‹ Les fêtes nationales à ParisChapitre 38 sur 61 · RAUX SORTANT DE NOTRE-DAME POUR ALLER A SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

RAUX SORTANT DE NOTRE-DAME POUR ALLER A SAINT-LOUIS

!, A VERSAILLES, LE \ MAY 178g

rgé de Notre-Dame. — 7. Gardes de la Prévôté. — 8. Hérauts d’armes. — 9. Députés. — 10. Députés de la noblesse. — 1 1. Députés du Clergé. — 12. Gardes du Roi. - i5. Le Roi et les Princes. — 16. La Reine et les Princesses. — 17. Gardes du Roi.

ïop. JUKer

toujours le refrain chéri. Bacchus n’avait qu'une couleur, mais elle était rouge comme le bonnet de la Liberté. Bacchus donc a proposé les santés de la Nation, de l’ Assemblée Nationale , des Trois peuples libres, de la Constitution française, de la douce Égalité, des honorables victimes de Châteauvieux, de leurs amis et défenseurs , notamment du généreux Collot-d’Herbois. »

Après les toasts, les chansons, on entonne l’actualité du moment, le Baptême des Ardennes, ou le Baptême de M. Thomas et de Mademoiselle Tempéramment, qui cassait les vitres, on reprend en chœur le refrain :

Puis, le verre en main, à l’unisson,

S’écrient tous deux : Vive la nation !

« Ce cantique n’était pas fini, qu’une députation de plusieurs gendarmes se présente; ils avaient été invités par leurs braves camarades du 14 Juillet. Comme ils ont dû jouir de se voir portés de bras en bras jusqu’à la table où étaient assis MM. Fauchet, Thuriot et beaucoup d’autres législateurs !

« Mais quel est donc ce jeune tambour qui a obtenu la parole et qui, monté sur une table, invite au silence ? « Messieurs, dit-il, on vient d’applaudir au Baptême des Ardennes et au nom de Jean-Baptiste ^Patriote donné à l'enfant; aujourd'hui, à l’instant même, il m’est né une fille: quel nom lui donnerai-je! Nationalc- Pique, répond-on. — Ce rf-est pas tout, messieurs, je demande que M. Thuriot veuille bien être le parrain avec l'amazone qui vient d’entrer » (l’amazone, nous apprend une note, était Madame Tremblay, épouse du patriote imprimeur de ce nom). Cette proposition est accueillie avec empressement. « Ce n est pas tout, je demande que M. l’évêque Faucher, ici présent, soit le baptiseur. »

De vifs applaudissements sanctionnent cette pétition, et Santerre invite tout le monde à se réunir chez lui pour le baptême.

Un bruit d’allégresse se fait entendre au dehors, tous les yeux se fixent vers la porte de la salle... « C’est M. Péthion ! c’est M. Péthion ! » C’était lui-même. Les tambours battent aux champs, et la musique, d’accord avec tous les cœurs, répète l’air : Ou peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?

Après la retraite de Péthion on se prépare à partir pour le baptême, quand un des convives propose d’ajouter au nom de l’enfant le nom de Péthion. La motion est adoptée ; on arrête que l’enfant s’appellera Péthion-Nationale-Pique , et on se met en marche pour la maison de Santerre...

Nous regrettons que le défaut d’espace nous empêche de raconter tout au long les cérémonies de ce baptême. Il y a là des détails ravissants. L’enfant est placé entre un drapeau pris à la Bastille et la pique, qui est confiée au brave Gonchon. Chemin faisant, tout le quartier, qui n’est pas déshabitué des refrains qui ont bercé tant de générations, se met à chanter des Noëls, et au chant du Ça ira se mêlent les airs d’autrefois : Ou est-il le petit nouveau-né ?

On introduit ensuite chez l'accouchée une députation composée de M. Thuriot, de Mademoiselle Calon, des parrains et marraines, de quelques amazones, d’un vainqueur de la Bastille, d’un ci-devant garde-française, d’un fort de la halle et d'un gendarme de la garde de l’Assemblée. Une collation simple est offerte dans une chambre qui n’était pas un palais, mais ou régnait la décence. Enfin on reconduit le drapeau de la Bastille et la pique chez Santerre, où « les principaux acteurs de cette cérémonie, digne de l’âge d’or, passent quelques moments à se retracer les tableaux variés de cette journée, qu’on pourrait appeler la journée du patriotisme. »

Le récit de ce banquet n’est-il point charmant et instructif surtout? Il peint bien, il nous semble, cette période intermédiaire où les traditions des ancêtres fraternisaient en quelque sorte avec les passions du temps, où les Noëls qu’on n’avait pas désappris s’unissaient au brutal Ça ira! Pour l’observateur, cette description a une toute autre valeur; elle aide à mieux pénétrer encore ces révolutionnaires d’autrefois qui furent les plus prodigieux metteurs en scène qui aient existé. On ne saurait trop le répéter, si Machiavel est le bréviaire des rois, l’histoire des dessous de la Révolution serait un livre indispensable à tout agitateur populaire. Du premier coup les politiques d’alors portèrent à sa perfection cet art de remuer les masses qui naissait à peine. Etudiez cette narration : tout à son importance, sa signification, son but.

Au commencement de 1792, Paris ne désirait pas plus la chute de la royauté, la mort du roi et la Terreur qu’il ne désirait en mars 1871 la Commune, l’incendie des monuments et le massacre des otages. Beaucoup de sections étaient encore fidèles à leur prince, c’est celles-là qu’on allait tâter. On montait les naïfs, on dissolvait les germes de résistance qu’on aurait pu rencontrer, on se renseignait sur les gens dont 1 énergie eût été à craindre.

Les Halles et le faubourg Saint- Antoine banquètent ensemble, c’est-à-dire qu’on s assure que les deux sections seront d’accord pour le 10 août qui aura lieu après la répétition générale du 20 juin. Le président est Santerre, l’agitateur populaire, l’homme de la foule, il donne l’allure et le ton. Puis, au milieu du repas, vous voyez arriver le doucereux et solennel Péthion, toujours fuyant les responsabilités, toujours à 1 affût des applaudissements, toujours caché et invisible quand on s’égorge, toujours pressé d'e se montrer quand il s’agit de popularité à recueillir, toujours habile à ne rester qu’un instant pour ne rien perdre de son prestige dans une intimité trop prolongée. Qu’acclame-t-on ? Que place-t-on bien en avant ? Que fait-on bien admirer à la multitude? Les gendarmes, les gardes-du-corps, un tambour... A qui porte-t-on des santés enthousiastes? A ce régiment de Châteauvieux qui s'est mutiné contre ses chefs? Au bout de quelques mois de ces exercices l’esprit public sera à point, la poire sera mûre. Le pauvre Louis XVI ne trouvera pas un soldat qui consente à lui obéir.

Après le 10 août la scène change comme par un subit coup de théâtre. Toutes les machinations des intrigants et des habiles sont devenues inutiles. L’arbre s’est abattu sur ceux qui le secouaient pour avoir le fruit. Les Girondins auront beau sacrifier la tête du roi à l’espoir de sauver la leur, ils sont désormais perdus. La France est en pleine dissolution et semble prête à disparaître. Mais des forces inouïes se sont économisées chez ce peuple qui a si peu pris part jusqu’ici à la vie publique, il y a des réserves formidables dans ce pays qu’on croit près de s’effondrer. Des inconnus surgissent soudain, et en pleine invasion, en pleine guerre civile, entreprennent de refaire une société.

C’est là, en effet, qu’apparaît l’étonnante grandeur de cette époque. Ce gouvernement anonyme et tout puissant qu’il faut nommer simplement la Révolution, parce qu’en réalité il est impossible de le personnifier absolument dans aucun chef et dans aucun parti, ne se contente point de se défendre, ce qui paraît déjà assez difficile, il organise tranquillement un monde nouveau sur un terrain miné de toutes parts. Partout ce gouvernement affirme sa double action, destructive jusqu’au plus affreux vandalisme d’un côté, créatrice et préoccupée des moindres détails d’un autre côté. Ce briseur de chefs-d’œuvre proclame à chaque instant son admiration pour l’Art, mais il veut un Art à lui et il l'aura. Louis XIV a eu Louvois, la Révolution a Carnot ; il a eu Colbert, elle a Cambon; il a eu Lebrun, elle a David.

C’est David qui sera désormais l’organisateur de ces fêtes nationales et qui les marquera d’une empreinte toute spéciale.

David il faut le reconnaître, avait de l’Art une conception très logique, très élevée et surtout très gouvernementale (1) ; il recommençait purement et simplement Lebrun. Lebrun avait pris l’Art français très

(1) Nous trouvons David d’accord avec lui-même dans la façon dont il comprend la composition du jury qui devait distribuer des récompenses aux artistes.

La Convention avait décrété que les oeuvres d’art mises au concours, qui devaient mériter des récompenses nationales, seraient jugées par un jury nommé par les représentants du peuple.

David naturellement, fut chargé au nom du comité d’instruction publique d’établir pour le jury une liste de candidats qui fut approuvée.

« Votre comité, disait-il en commençant, a pensé qu’à cette époque, où les arts doivent se régénérer comme les mœurs, abandonner aux artistes seuls le jugement des productions du génie, ce serait les laisser dans l’ornière de la routine où ils se sont traînés devant le despotisme qu’ils encensaient. C'est aux âmes fortes qui ont le sentiment du vrai, du grand que donne l’étude de la nature, à donner une impulsion nouvelle aux arts, en les ramenant aux principes du vrai bien. Ainsi, l’homme doué d’un sens exquis sans culture, le philosophe, le poëte, le savant, dans les différentes parties qui constituent l’art de juger, l’artiste, élève de la nature, sont les juges les plus capables de représenter le goût et les lumières d’un peuple entier, lorsqu’il s’agit de décerner, en son nom, à des artistes républicains les palmes de la gloire. C’est d’après ces vues que votre comité me charge de vous présenter la liste suivante, pour former le jury national des arts. »

Ne vous laissez pas troubler, encore une fois, par cette prétentieuse phraséologie; sous ce verbiage vous découvrirez une théorie-

indépendant, très profondément chrétien avec Lesueur, très provincial avec certains artistes, qui quittaient peu leur pays et gardaient leur originalité; il en avait fait l’Art royal, Art magnifique et pompeux qui était un instrument de règne, qui, dans toutes ses manifestations, se proposait exclusivement de célébrer le monarque. David agit de même. Le peuple était maintenant le souverain, c’était pour le peuple que les artistes désormais avaient à travailler, c’était non plus la majesté, le faste, la grandeur, les vertus essentiellement royales qu'ils devaient immortaliser par le pinceau et par le ciseau, mais les vertus du peuple, le travail, 1 abnégation, la dignité dans la pauvreté.

Comédie atroce! a-t-on dit. Non. Tous ces mots prestigieux, les droits des opprimés, les chaînes de 1 esclavage, les victimes du fanatisme n avaient point encore servi et ne rendaient point le son fêlé qu’ils rendent à nos oreilles. Quand un avocat monte aujourd’hui à la tribune pour dire : « Le peuple gémit, le peuple souffre, le peuple pleure, » nous savons parfaitement que ce monsieur désire une place et qu’il compte grimper sur les robustes épaules plébéiennes pour se hisser jusqu’à cette place.

Alors, on était plus ingénu et plus candide. De cet ancien régime qui avait fonctionné huit cents ans, on n apercevait que les abus; de ce régime nouveau qui datait de quelques mois à peine, on ne voyait encore que les promesses.

Les premiers livres imprimés, la vue des chefs-d’œuvre de l’antiquité tirés de la poussière avaient enchanté le seizième siècle. Quels transports n’excitait pas cette nature véritablement retrouvée par Rousseau !

C'est ainsi que, sans qu’on puisse dire qu’il y ait hypocrisie, nous assistons à ce troublant spectacle d’un peuple où tout le monde se proclame sensible en pleine Terreur. Des députés qui ont enlevé aux accusés jusqu’au droit d’être défendus, portent des épis à la main. Bourreaux et victimes font des idylles. Des pigeons qu’on a lâchés à la fête du io août sont un événement pour Paris.

Un de ces pigeons, au lieu de s’envoler, était venu se nicher dans la statue provisoire de la Liberté qui se dressait au-dessus de l’échafaud.

Pendant les belles soirées d’été, les familles allaient regarder la statue et apportaient du pain pour le pigeon. En passant, on examinait la guillotine qui se reposait après avoir fini sa journée ; on se bouchait le nez pour ne pas sentir cette fade odeur du sang qui avait fini par imprégner toute la place, et qui un jour arracha à Hébert un cri de protestation, non point en faveur des victimes, bien entendu, mais en faveur des Dassants troublés dans leur promenade.

Pour comprendre cette incroyable époque il faut, nous le répétons, vivre par la pensée en ces heures tragiques, s’efforcer d’être un des acteurs de ces temps étranges où tant de grandeur se mêle à tant d'ignominie ,

qui est très soutenable. L’Art libre appartient aux connaisseurs; l’Art qui prétend aux encouragements de l’Etat, l’Art qui doit communiquer à tous le sens du Beau, doit être jugé par des représentants de toutes les classes de la société. L’ouvrier, le soldat, le magistrat, se décideront plus sans doute d’après l'impression éprouvée que d’après les qualités techniques d’une statue ou d’un tableau; mais l’artiste qui les aura frappés aura déjà rempli une des conditions nécessaires à une œuvre nationale.

Il y avait dans le jury d’alors, il est vrai, de singuliers magistrats et de bizarres soldats. Hébert, procureur de la Commune et Fleuriot, substitut de l’accusateur public, y figuraient à côté de Ronsin, et j’imagine difficilement le doux Prudhon et le galant Fragonard en semblable compagnie. Plus loin voici des acteurs : Monvel et Talma ; Cels, cultivateur, et Thouin, jardinier, qu’il ne faut pas trop apprécier sur ieurs titres modestes. Tous deux, en effet, furent des Lenôtres ; Cels, notamment, créa ces merveilleux jardins de la Malmaison, dont Redouté peignit les fleurs sans égales. Enfin, j'aperçois, comme un souvenir du savetier d’Apelles, Hazard, cordonnier.

Voici, au reste, la liste complète des membres du jury :

Dufourny, membre de département ; Monvel, acteur; Fragonard) peintre; Fragonard, anatomiste; Julien, sculpteur; Pache; Varon, homme de lettres; David Leroy, architecte; Fleuriot, substitut de l’accusateur public; Pasquier, sculpteur; Rondelet, constructeur; Topino Le Brun, peintre; Cietté, artiste; Monge; Nergion, peintre; Balzac, architecte; Gérard, peintre; Lussault, architecte; Le Brun, homme de lettres; Hazard, cordonnier; Hubert, architecte; Bonvoisin, peintre; Dardel, sculpteur; Taillasson, peintre ;Boichot, sculpteur; Lesueur, peintre; Dupré, graveur; Ronsin, commandant général de l’armée révolutionnaire; Caraffa, peintre; Laharpe, homme de lettres; Hébert, substitut du procureur général de la Commune; Delannoy, architecte- Hassenfratz ; Chaudet, sculpteur; Lebrun, marchand de tableaux ; Cels, cultivateur; Poidevin, architecte ; Michellet, sculpteur; Dorat-Cubieres, homme de lettres; Ramey, sculpteur; Belle fils, peintre; Prudhon, peintre; Haroux Romain, architecte; Neveu; peintre; Thouin, jardinier; Lays, acteur; Goust, architecte; Signi, médecin; Lesueui, sculpteur; Allais, architecte.

Jurés suppléants : Talma, acteur; Desroches, peintre; Vicq-d’Azir, anatomiste; Merceray, graveur; Michaud, acteur; Ariez, homme de lettres; Dejour, sculpteur; Boulle, architecte; Villemain, peintre; Turcadi, graveur.

où des coins de poésie apparaissant tout à coup produisent l’effet d’un jardin plein de fleurs et d’oiseaux au milieu d’un abattoir.

Ce ne fut cependant que dans la séance du 18 floréal an n, 8 mai 1794? flue Convention adopta définitivement le décret relatif à l’organisation des fêtes publiques. Robespierre prononça à cette occasion une des plus belles harangues qui soient sorties des lèvres humaines. Dans ce discours, d une forme admirable, œuvre de penseur et d’artiste en même temps, il prit la question de très haut et s’efforça de formuler les lois supérieures qui président à l’organisation des sociétés, et les nécessaires rapports qui existent entre la créature et le Créateur des mondes. Il indiqua le lien qui réunit le despotisme et l’athéisme, et flétrit l’influence dissolvante des encyclopédistes.

« Cette secte, dit-il, en matière de politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple. En matière de morale, elle alla beaucoup au delà de la destruction des préjugés religieux. Ses coryphées déclamaient quelques fois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par des despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la Cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours contre les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes; ils étaient fiers dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. Elle propagea avec un grand zèle 1 opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarda la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des égoïstes adroits. J’ai dit que ses coryphées étaient ambitieux; les agitations qui annonçaient un grand changement dans l’ordre politique des choses, avaient pu étendre leurs vues. On a remarqué que plusieurs d’entre eux avaient des liaisons intimes avec la maison d’Orléans, et la constitution anglaise était , suivant eux , le chef-d’œuvre de la politique et le maximum du bonheur social. »

A la suite d'un magnifique éloge de Rousseau, Robespierre expliqua quelle action féconde des fêtes publiques d’un caractère élevé étaient susceptibles, selon lui, d’exercer sur les mœurs.

« Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les hommes rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne pourront se plaire que par les choses qui les rendent estimables; donnez à leur réunion un grand motif moral et politique, et l’amour des choses honnêtes entrera avec le plaisir dans tous les cœurs; car les hommes ne se voient pas sans plaisir.

« L’homme est le plus grand objet qui soit dans la nature ; et le plus magnifique de tous les spectacles, c’est celui d’un grand peuple assemblé. On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de la Grèce ; cependant elles n’avaient guère pour objet que des jeux où brillaient la force du corps, l’adresse, ou tout au plus le talent des poètes et des orateurs. Mais la Grèce était là; on voyait un spectacle plus grand que les jeux, c’était les spectateurs eux-mêmes; c’était le peuple vainqueur de l’Asie, que ses vertus républicaines avaient élevé quelquefois au-dessus de l’humanité. On voyait les grands hommes qui avaient sauvé et illustré la patrie; les pères montraient à leurs fils: Miltiade, Aristide, Epaminondas, Timoléon, dont la seule présence é;ait une leçon vivante de magnanimité, de justice et de patriotisme.

« Combien il serait facile au peuple français de donner à ses assemblées un objet plus étendu et un plus grand caractère ! Un système de fêtes nationales bien entendu, serait à la fois le plus doux lien de fraternité, et le plus puissant moyen de régénération.

Ayez des fêtes générales et plus solennelles pour toute la République ; ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu, qui soient des jours de repos et qui remplacent ce que les circonstances ont détruit.

« Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le charme et l’ornement de la vie humaine l’enthousiasme de la liberté, l’amour de la patrie, le respect des lois! Que la mémoire des tyrans et des traîtres y soit vouée à l’exécration; que celle desf héros de la liberté et des bienfaiteurs de l’humanité y reçoive le juste tribut de la reconnaissance publique; qu’elles puisent leur intérêt et leurs noms mêmes dans les évènements immortels de notre révolution et dans les objets les plus sacrés et les plus chers au cœur de l’homme; qu’elles soient embellies et distinguées par les emblèmes analogues à leur objet particulier! Invitons à

nos fêtes et la Nature et toutes les Vertus : que toutes soient célébrées sous les auspices de F Être-Suprême, qu elles lui soient consacrées ; qu’elles s’ouvrent et qu’elles finissent par un hommage à sa puissance et à la liberté ! »

Après avoir parlé superbement à des citoyens et à des hommes, l’infatigable pourvoyeur de Sanson évoqua la femme et sa grâce, et le doux sourire de l’épouse égayant ces cérémonies civiques.

« Vous y serez jeunes citoyennes, à qui la victoire doit ramener bientôt des pères et des amants dignes de vous ; vous y serez mères de famille, dont les époux et les fils élèvent des trophées à la République avec les débris des trônes. O femmes françaises, chérissez la liberté achetée au prix de leur sang; servez-vous de votre empire pour étendre celui de la vertu républicaine ! O femmes françaises, vous êtes dignes de l’amour et du respect de la terre ? Qu’avez-vous à envier aux femmes de Sparte ? Comme elles, vous avez donné le jour à des héros, comme elles, vous les avez dévoués avec un abandon sublime, à la Patrie. »

Rien de creux, rien de trop boursouflé dans ce discours qui sent moins le rhéteur que l’homme d’Etat. A peine si le Temps, en passant, a mis sur cette page, digne du Rousseau des meilleurs jours, cette poussière particulière, qui couvre les livres de 1 auteur d 'Émile, cette poussière lumineuse encore où semble danser toujours un rayon de ce soleil que l’amant de la Nature allait saluer chaque matin.

Comment 1 homme qui était capable d’écrire un tel discours pouvait-il dormir en sachant que chaque jour des centaines de vieillards, de jeunes filles, d’innocents de tous les âges étaient attachés sous le couperet par le fait de sa volonté ?

Après avoir entendu le discours de Robespierre, la Convention rendit le décret suivant :

Article I. - Le Peuple Français reconnaît l’existence de l’Être-Suprême et l’immortalité de l’âme.

Art. II. Il reconnaît que le culte digne de l’Être-Suprême est la pratique des devoirs de l'homme.

Art. III. Il met au rang de ces devoirs, de détester la mauvaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n’être injuste envers personne.

Art. IV. — Il sera institué des fêtes pour rappeler l’homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être.

Art. V. Elles emprunteront leurs noms soit des événements glorieux de notre révolution, soit des vertus les plus chères et les plus utiles à l’homme, soit des plus grands bienfaits de la nature.

Art. VI. — La République Française célébrera tous les ans les fêtes du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793, du 3i mai 1793.

Art. VIL — Elle célébrera les jours de décade, les fêtes dont l’énumération suit :

A 1 Être-Suprême, à la Nature. — Au genre humain. — Au peuple français. — Aux bienfaiteurs de l'humanité. Aux martyrs de la liberté. — A la liberté et à l’égalité. — A la république. — A la liberté du monde. — A 1 amour de la patrie. — A la haine des tyrans et des traîtres. — A la vérité. — A la justice. — A la pudeur. — A la gloire et à l’immortalité. — A l’amitié. — A la frugalité. — Au courage. — A la bonne foi. — A l’héroïsme. — Au désintéressement. — Au stoïcisme. — A l’amour. — A l’amour conjugal. — A l’amour

paternel. — A la tendresse maternelle. — A la piété filiale. — A l’enfance. — A la jeunesse. — A l’âge viril.

A la vieillesse. — Au malheur. — A l’agriculture. — A l’industrie. — A nos aïeux. — A la postérité. — Au bonheur. »

Ce fut donc à David et à Robespierre que furent dues les grandes fêtes de la Révolution.

Que de points intéressants, reconnaissons-le, étaient effleurés dans ces fêtes ! Sous ces oripeaux grecs et romains que de sentiments très modernes, très actuels, voudrions-nous pouvoir écrire ! Le Malheur honoré , c’est-à-dire des aveugles promenés sur un char et prenant leur part de la joie de tout Paris, me touche en dépit de la façon dramatique dont l’idée est présentée. Il m’intéresse de voir cette bercelonnette blanche où repose un enfant trouvé et qui nous rappelle qu’il y a des déshérités qui naissent sans père et sans mère. Sans doute

l’Église avait fait tout cela et l’avait fait mieux, elle avait enseigné aux rois eux-mêmes à laver les pieds des pauvres le Jeudi saint en souvenir du Fils du charpentier. Saint- Vincent (je Paul n’avait pas traîne les enfants-trouvés dans un chariot d’apparat, il s’en allait par les nuits d hiver les chercher sous la neige, il les ranimait de son haleine, il les réchauffait dans son manteau. N’importe, imiter 1 Église et la parodier même en ses grandeurs, n'est pas d’une âme absolument commune et basse.

La Révolution eut d’admirables fêtes nationales, parce que ces fêtes consonnaient a la vibration des esprits surexcités, qu’elles répondaient, par leur emphase même, aux besoins qu'on avait de se grandir outre mesure afin d’être à la hauteur du prodigieux défi jeté à l’Europe. Elle échoua quand il fallut organiser des fetes régulières à la place de ces solennités exceptionnelles. Tous cependant répétaient, comme Didier de 1 Ariège (i), « il faut quelque chose ». Ce « quelque chose » destiné à remplacer les pompes du catholicisme était un culte et tous cherchaient à fonder ce culte sur une base quelconque. Pour eux il s’agissait tout simplement de substituer un autre système à un système religieux qui avait fait son temps , et personne même ne s’étonnait alors outre mesure de ce projet. La foi dans les derniers temps du dix-huitième siècle, avant même la chute de la monarchie, était bien moins vive que de nos jours. Aujourd’hui le clergé, s’il lui manque 1 ardeur qui fait les apôtres, est absolument honnête; le haut clergé d'alors, composé de grands seigneurs comme Rohan était, à part de rares exceptions, méprisable et méprisé de tous. Le bas clergé était corrompu par ces exemples. Nos couvents aujourd’hui sont peuplés d’êtres intelligents et convaincus qui ont tout sacrifié à un idéal supérieur. Les hommes qui se jettent dans les cloîtres se sont appelés Lacordaire, Ravignan, Dom Guéranger, ils s’appellent maintenant le Père Monsabré, le Père Félix, le Père Didon. Si ceux-là sont moines en un temps où toutes les voies sont ouvertes, c’est que la volonté les a conduits dans le cloître et que la foi les y retient. Au dix-huitième siècle les innombrables couvents n’étaient pas peuplés, comme on s’est amusé à le faire croire aux badauds, d’infortunés gémissant au fond des in pace, soumis matin et soir à la torture, mais ils étaient pleins de gens malheureux, qui, l’esprit desséché par le doute, avaient pris la robe sans vocation et aspiraient à rentrer dans le monde. Quelques-uns, en très-petit nombre, couraient le pays et scandalisaient le voisinage du moustier, la plupart se respectaient et se contaient leurs ennuis sous ces arbres séculaires d’abbaye ou de prieuré où les jours leur semblaient si lourds, et où ils nous sembleraient si doux à nous qui vivons en pleine fièvre.

Les défenseurs du trône et de l’autel étaient absolument sceptiques, à part quelques Vendéens, et Dieu, qui juge les cœurs et sonde les reins, trouve certainement plus d’âmes fidèles au fond à Jésus dans ceux qui suivent les enterrements civils qu’il n’en a trouvés dans tous ces Voltairiens et tous ces libertins qui composaient l’armée de Condé.

Le projet d’établir un culte nouveau sur les débris de l’ancien n’était donc pas aussi complètement insensé qu’il paraît au premier abord.

Il fallait avant tout remplacer ce dimanche qui, jadis, s’annonçait dès l’aube, par les cloches de la première messe, qui coupait la journée par la sonnerie des Vêpres, qui sanctifiait le repos par les prières adressées à Dieu. On ne pouvait célébrer tous les dix jours la prise de la Bastille, le io août, le 21 janvier, vouer les tyrans à l’ignonimie et fêter même des victoires. Par quel lien commun rattacher toutes ces âmes qu’on devinait éperdues, dans quelle pensée réunir tous ces hommes qui autrefois trouvaient dans la Communion, en même temps que l’espérance la plus consolante pour la vie future, la plus touchante égalité dans la vie présente ?

Une fois la première effervescence passée, la nation s’ennuyait profondément, ainsi que le constate franchement, dans ses Réflexions sur les fêtes décadaires , Joseph Terrai, député du Tarn: « Voulez-vous, dit-il défanatiser le peuple des opinions religieuses, des cultes qui peuvent être superflus, le fanatiser pour la République, pour la tranquillité publique ? procurez-lui sa gaieté ordinaire. Voulez-vous le rendre joyeux ?

^i) Réflexions sur laFestomanie qui nous a été laissée en partant par Robespierre, Chaumette, Pache, Payen, Saint-Just, Hébert et autres philosophes de la même volée, par Didier D., député à la Convention nationale.

outie les moyens de subsistance et la paix avec nos ennemis, dilatez son cœur resserré par tant de compression et de terreurs qui se sont succédé et durent dans certains pays. »

C est le moyen de distraire le peuple que cherchaient ces membres de la Convention qui, encore une fois, sont toujours intéressants, même quand ils se trompent, par leur vaillance à ne douter de rien, par l'illusion qui les pousse à admettre qu’on peut pétrir et modeler à nouveau une société vieille de dix-huit cents ans aussi facilement que le sculpteur pétrit l'argile docile qui, sous ces doigts, prend la forme qu’il rêve.

Rien n’est instructif comme les innombrables rapports déposés sur ces questions. Si David avait été 1 organisateui des pompes officielles, des membres plus obscurs s’occupèrent, avec moins de largeur dans les vues, d’organiser ces fêtes secondaires dont chacun reconnaissait la nécessité.

Les lignes générales de ces projets varient peu. C’est une pastorale à mettre en action, une idylle à placer dans le code. Temples décadaires avec des ornements de feuillage, hymnes chantés en chœur, jeux guéri iers après lesquels les jeunes gens seront autorisés à offrir à leurs amantes les couronnes qu’ils auront reçues, cirques de gazon au milieu du village (i), bancs réservés aux vieillards qui distribueront les prix; toutes ces réminiscences des Panathénées et des Eleusiennes font un singulier effet dans notre pays de France. Lequinio voit dans le Plaisir le meilleur moyen de gouverner les hommes, et nous trace un séduisant tableau d’un coin de hameau :

« Quel est le voyageur le plus raisonnable et le plus affairé, le plus pressé d’arriver à sa destination, qui, passant dans une bourgade où quelque fête avait formé des rassemblements joyeux, des danses, ne soit pas tenté de s arrêter, de descendre de voiture et de partager les plaisirs du village? Quel est celui de mes lecteurs qui ne soit contraint d’attester en ma faveur, ici, le sentiment peut-être de sa propre expérience ?

« Eh bien ! si l’homme habitué à ces jouissances délicates et vives qu’il se procure dans les cités, plié d ailleurs à la réflexion, jugeant habituellement de sang-froid, tourmenté par le soin des affaires, et poussé par de grands intérêts, peut encore à peine se défendre de l’impression du plaisir auquel il voit les autres se livrer, que sera-ce donc des hommes qui ne connaissent point toutes les ressources des voluptés de la ville, et dont le sentiment est d’autant plus vif à s’exalter, qu’il n’est point comprimé par l’habitude de la réflexion, ni par les tourments de l’ambition et de toutes les passions funestes qui agitent l’homme très policé ? Que sera-ce des jeunes filles, dont le cœur abonde du besoin de l’allégresse, et dont les nerfs sensibles résonnent spontanément au premier son que la musette fait entendre ?

« Encore une fois, ayez le plaisir pour étendard, et vous mènerez l'homme d’un pôle à l’autre ; il ne vous restera plus qu à donner à vos fêtes la direction qu’elles doivent avoir pour l’instruction, la formation de l’esprit public, la propagation des principes, l’adoucissement des mœurs et la félicité publique ».

( i) Voyez les premiers articles du projet de Piquié

Article Ier.

Le décadi est spécialement consacré à la réunion des différentes sections de la République.

Tous les citoyens s’assembleront au chef-lieu de la commune, dans les colysées, dans les basiliques ou les temples qui seront construits, et, en attendant, dans les maisons communes; dans la belle saison, en plein air, sur les coteaux, amphithéâtres naturels ou sous des feuillées.

Les vieillards, la jeunesse et les blessés au service de la patrie auront seuls des places distinguées.

Les démonstrations extérieures et symboliques, qui font partie des usages de la police et du culte national, se réduiront à reconnaître l’Être-Suprême, sans intermédiaire entre l’Homme et la Divinité. Un membre des autorités constituées fera une courte analyse des décrets parvenus dans le cours de la décade; elle sera suivie d’une instruction précise et familière sur les devoirs du républicain ou sur quelque objet d’agriculture et des arts.

Le mariage et les divorces, l’adoption, l’inscription civique de la jeunesse et des filles nubiles, la présentation des candidats, se feront le décadi, en présence du peuple. Ce même jour, les artistes présenteront les chefs-d’œuvre des arts.

Lanthenas (i) voudrait diviser le Peuple par groupes de dizaines, centaines et mille qui constitueraient des voisinages. Chaque décade aurait lieu une entrevue entre la représentation nationale et le Peuple. Le matin, le citoyen suivi de sa famille se rend à l’endroit où doit avoir lieu l’entrevue, il prend place dans sa centurie, y reste quelque temps à réfléchir en silence (2) sur la question qui doit se traiter, jusqu au moment où la célébration commence. Les chœurs chantent quelques strophes d’hymne, puis a lieu 1 entretien de la représentation nationale avec le Peuple (3). Dans l’après-midi on construit une chaumière, on répare 1 héritage d’un soldat de la patrie, on entretient le champ de la veuve ; des chœurs de jeunes filles conduisent les travailleurs.

D’après Lanthenas, l’élément amusant des fêtes décadaires serait la lecture d’un journal. « Il faudrait un journal politique rédigé avec autant de simplicité que de précision, qui renferme tout ce que les nouvelles politiques intérieures et extérieures ont présenté d’important dans la décade. Rien n’est plus aisé que de faire un pareil journal, si l’on veut y renoncer aux niaiseries, aux épisodes, aux conjectures, aux malignités triviales et à toutes les caricatures mercantiles dont la plupart des journalistes ont coutume de farcir leurs feuilles pour les débiter. »

Dans chaque rapport, dans chaque programme, dans chaque brochure il est rare qu’on ne rencontre pas une idée, ridicule ou juste, baroque ou simplement naïve (4). Que d’encre noircie sur ce sujet! Voici pour

(2) Projet de loi, ou cadre pour l’institution des Fêtes décadaires, offert à la Convention par Lanthenas, député, par le département de Rhône-et-Loire.

(2) On n’a qu’à parcourir le catéchisme des Positivistes pour être frappé des analogies que présentent les deux systèmes.

(3) Le projet de Lanthenas est une véritable organisation du gouvernement direct par le peuple ; c’est le mandat impératif foncrtionnant par les cahiers décadaires :

Article Ior.

Les jours de repos, la représentation nationale communique directement avec le Peuple assemblé par sections en réunions fraternelles.

Elle communique avec le Peuple par une correspondance renfermée dans des cahiers décadaires qu’elle fait rédiger et qu’elle approuve.

Il y a dans chaque section du Peuple, pour les réunions fraternelles, une association volontaire de citoyens, sous l’encouragement de la commission de la morale et de l’instruction publiques , qui fait ou fait faire la lecture publique de ces cahiers décadaires; les instituteurs de la jeunesse et des citoyens zélés forment cette association.

(4) A chaque instant on sent aussi le vide effrayant que produit dans cette société la disparition du catholicisme. Les députés constatent involontairement cette impression générale de tristesse. Cet orgue, dont les accords jadis ravissaient les âmes, ils s’étonnent de le voir silencieux. Lequinio recommande de mettre en état les buffets d’orgue qui serviront pour les fêtes décadaires. Merlin de Thionville s’occupe longuement des orgues:

« L’orgue, dit-il dans son rapport à la Convention sur la fête des Victoires, se fait entendre plus loin que le plus nombreux 'orchestre • elle fait entendre les sons de tous les autres instruments ; aucun ne se marie aussi bien avec elles. L’orgue n’a pas besoin d’être sans cesse accordée ; enfin un seul homme suffit pour en jouer, et encore conserve-t-il l’usage de la voix. Je pourrais ajouter qu’il n’est pas d’orchestre qui souffre autant la médiocrité d’exécution, et cet avantage mérite d’être compté au moins pour les départements. L’orgue convient donc aux chants et aux fêtes d’un grand peuple réuni dans un grand espace.

« J’invite Gossec à tenter cette nouveauté. Il sait bien qu’elle n’aurait rien d’étrange en Italie, où l’on voit plusieurs orgues dans une même église, et souvent plusieurs orchestres unis à plusieurs orgues aux grandes solennités.

« On ne m’objectera pas sans doute qu’en France l’orgue a perdu la puissance et l’enchantement par sa longue association à nos lamentables chants d’église, et surtout aux chants inimitablement ridicules de nos ci-devant capucins. J’opposerai à cette dégradation de l’orgue son charme sous les mains de Balbâtre, son charme dans les rues sous les mains les plus grossières, son charme surtout dans un concert sous les mains de cette brillante artiste que l’Italie pourroit envier à la France, la citoyenne Maugeroux. D’ailleurs, si elle est déconsidérée, il ne faut que l’essayer dans un genre nouveau pour la réhabiliter.

« Ce n’est peut-être pas un si médiocre service à rendre à la France que d’y mettre cet instrument en honneur.

« Eh ! comment propager sans son secours, dans toute l’étendue de la République, les chants civiques que tant de grandes circonstances doivent faire succéder chacune les unes aux autres? comment les faire parvenir avec célérité et exactitude dans les campagnes ? comment donner autrement aux citoyens des petites communes la jouissance d’une musique publique et sociale? Y a-t-il partout des musiciens et des orchestres? Non, sans doute; au lieu que partout il peut y avoir un orgue et une organiste. Il ne s’agit que de répartir entre toutes les communes les orgues des couvents supprimés ou des églises nationales, et de demander à l’Institut national de nouveaux organistes, auxquels il fournira ensuite les bons morceaux que le talent produira chaque jour. Les chants nationaux doivent être partout les mêmes, comme l’étuient autrefois les chants religieux. Partout il y avoit autrefois un orgue pour quelques saints, partout il en faut aujourd’hui pour la Liberté. Et d’ailleurs les délices de la musique doivent-elles être réservées aux grandes cités? L’harmonie n’a-t-elle été attachée par la nature à tous les corps sonores, ne trouve-t-elle un véhicule dans l’air commun à tous les hommes, que pour les plaisirs des seuls habitants des villes ? »

citer au hasard : Projet de décret sur les fêtes décadaires, par Athanase Veau, député d’Indre-et-Loire; Aperçu philosophique et politique sur la célébration des décades et des fêtes nationales, par J. Rumer, de la Côte-dOr; Quelques idées sur les fêtes décadaires, par J.-M. Collot, représentant du peuple; Réflexions sur les fêtes décadaires, par Fayolle, député de la Drôme; Objet et ordre des fêtes décadaires de la République, par Marcoz, membre de la représentation nationale; Opinion de Marc-François Bouguot, député du Jura, sur 1 organisation des fêtes civiques ; Réflexions et projet de décret sur les fêtes décadaires, par Eschassériaux lamé; Opinion de Jean-François Barailon, député de la Creuse, sur les fêtes civiques établies dans la République Française.

Boissy-d’Anglas (i) s’occupe de cette question comme ses collègues:

« Les fêtes nationales, dit-il, s’appuient sur tout ce que l’habitude a de force, elles parlent à l’âme par les souvenirs, et au cœur par les sentiments mêmes des émotions qui ne sont plus; elles s’embellissent des sensations qui leur sont étrangères comme de celles qui leur sont propres, et s’associent à tout le charme des premières impressions lors même que celles-ci se sont évanouies.

« L influence des fêtes et des cérémonies est donc fortifiée de toute celle des souvenirs qui peuvent s’y associer, aussi le législateur qui les crée doit-il en calculer l’effet, moins d’après ce qu’il les fait lui-même que d’après ce qu’il doit penser que les siècles en pourront faire ».

Boissy-d’Anglas est aussi idylique que les autres.

« Pourquoi ne naturaliserait-t-on pas en France, sous le règne de la liberté, l’usage consacré par le despotisme en Chine, où de temps immémorial le chef de l’Empire fait chaque année, en traçant un sillon, 1 inauguration des travaux champêtres ? Pourquoi le Président de la représentation nationale n’ ouvrirait-il pas un sillon le jour de la fête de l’agriculture? »

Sans doute il y eut parfois, dans la célébration d’une de ces fêtes, une émotion vraie, une influencé utile, un enseignement social même(2). La Fête des Époux, où l’on montrait le mariage respecté, où l’on célébrait les joies douces de 1 amour conjugal, était une protestation contre les mœurs de l’ancien régime, où le déshonneur du foyei était devenu comme une institution acceptée de tous, où un mari n’aurait pas osé dire à la Cour, sous peine d’être l’objet de railleries universelles, qu’il était fidèle à sa femme.

Les fêtes décadaires n’en tombèrent pas moins bientôt sous la risée publique. Le gouvernement acheva de leur porter le dernier coup en devenant persécuteur au point de vue théologique. Les Théophilanthropes prétendirent oiganiser un véritable culte ; ils rendirent obligatoire la célébration des décadis et arrivèrent à cet excès

(1) Essai sur les Fêtes nationales adressé à la Convention nationale par Boissy-d’Anglas, représentant du peuple pour le département de l’Ardèche. r

(2) N’est-il pas touchant, en dépit d’un style singulier, le discours prononcé par Chappe, le 10 floréal an VI?

« Les Epoux inspirent la plus grande vénération ; ils sont l’ornement de la société. Leur habitation commune est l’île d’une affection toujours renaissante ; l’amitié, cette émanation céleste, les enveloppe de ses faveurs et resserre de plus en plus des nœuds qui ne se rompent qu’à ce fatal moment où ils cessent de respirer : si l’horizon de leur félicité est quelquefois obscurci de nuages, bientôt ils disparaissent; le sourire de l’amour, les attraits de l’amitié ont sur le cœur de l’homme une puissance absolue.

« Non, citoyens, il n’est point de sort plus heureux que celui d’Époux constamment unis.

« Et quels accroissements de jouissances dans les caresses de leurs enfants, les soins de leur éducation, les progrès de leur instruction ?

' Combi=n sont-ils glorieux de les voir briller par leurs talents, leurs vertus, se>endre utiles à leur patrie, fixer sur eux la considération de leurs concitoyens.

« Quelles consolations ne trouvent-ils pas, lorsque parvenus à l’hiver de leur carrière, ils se voient entourés d’enfants respectueux, qui leur tendent une main secourable et adoucissent les rigueurs de la caducité?

« Les froids célibataires méconnaissent ces avantages; ils méconnaissent les charmes de la sensibilité.

« Les attachements que le secret favorise, que des intrigues soutiennent, ont pour affreux résultats l’anéantissement des sentiments moraux, des jours mêlés d’amertume et d’anxiété.

« Les cris plaintifs de la nature ont frappé l’oreille du législateur en faveur des enfants nés hors mariage. Cette mère commune a reclame ses droits ; ces enfants infortunés sont appelés à succéder; mais la splendeur de l’union conjugale n’en subsiste pas moins dans son intégrité. L’institution de ce jour est la preuve du respect'dont elle jouit dans le sanctuaire des lois.

« Helas ! qu’ils sont à plaindre ces êtres assez immoraux pour briser le lit nuptial et en jeter les tristes débris dans une flamme impure. Ils sont le rebut de la société ; leur cœur est un foyer des plus cuisants remords ; en vain cherchent-ils à s’en distraire : ils les suivent sans cesse. (. Discours pour la Fête des Époux, prononcé par le Président de l’administration municipale du septième arrondissement du canton de Paris-.!-.

de folie de punir d’emprisonnement ceux qui chômeraient le dimanche, ceux qui ne travailleraient pas ou fermeraient boutique ce jour-là, ceux qui, en regard des dates du calendrier républicain, indiqueraient les dates correspondantes avec l’addition de ces mots : vieux style.

Une huée formidable s’éleva devant ces persécutions burlesques; la France se rua avec fureur, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans les vieilles églises des aïeux.

Après une heure d’enivrement et de vertige, on était confondu de la niaiserie de ces rêves de 1 âge d or. Tout cela commençait à sentir le grotesque et rappelait les tréteaux. La Révolution avait été une protestation contre les vices des grands seigneurs, et les débauches du Directoire s étalaient avec plus de cynisme encore que celles de la monarchie. Ce n’était plus de Louis XV, c’était de Henri III que s’inspiraient les dépravés du temps. On se demandait s'il était bien nécessaire de tuer cet honnête homme de Louis XVI pour donner le pouvoir au marquis de Barras.

Il fallait, sinon pour changer la société complètement, non point des décrets et des discours, mais des éléments nouveaux. A ce point de vue, la fête du Ier vendémiaire an VII, 22 septembre 1798, représente la fête la plus intéressante de la Révolution. Pour la première fois, les produits de l’industrie, exposés sous les portiques d’un temple, partagèrent les récompenses décernées publiquement aux actes de dévouement, aux chefs-d’œuvre de la littérature, aux ouvrages les plus remarquables, soit -en peinture, soit en sculpture. Cette Exposition, sans nul doute, était bien rudimentaire encore ; mais ce commencement avait une considérable signification. Ce mouvement naissant allait être le signal de ces innombrables découvertes qui ont fait véritablement le monde moderne tel qu’il est.

Ainsi qu'il arrive souvent, les contemporains ne virent pas cette évidence aussi distinctement que nous la voyons. Ils croyaient avoir créé quelque chose avec leurs institutions imitées des républiques grecques et latines, et cette partie de leur œuvre était promise à une destruction presque immédiate. Ce qui était destiné à grandir, à se développer, à produire les plus surprenants résultats, c’était ce côté industriel auquel beaucoup d’hommes du moment ne prêtaient qu'une médiocre attention. Quatre-vingts ans plus tard, à 1 humble et chétive Exposition de l’an VII, devait succéder cette prodigieuse fête du travail humain qui, malgré toutes les mesquineries d’un personnel insuffisant pour une telle tâche, demeurera comme une date inoubliable dans l’histoire des nations.

la 'fête de la fédération

14 Juillet 17 go.

fête de la Fédération fut peut-être la plus curieuse fête qu’ait vue le monde depuis sa naissance. Elle marque une de ces heures privilégiées comme l’Humanité en compte quelques-unes, où les côtés vraiment généreux, les côtés supérieurs de nous-mêmes dominent seuls. Il faudrait, pour le bonheur de la terre, qu’on pût régler les questions qui troublent les hommes ce jour-là, de façon à n’y plus revenir. Le lendemain, en effet, toutes nos étroitesses, toutes nos mauvaisetés, tous nos instincts pervers reprennent le dessus, et toutes nos passions parfois se vengent cruellement d’avoir été domptées pendant vingt-quatre heures.

Qu’on se figure une nation comme la France convaincue absolument, convaincue tout entière que l’âge d’or recommence et que la Fraternité seule régnera désormais, et l’on aura l’idée du spectacle que présentait Paris, où tous les citoyens, au moment de la Fédération, s’embrassaient dans les rues, invitaient les inconnus à entrer dans leurs maisons, à s’asseoir à leur table.

Nous sommes tous frères! Ce mot, depuis un an, volait à travers le pays, ralliant tous les cœurs, répété par toutes les bouches. Ces sentiments de fraternité s’étaient déjà fait jour, en explosions spontanées, à Lyon, à Strasbourg, à Besançon, à Limoges, à Vesoul. Des fédérations partielles avaient été célébrées à tous les coins de la France. D’une rive à l’autre d’un fleuve, d’une province à la province voisine on se tendait la main, et l’on se communiquait la bonne nouvelle : « Plus de privilèges, de castes, de séparations artificielles ; nous sommes les enfants d’un même Dieu, les fils d’une même patrie : nous sommes frères. »

L'idée de célébrer une fête solennelle qui montrât les Français s’unissant dans une pensée commune fut adoptée, je ne dirai pas avec enthousiasme, mais avec délire. Il fut convenu que chaque garde nationale députerait à Paris un homme sur deux cents, chaque régiment un officier, un sous-officier et quatre soldats.

L'emplacement désigné fut le Champ de Mars, le date choisie fut le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille.

Un instant on parut craindre que les préparatifs ne fussent pas terminés à temps; on vit alors cette chose admirable, merveilleuse, inouïe : deux cent mille travailleurs de toutes les classes de la société, remuant la terre, traînant des brouettes, accomplissant, pendant des après-midi entières, la rude besogne de terrassiers. Rien, encore une fois, ne saurait donner l’idée de l’aspect que présentait ce Champ de Mars, où ecclésiastiques, gens du monde, boutiquiers, artisans, forts de la halle apportaient leur concours à l’œuvre commune. Pas une dispute, pas une rixe, pas un cas d’ivresse dans cette fourmilière humaine. Des prêtres en cheveux blancs s’attelaient à des camions ; une vieille femme, hors d’état de traîner une brouette, emportait la terre dans son tablier. Mademoiselle Montansier venait à la tête de ses pensionnaires et se mettait à piocher. Des ouvriers qui avaient passé la journée à gagner leur pain, reposés soudain par l’espoir d’être utiles à la nation, arrivaient joyeux et dispos. Une confiance adorable régnait dans ces deux cent mille hommes. Un jeune homme

ôte son habit, jette ses deux montres et sa bourse par dessus et va travailler, on lui demande s’il n'a pas d’inquiétude. — Est-ce qu’on se défie de ses frères ? répond-il.

Ce fut, nous le répétons, une de ces heures enchantées comme l’Humanité n’en reverra pas de longtemps. A mesure que se présentaient les députations des départements, c’étaient des bienvenues touchantes et des embrassades à n’en plus finir entre gens qui ne s’étaient jamais vus. Les Vainqueurs de la Bastille allaient attendre les Bretons jusqu’à Dreux. La Ville avait déclaré qu’elle se chargeait d’héberger les hôtes qui venaient dans ses murs. Les maîtres d’hôtels garnis avaient d’eux-mêmes baissé tous leurs prix; à quiconque était embarrassé on disait : Ne payez pas.

La veille de la fête, beaucoup de citoyens passèrent la nuit au Champ de Mars, en dépit d’une pluie pénétrante et entonnèrent des refrains patriotiques autour des feux qu’ils avaient allumés.

Dès l’aube le cortège commença à s’organiser sur les boulevards, à partir de la porte Saint-Martin. Il se composait de quatorze mille représentants de la garde nationale, portant les bannières que la municipalité de Paris leur avait offertes en gage d’alliance, de la garde nationale parisienne, des délégués de l’armée, de la Maison du roi, des Maréchaux de France, des Officiers généraux, des Maréchaux de camp.

On prit la rue Saint-Denis jusqu’à la rue de la Ferronnerie. « Lorsqu’on fut arrivé, dit un des narrateurs « du temps (i), à cette rue devenue trop fameuse, tout à coup les mouvements impétueux se ralentirent, tous « les esprits se glacèrent d’une silencieuse horreur. Pourquoi ces gémissements et ces larmes sur le sort de « Henri, comme si sa mort eût été récente, comme si ces mânes n’étaient pas vengées par l’exil du fanatisme? « Hélas! on ne se console donc jamais de la perte d’un bon roi! »

Sur tout le parcours on jetait aux Fédérés des petits pains, de la viande, des morceaux de pâté qu’ils recevaient au bout de leurs baïonnettes. La garde nationale et la foule chantaient en chœur le Ça ira (2). Le cortège parvint enfin place Louis XV.

L’Assemblée présidée par Bonnet s’était avancée jusque-là. Les pelotons de drapeaux se portent alors à droite et à gauche, et c’est au milieu de cette double haie que les Représentants de la Nation s’acheminent vers le Champ de Mars.

Après avoir suivi le Cours-la-Reine et le quai de Chaillot, on traversa la Seine sur un pont de bateaux que le zèle des travailleurs avait transformé en une immense chaussée, et l’on se trouva en face de farc-de- * triomphe qui formait l’entrée du Champ de Mars. Les bas-reliefs représentaient des scènes analogues à la circonstance, accompagnés d’inscriptions innombrables :

(1) Confédération nationale, ou récit exact et circonstancié de tout ce qui s'est passé à Paris le 14 juillet ijgo.

(1) Ce Ça ira est probablement celui qui avait été improvisé au Champ de Mars pendant une averse qui n’eut pas le pouvoir de suspendre les travaux. Il débutait ainsi :

Ah, ça ira, ça ira, ça ira,

En dépit d’s’aristocrates et d’ la pluie Ah, ça ira, ça ira, ça ira,

Nous nous mouillerons, mais ça finira.

Ah, ça tiendra, ça tiendra, ça tiendra On va trop bien F nouer pour que ça s’ délie,

Ah, ça tiendra, ça tiendra, ça tiendra;

Et'dans deux mille ans on s’en souviendra.

Le Ça ira , originaire de Ladrée, avait été composé, en, 1789, sur l’air du Carillon nationale , et n’avait rien de terrible; on peut en juger par le premier couplet :

Ah! ça ira, ça ira, ça ira, •

Le peuple en ce jour sans cesse répète :

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira,

Malgré les mutins tout réussira.

Nos ennemis confus en restent là,

Et nous allons chanter Y Alléluia.

Ah! ça ira, ça ira, ca ira,

En chantant une chansonnette Avec 'plaisir on dira :

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, etc.

Il servit de thème à de nombreux Ça ira qui dévinrent de plus en plus violents à mesure que ça allait . de mal en pis.

FÉDÉRATION GÉNÉRALE DES FRANÇAIS Au Champ de Mars, le 14 Juillet 1790-

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