuil à sa gauche; l’écuyer portant l’étendard du roi de Perse; les carrosses des princes et princesses.
Le 19, MM. de Matignon et de Breteuil allèrent le prendre pour le conduire à Versailles, où il présenta au roi la lettre du monarque persan, contenue dans un sac de brocart d’or.
S’il faut s’en rapporter aux portraits contemporains, Riza Bey ressemblait assez aux Persans que nous avons vus à deux reprises accompagner leur souverain à Paris, et qui ont mis sur pied au moins autant de badauds qu’au temps de Louis XIV. Cependant Nesser-Edin et sa suite ne semblent pas avoir eu la singulière habitude de se teindre la barbe avec du safran et les ongles avec du carmin.
« Mehemet-Riza-Bey, » lisons-nous dans le Récit historique de cette ambassade, « peut avoir environ cinquante ans, il est d’une moyenne taille, il a le visage basané, le front grand, les yeux vifs, le nez aquilin, les joues décharnées, la bouche bien faite et la barbe noire, mais peinte ordinairement autour des joues d’une couleur jaunâtre. Il se sert de cette même couleur pour se teindre les mains et de carmin pour se rougir les ongles. »
La première ambassade que la Porte ait envoyée en France produisit un étonnement plus vif encore que celui qu’avait excité l’ambassade de Perse.
Au commencement du dix-huitième siècle, deux peuples qui jouent aujourd’hui un rôle considérable en Europe, deux peuples dont les représentants comptent à l’heure actuelle parmi les types les plus élégants, les plus raffinés, les plus Parisiens en un mot de Paris, étaient à peu près inconnus en France et ne faisaient point leur partie, comme dirait un solennel diplomate, dans le concert européen, le plus discordant à coup sûr de tous les concerts. On savait vaguement qu’il existait du côté du Nord quelque chose de formidable, de puissant et d’étrange, mais c’était là que commençait la sauvagerie. Le tzar restait pour notre nation, qui alors se suffisait à elle-même et demeurait indifférente au mouvement du reste de l’univers, le khan des Tartares, et tout ce qu’on pouvait faire pour le Commandeur des croyants était de le traiter de grand seigneur, comme s’il se fût appelé Rohan ou d’Avaray. On craignait plus le Turc que le Moscovite, car parfois on entendait un grand bruit d’armées en marche vers les rives du Danube, et si l’on parvenait toujours à repousser le flot menaçant, plus d’un cadet de grande noblesse, parti pour qu’on liquidât ses dettes en son absence comme on se faisait spahis, il y a quarante ans, ne revoyait plus le bassin de Latone et les Tritons de bronze lançant l’eau de leurs joues gonflées.
Le Turc, cependant, était entré dans l’Art. Racine avait écrit Baja^et, et habillé en Asiatiques ces jeunes
L&om. très
premiers roucoulants et ces amoureuses menaçantes ou plaintives, qui restaient, sous le turban comme dans le péplum, des gentilshommes et des belles dames de Versailles. Molière, greffant la charge fantaisiste sur l’étude de mœurs réaliste, avait élevé le Bourgeois gentilhomme au rang de Mamamouchi.
Les successeurs de Bajazet n avaient pas encore renoncé à leur usage orgueilleux de recevoir des ambassadeurs et de n’en pas envoyer. D'ailleurs, notre représentant à Constantinople, M. de la Haye, homme irritable et fiei , n avait pas su se concilier les sympathies du Divan. Il y avait eu même un jour entre le Grand Vizir et lui certain échange de coups de pantoufles et de tabourets, dont le résultat fut de tendre au dernier point des 1 dations déjà froides. Louis XIV, qui avait espéré l’envoi d’une ambassade, attendit cette fois bel et bien. Aussi grand fut 1 étonnement en France quand, au mois de mars 1721 (1), la nouvelle se répandit que la Sublime- Porte envoyait au Régent une solennelle ambassade qui apportait, comme avance courtoise, l’autorisation de réparer les Lieux Saints, longtemps sollicitée en vain par le grand roi.
Chacun a ouï parler de cette fameuse ambassade ; chacun a plus ou moins entendu raconter que l’ambassadeur Mehemet Effendi fut vivement frappé de nos mœurs et de nos lumières; on sait qu’il fut l’auteur du joli mot souvent répété : « La France est le paradis des femmes et l’enfer des chevaux. » Mais tout le monde ne connaît point les particularités de cet instructif épisode de nos relations avec l’empire ottoman.
Qui voudrait étudier à fond cette page curieuse de notre histoire diplomatique trouverait un guide Précieux dans un volume- qui porte ce titre alléchant : Relation de l'ambassade de Mehemet Effendi à la Cour de France, écrite par lui-même et traduite du turc.
Sans garantir l’authenticité absolue de l’origine de cette relation, nous nous bornerons à mettre à contribution le passage où Mehemet Effendi s’étend complaisamment sur la magnificence du cortège avec lequel il se rendit aux Tuileries pour présenter ses lettres de créance au jeune Louis XV. En tête, le régiment du roi (cavalerie) ; puis une escouade d’agas, remarquables par leurs longues barbes, revêtus de somptueuses pelisses, armés de fusils ou de lances. Derrière eux, l'iman Effendi (2) et le Kapigidlar Kerkudassî (3), précédant le fils de l'ambassadeur, monté sur une jument à la bride garnie d’or et de pierreries, et porteur, comme divan Effendi (4), de la lettre du Sultan. Enfin Lambassadeur, monté sur un magnifique étalon de Bagdad, couvert des harnais de divan (5), revêtu du vaste turban de cérémonie et d'un feredgé (6) doublé de martre zibeline ; à sa droite, le prince de Lambesc, attaché à sa personne pendant son séjour; à sa gauche, l’introducteur des ambassadeurs; tout autour, une nuée de tchiadars (7) à pied. Des troupes d’infanterie et de cavalerie, au nombre de plus de trente mille hommes, faisaient la haie dans les rues et sur les quais. Dans le jardin des Tuileries, les deux régiments de mousquetaires gris et noirs se trouvaient rangés en bataille.
Au Palais, les choses se passèrent à peu près comme elles ont lieu aujourd'hui en pareille circonstance, 11 y eut échange de paroles courtoises et de protestations amicales. Au milieu de la foule de grands seigneurs qui entouraient le trône, l’ambassadeur n’eut d’yeux que pour le Roi dont e les cheveux d’hyacinte, dit-il, semblables à des fils d’or bien égalisés, lui venoient jusqu’à la ceinture. — Il alloit avec la démarche majes-
(1) L’ambassade de Mehemet Effendi fut réellement la première ambassade ottomane en France. On trouverait cependant, avant 1721 trace de quelques missions envoyées de Constantinople k la cour de France;, mais les chefs de ccs missions n’étaient que de simples envoyés et n’avaient aucun des caractères d’un ambassadeur régulier. Sur ce point on peut consulter un intéressant document, la Relation de l'audience donnée par le sieur de Lyonne à Soliman Musta Feraga , envoyé au roi par l'Empereur des Turcs.
(2) Le chapelain. (Notes du volume.)
1 3; Maître des ce'rémonies.
(4) Premier secrétaire de l’ambassade.
5) Harnais de cérémonie.
(6) Surtout.
(7) Serviteurs.
tueuse de la perdrix, et sa beauté non pareille, accompagnée de l’éclat de ses habits qui étaient chargés d'or et noyés dans les diamants, lançoit des rayons de lumière dans l’assemblée: s Au maréchal de Villeroi, qüi lui demandait ee qu il pensait de 1 enfant royal, Mehemet Effendi répondit avec enthousiasme : « Que le Dieu tout-puissant qui a créé une si belle créature la bénisse et la préserve du cativachio. »
Le cativachio, c’est le « mauvais œil », et cet enfant si beau qui devait être plus tard un vieillard si laid, moralement, n’échappa pas au cativachio.
Notons, en passant, un joli détail relatif à l’exhibition qu’on fit à l'ambassadeur des diamants de la Couronne. « Le Roi, raconte Mehemet Effendi, me montrait lui-même certaines pierreries et me les donnait à tenir. Sur cela, le maréchal de Villeroy lui ayant demandé à qui elles appartenaient, il dit : A qui peuventelles appartenir si ce n’est à moi ? Mais le maréchal lui répondit : Elles ne sont pas à vdus , Sire, elles sont à la Couronne; »
Toute la théorie du pouvoir absolu n’est-elle pas dans la réponse de cet enfant de neuf ans, qui sera Louis XV? « L’Etat, c’est moi! » affirme Louis XIV, amoureux surtout de tout ce qui est l’autorité. « Les diamants de la Couronne sont à moi, » dit Louis XV, qui, dans le pouvoir absolu, ne recherchera jamais que la somme plus grande qu’il peut procurer de plaisirs. Croire à neuf ans que les diamants de la Couronne sont à vous, mène droit à croire, à soixante, que toutes les petites filles de France sont à vous et qu’on a le droit de les mettre dans son Parc aux Cerfs.
L ambassadeur, dans sa relation, se plaît à reconnaître les grandes manières et la haute urbanité dés gentilshommes de la Cour de France. Mais sur certain point délicat, il garde un silence qui fait plus honneur a sa discrétion qu’il ne fait plaisir à notre curiosité. Mehemet Effendi ne parle des femmes que d une manière évasive , en se contentant de les désigner sous l’appellation générale de : Visages d'anges-. A-t-il couvert ces visages de caresses orientales? A-t-il changé ces anges en démons ? A-t-il rapporté dans son sérail un cœur vierge de toute passion parisienne ? Ou bien, a-t-il escompté son paradis futur avec quelque houn de l’Académie de Musique? Notre loyauté nous fait un devoir de déclarer que nous ne savons absolument rien sur ce chapitre. Peut-être servit-il de parenthèse entre un marquis infidèle et un chevalier soupirant, dans le cœur de quelqu'une des belles dames qui le fixaient avec un si complet sansgêne. Peut-être, au contraire, ce représentant d’un pays où la femme, si elle est esclave, n’est pas courtisane, fut-il indigné de l’air provocant des amis de la Parabère et de la de Prie, qui accouraient chez lui l’œil émerillonné du dernier souper du Régent. Ou bien encore Mehemet Effendi, gendre du Grand Vizir Ibrahim Pacha, tenait-il, tout comme un gendre de comédie, à ne pas mettre le beau-père dans la confidence de ses fredaines amoureuses. Cette supposition, pour être la dernière, n’est peut-être pas la plus invraisemblable.
Un fois débarrassé du souci des visites de cérémonie et des réceptions officielles, l’ambassadeur ottoman s’occupa avec ardeur du véritable objet de sa mission. Les causes des derniers revers des Musulmans n'avaient point échappé à sa pénétration. Il avait compris que le retour ne pourrait en être prévenu que par l’initiation de la Turquie aux arts de l’Occident et par son entrée dans le système de l’équilibre européen. Préparer les voies qui devaient amener ce résultat, tel était le but de son voyage. Mais sur ce point, il ne réussit pas dans ses efforts.
Au point de vue diplomatique, l’ambassadeur ne put pas même entamer les pourparlers. Il avait fait une proposition qui honorait son gouvernement : c’était de mettre un terme à la piraterie des Barbaresques contre les chrétiens, et aux représailles des chevaliers de Malte contre les Musulmans. Il n’obtint pas de réponse. Dubois semblait se dérober devant lui. Dans les trois entretiens qui eurent lieu entre l’ambassadeur et le ministre, ce dernier eut recours aux plus misérables subterfuges, aux plus mesquines subtilités, pour éviter toute conversation sérieuse. L’honnête Musulman quitta, indigné, ce ministre qui n’ouvrait la bouche que pour « lâcher l’écluse de son réservoir de mensonges. »
Mehemet, cependant, ne confondit pas la France avec son gouvernement. Pendant son voyage, il voulut connaître, et il sut apprécier l’esprit de nos institutions, la variété de nos découvertes, la supériorité de notre civilisation. S’il perdit peu de temps à visiter les monuments et les palais, il en consacra beaucoup à l’étude de
nos etablissements d’utilité publique. Il alla à l’Observatoire, où il assista à des expériences qui l’intéressèrent Vivement ; aux Gobelins, dont les tapisseries l’émerveillèrent tellement, que « les voir et mettre le doigt d’admiration dans la bouche, dit-il, fut pour moi la même chose. » Au Jardin du Roi, il visita les galeries d'anatomie et les collections médicinales. A la manufacture royale de glaces, il vit polir une glace de cent quatre pouces de longueur sur soixante-quatre de largeur. Aux diverses bibliothèques, il fut heureux de trouver des manuscrits en différentes langues orientales.
— Que trouvez-vous de plus étonnant à Versailles ? avait demandé Louis XIV au doge de Venise. — Sire, c'est de m’y voir. Si on eût demandé à Mehemet Effendi ce qu’il trouvait de plus admirable parmi les merveilles de cette civilisation si nouvelle pour lui, il eût répondu : Versailles, Marly, Chantilly. Les jardins dessinés par Lenôtre éveillent en effet chez l’ambassadeur turc un sentiment d’admiration enthousiaste et jamais lassée. II revient sans cesse sur ce sujet, et il est visible qu’à côté de ces jardins tout le reste lui semble mesquin. L’impression de ces parcs louis-quatorziens lui demeura si profonde, qu’à son retour à Constantinople il décida le sultan Achmet à faire planter un certain nombre de promenades sur le modèle des jardins de Versailles. Ces jardins furent détruits quand Achmet fut renversé du trône; mais, si les janissaires n’y eussent mis bon ordre, Théophile Gautier, voyageant en Orient — pour trouver l’original et l’étrange — eût rencontré en débarquant les ifs taillés en cône et les quinconces de Versailles symétriques comme des vers de Boileau.
Après un an de séjour en France, Mehemet Effendi s'embarqua à Cette et « le 16 du noble mois de Ziludge et un mercredi, arriva au port de la Résidence impériale. » Dans la traversée, Mehemet s’était arrêté quelque temps devant 1 unis, mais n avait point voulu descendre pour ne pas donner d’embarras ; il s’était contenté d’envoyer à terre deux personnes de sa suite se faire couper la tête. Christine de Suède avait été moins patiente et avait exécuté Monaldeschi en France même; l’ambassadeur turc, plus respectueux des convenances, attendit flegmatiquement qu’il fût en pays oriental pour régler ses petites affaires.
Mehemet Effendi, du reste, ne tarda point à subir lui-même ces promptes justices familières aux régimes asiatiques. Ibrahim Pacha perdit la vie dans l’émeute qui renversa le sultan Achmet, Mehemet en fut quitte pour un exil perpétuel dans l’ile de Chypre, où il mourut. Son fils, Zaïd,Pacha, après avoir été gouverneur de Romanie, fut ambassadeur en France en 1741 . Comme on le voit par notre gravure, il fut reçu à Paris avec les mêmes honneurs que son père.
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