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LES FÊTES DE LA RÉVOLUTION

e faudrait consacrer non pas un chapitre, comme nous le faisons, mais un volume tout entier aux fêtes révolutionnaires. Elles ont, en effet, un caractère qui les distingue absolument des autres. Si vous vous arrêtez à ces formules emphatiques, à ces prétentieuses imitations de l’antiquité, à ces incessantes invocations des héros grecs et romains, vous serez disposés à sourire. Mais bientôt, sous ces draperies théâtrales, vous découvrez une jeunesse, un enthousiasme, une sincérité d’impression qui vous touchent, qui vous empoignent malgré vous et vous jettent au milieu de 1 ardente atmosphère où vécurent ces hommes, dont quelques-uns demeurent grands en dépit des taches de sang qui les couvrent.

M. Thiers a fait de l’intelligence la qualité maîtresse de l’historien, mais pour ce brillant esprit, l’intelligence n était surtout qu’une compréhension pénétrante et fine des ressorts secrets de la politique et des mobiles cachés, qui déterminent les personnages en évidence. Les écrivains qui sont venus après lui ont ajouté à ce don de 1 intelligence une sorte de faculté particulière; ils ont cherché ,à s'identifier avec ce que pensaient les générations évanouies, avec ce qui flottait dans l’air autour d’elles; ils se sont sortis d’eux-mêmes, en un mot, pour vivre de la vie même du Passé, pour devenir les contemporains des temps qu’ils racontaient.

L’époque révolutionnaire, étudiée ainsi, exerce une influence irrésistible ; elle vous enveloppe de ses effluves, vous, vous sentez pris de cette trépidation terrible qui fut l’existence normale d’alors; la rue s’emplit de bruits de tocsin, de roulements de tambour, de frémissements de sections armées. L’ennemi est aux portes ! la guerre civile est en Vendée! il n’y a ni officiers, ni argent, ni organisation, et sous des berceaux de feuillage un chœur de Vieillards couronnés de chêne dit au chœur des Jeunes Gens : « Soyez victorieux! ». Le chœur des Jeunes Gens répond : « Nous le serons ». Soudain on annonce que la veille un général de vingt ans a battu la coalition. Il y a dans toutes ces choses des émerveillements irrésistibles que la réflexion atténue, que la vue de tant de crimes inexpiables diminue, mais qui reprennent toute leur vivacité dès qu’on se plonge dans ce milieu fiévreux. Il faut s’abandonner un peu à cette impression si l'on veut juger équitablement la période dans laquelle nous entrons, son langage ampoulé, ses cérémonies mélodramatiques, ses démonstrations pompeuses. Ici, serait-on tenté de dire, la bonne foi, c’est la passion.

Bien des nuances d’ailleurs sont à distinguer dans les fêtes de la Révolution. Les ignobles Saturnales où Hébert installait une prostituée sur l’autel de Notre-Dame, les honneurs rendus à ce Neufchâtelois abject qui, à force de mal soigner les chiens du comte d’Artois, était devenu enragé lui-même, ne doivent pas être confondues avec certaines fêtes civiques où la Convention s’efforcait de faire appel aux plus nobles sentiments de l’âme humaine, le patriotisme, le dévouement, le mépris du danger. Bien des phases, en outre, sont à noter dans la succession des fêtes révolutionnaires proprement dites; si la Fédération n’a aucun rapport avec la fête de l’Etre-Suprême, par l’esprit qui les anime et les personnalités qui y occupent le premier rang, les fêtes du Directoire diffèrent complètement des fêtes organisées par la Convention.

Quoique ceci semble sortir en apparence de notre cadre, nous croyons indispensable de bien indiquer les étapes successives auxquelles correspondirent ces fêtes si diverses.

La Révolution, il n’est plus besoin de le démontrer, ne fut pas commencée par le peuple, elle fut en partie l’œuvre de ce monstrueux Égalité, qui eut le triste honneur [d’arracher un cri d horreur à Marat quand il vint à la tribune voter la mort de son cousin. Égalité se chargea de verser sur Marie-Antoinette 1 invective et la calomnie. Elle fut l’œuvre aussi de ce Pitt dont la reine disait : « Rien que de penser à lui, je sens la petite mort me passer dans le dos ». Ces désignations légendaires qui finirent par être ridicules à force d être répétées, les agents de Pitt et Cobourg ne faisaient que traduire une évidence. Nier le rôle de l’Angleterre dans la Révolution française serait aussi absurde que de nier l’influence de la Prusse dans nos affaires depuis quinze ans. Parmi les premières sociétés des Jacobins, beaucoup furent fondées par des Anglais (i). La haute noblesse, en ■ outre, contribua tant qu’elle put à la Révolution. Les Montmorency, les La Rochefoucauld, les Noailles, détestaient personnellement la reine. Tandis qu’aux journées d’Octobre, le marquis de La Fayette marchait à la tête des femmes de la halle, contre son roi, beaucoup de gentilshommes déguisés se mêlaient à la foule pour l’exciter. Les grandes familles, quoique gorgées par la royauté, n’avaient jamais pris leur parti de la situation subalterne à laquelle la vie de cour les avait réduites. Chacun espérait un peu reprendre dans une Ligue ou dans une Fronde les avantages perdus. Les Bretons qui fondent ce club des Amis de la Constitution, qui deviendra la société des Jacobins, se souviennent évidemment de la journée de Saint-Aubin du Cormier, de la dure façon dont le duc de Chaulnes avait traité la Bretagne sous Louis XIV, des pendaisons sans nombre ordonnées pour apprendre aux paysans, comme dit Madame de Sévigné, à jeter des pierres dans le jardin du gouverneur.

La procession des États généraux qui mêle le cérémonial du Passé à un mouvement qui n’aspire qu’à rompre avec ce Passé, constitue comme le prologue du drame.

La fête de la Fédération, où tous les cœurs fraternisèrent vraiment avec une si attendrissante unanimité, représente une halte dans cette vertigineuse débâcle que chaque représentant des classes dirigeantes travaillait à précipiter de son mieux; celui-ci pour assouvir une rancune qui datait de cinq siècles, celui-là pour satisfaire une ambition présente ou pour déjouer les projets du voisin, un troisième pour amener le bien par l’exagération même du mal.

Les deux années qui s’écoulent entre le 14 juillet 1790 et le 14 juillet 1792, à part la translation des cendres de Voltaire au Panthéon, n’ont point de fêtes nationales. C’est le moment de ces banquets, de ces repas civiques, de ces baptêmes républicains qui servent à s’entendre et à échanger le mot d’ordre.

Le Baptême républicain du 25 mars 1792 est un des plus curieux tableaux de cette époque :

« Nos braves Forts, écrit le narrateur (Gorsas, je crois), avant de placer à la Halle neuve la pierre de la Bastille qui leur avait été remise par le patriote Palloy, l’avaient portée en triomphe dans le faubourg Saint- Antoine. Cette station avait resséré les liens qui réunissaient les hommes du 14 Juillet avec leurs frères, et une fête civique se préparait.

« Dimanche 25, cette fête a eu lieu, et le ciel, à dessein sans doute, s’est purifié de tous les nuages pour donner à cette agape patriotique plus de gaieté et d’éclat.

« On arrive aux Champs-Élysées, et les tambours eux-mêmes se taisent à l’aspect d’une table bien servie. On dîne. A ce simple mot je bornerai le récit du repas ; le lecteur gai et de bon appétit suppléera à ce court article, on ne raisonne pas quand on mange, et le proverbe dit que « ventre affamé n’a pas d’oreilles. » Réservons-les pour des choses plus intéressantes.

« Le patriote Santerre présidait la fête; à ses côtés étaient assis... (Allons, Royou, broie tes laides couleurs et crie au scandale) (2) ; à ses côtés étaient assis un évêque — un évêque factieux sans doute ? — Précisément M. Santerre avait à ses côtés l’évêque du Calvados, M. Thuriot, et quelques autres députés qu’on devine.

« Un grand nombre de toasts ont été portés tour à tour, aux sons d’une musique animée, qui répétait

(t) Notamment le club de Belleville, près de Paris, dont le registre manuscrit existe à la bibliothèque du Carnavalet et aide merveilleusement à saisir le développement successif de ces sociétés populaires.

(2) Royou était un écrivain réactionnaire de l’époque, rédacteur de Y Ami du roi.

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