LA FÊTE DE L’ÊTRE-SUPRÊME
8 Juin ij g 4
A fete de 20 prairial au 11, 8 juin 1794, fut exclusivement la fête de Robespierre. Pour la première fois cette personnalité impénétrable et mystérieuse soulevait le voile qui 1 avait couverte si longtemps. Il apparaissait à tous, sous le clair soleil de Juin, semblable à ces Moïse et à ces Samuel, à la fois chefs du peuple et pontifes, semblable encore, par plus d'un point, à ces souverains de Russie et de Turquie, qui cumulent la puissance spirituelle et la puissance temporelle. Plus d'intermédiaire entre les foules et Dieu ; le Médiateur c’est Robespierre, qui transmet Iuimeme les hommages de tous à la divinité, il est le coryphée suprême d’un chœur qui se compose d’un million d’hommes, et, les mains pleines de sang comme un prêtre antique, il s’incline devant l’esprit de justice et de bonté qui gouverne les mondes. L’acte est vraiment grandiose et le plus audacieux peut-être d’une époque où l’on osa tout. Rien d’aussi hardi n’avâit été essayé depuis Luther; rien de comparable ne fut tenté après Robespierre.
Dès l’aube du 20 prairial Paris tout entier était en mouvement.
A 1 aspect de 1 astre bienfaisant, pour employer le langage du temps (1), qui vivifie et qui colore fa nature, amis, frères, époux, enfants, vieillards et mères s’embrassent, et s’empressent à l’envie d’orner leurs demeures et de célébrer la fête de la Divinité.
1 L°n aussitôt les banderolles tricolores flotter à l’extérieur des maisons ; les portiques se décorent de festons de verdure ; la chaste épouse tresse de fleurs la chevelure flottante de sa fille chérie, tandis que l’enfant à la mamelle presse le sein de sa mère dont il est la plus belle parure ; le fils, au bras vigoureux, se saisit de ses armes; il ne veut recevoir le baudrier que des mains de son père; le vieillard souriant de plaisir, les yeux mouillés des larmes de la joie, sent rajeunir son âme et son courage en présentant l’épée aux défenseurs de la Liberté. »
Le peuple était convoqué aux Tuileries devant un immense amphithéâtre destiné à la Convention. Bientôt on aperçoit marchant en tête de l’Assemblée Robespierre qui, en sa qualité de président, devait précéder ses collègues, mais qui affectait d’accuser davantage la distance entre lui et eux. Il était vêtu de cet habit bleu barbeau qu il portait le jour de son exécution, à sa ceinture pendait le sabre magnifique dont David avait donné le dessin (2). Il monta à la tribune qui avait été préparée au centre de l’amphithéâtre, et en termes qui ne
(1) Détails de toutes les cérémonies qui vont être célébrées dans tonte l’étendue de la République française une et indivisible, en l’honneur de l’Être-Supréme. Auteur de la Nature et de la Liberté; présentés par David, et décrétés par la Convention nationale; suivis de l’Ordre, de la Marche de ces cérémonies, dés décorations pour l’embellissement de cette fête de la Religion naturelle des vrais Républicains, de la Déclaration solennelle de l’Homme libre à l’Éternel.
(2) Par une coïncidence peut-être préméditée, peut-être fortuite, ce fut justement un an après la chute de Robespierre, dans la séance du 9 thermidor, an III, qu’il fut question de ce sabre à la Convention.
Nous lisons à cette date dans le Journal officiel :
« Lemoine présente le sabre que Robespierre avait fait faire pour lui sur les dessins de David. Ce roi des sans-culottes, qui « prêchait sans cesse la simplicité, aimait cependant le faste autant que personne. Ce sabre est tout brillant d’or et de nacre; on lit sur « sa ceinture : Liberté, Égalité. Il est de la même forme que ceux des élèves du camp des Sablons, dont Robespierre avait le dessein « de se faire une garde prétorienne. »
manquaient pas de grandeur indiqua la portée de cette fête religieuse par laquelle la France Républicaine répudiait toute solidarité avec le matérialisme; il prononça son acte de foi à l’Être-Suprême, et le bénit dans les œuvres qui étaient sorties de ses mains.
« C’est lui, dit-il, qui plaça dans le sein de l’oppresseur triomphant, les remords et l’épouvante; et dans le cœur de l’innocent opprimé, le calme et la fierté; c’est lui qui force l’homme juste à haïr le méchant, et le méchant à respecter l’homme juste; c’est lui qui orna de pudeur le front de la beauté, pour 1 embellir encore , c’est lui qui fait palpiter les entrailles maternelles de tendresse et de joie; c est lui qui baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de sa mère; c’est lui qui fait taire les passions les plus impérieuses et les plus tendres devant l’amour sublime de la Patrie; c’est lui qui a couvert la Nature de charmes, de richesses et de majesté. Tout ce qui est bon est son ouvrage, ou c’est lui-même. Le mal appartient à 1 homme dépravé qui opprime ou qui laisse opprimer ses semblables. »
Au bas de l’amphithéâtre se dressait un monument où étaient réunis « tous les ennemis de la Félicité publique, le monstre de l’Athéisme soutenu par l’Ambition, l’Égoïsme, la Discorde et la fausse Simplicité qui, sous les haillons de la misère, laisse apercevoir les ornements dont se parent les esclaves de la royauté ».
Sur le front de ces figures on lit ces mots : Seul espoir de l’étranger.
Robespierre s’approche une torche à la main, le groupe s’embrase, il rentre dans le néant, et du milieu des débris s’élève la Sagesse au front calme et serein.
Quelque puéril qu’il fût en apparence, ce sacrifice emblématique avait sa signification. Les étrangers, depuis Marat jusqu’à Clotz, avaient toujours ôté les plus ardents à essayer de déshonorer la République par des spectacles d’orgies, à la corrompre par une propagande matérialiste, à tarir chez elle, en un mot, la source de tous les sentiments de dévouement. Robespierre avait parfaitement compris le mobile de ces manœuvres; il avait châtié quelques-uns de leurs auteurs, et certainement il n’eût pas épargné Marat si le poignard de Charlotte Corday n’eut fait justice de ce misérable.
Quand l’Athéisme, le seul espoir de l’étranger, se fut abîmé dans les flammes, Robespierre reprit sa fonction de pontife, il expliqua à tous l’importance de la cérémonie qui venait de s’accomplir, et levant les yeux vers le ciel il attesta devant le Créateur de l’univers la justice de notre cause et le droit qu’avaient les Français de vivre libres dans une terre qui était à eux.
« Français, dit-il, vous combattez les rois; vous êtes donc dignes d’honorer la Divinité. Être des êtres, Auteur de la nature, l’esclave abruti, le vil suppôt du despotisme, l’aristocrate perfide et cruel t’outragent en t’invoquant ; mais les défenseurs de la Liberté peuvent s’abandonner avec confiance dans ton sein paternel. Être des êtres, nous n’avons point à t’adresser d’injustes prières. Tu connois les créatures sorties de tes mains ; leurs besoins n’échappent pas plus à tes regards que leurs plus secrètes pensées. La haine de la mauvaise foi et de la tyrannie brûle dans nos cœurs avec l’amour de la justice et de la Patrie; notre sang coule pour la cause de l’humanité : voilà notre prière, voilà nos sacrifices, voilà le culte que nous t’offrons ».
Le cortège se mit ensuite en marche sur deux rangs, les hommes à droite, les femmes à gauche; au milieu, des Représentants du peuple tenant des fleurs des champs et des épis de blé.
Au centre, un char traîné par quatre taureaux couverts de festons et de guirlandes, portait les instruments des arts et métiers et les productions du territoire français.
Le cortège sortit par le Pont tournant et fit le tour de la statue de la Liberté. Ce fut là que, pris d’épouvante les taureaux sentant le sang dont la guillotine, chaque jour, inondait le pavé, entrèrent en fureur, et troublèrent de leurs mugissements cette théorie religieuse qui n’avait pas craint de passer si près de l’échafaud après avoir invoqué le Dieu de justice.
L’ordre se rétablit, on traversa ie pont de la Révolution, on suivit le bord de l’eau, la place des Invalides, l’avenue de l'École militaire et l’on entra au Champ-de-Mars en se baissant sous le niveau qui avait déjà servi d’accessoire à la fête du io août.
Sur le rocher qui était le théâtre permanent de ces solennités, chacun prit place à son rang en bas, les
hommes à droite, les femmes à gauche, à quelques degrés au dessus le groupe des vieillards et des adolescents, un peu plus haut le groupe des mères et des jeunes filles, au sommet la Convention.
Un chœur de musiciens entonna l’hymne à l’Être-Suprême de Chénier, musique de Gossec. Cet hymne, même quand on le relit à distance, dans un lemps qui a enfanté tant de poètes merveilleux, demeure comme une des plus belles œuvres de la poésie française. Il a surtout le caractère de simplicité et de grandeur, l’accent viril et grave qui convient à un chant qui s’adresse à tous.
Source de vérité qu’outrage l’imposture,
De tout ce qui respire éternel protecteur,
Dieu de la Liberté, père de la Nature,
Créateur et conservateur.
O toi ! seul incréé, seul grand, seul nécessaire,
Auteur de la Vertu, principe de la Loi,
Du Pouvoir despotique immuable adversaire,
La France est debout devant toi.
Tu posas sur les mers les fondements du monde;
Ta main lance la foudre et déchaîne les vents;
Tu luis dans ce soleil dont la flamme féconde,
Nourrit tous les êtres vivants.
La courrière des nuits, perçant de sombres voiles;
Traîne à pas inégaux son cours silencieux;
Tu lui marquas sa route, et d’un peuple d'étoiles Tu semas la plaine des cieux.
Tes autels sont épars dans le sein des campagnes,
Dans les riches cités, dans les antres déserts,
Aux angles des vallons, au sommet des montagnes,
Au haut du ciel, au fond des mers.
Mais il est pour ta gloire un sanctuaire auguste Plus grand que l’Empyrée et ses palais d’azur :
Dieu lui-même habitant le cœur de l’homme juste Y goûte un encens libre et pur.
On exécuta une symphonie. Puis le groupe des vieillards et des enfants chanta le premier couplet de Y air des Marseillais; le groupe des mères et des jeunes filles chanta le second, la Convention chanta le troisième. Placées sur une colonne, près de la Montagne, les trompettes scandaient de leurs sonneries guerrières les strophes de Rouget de l’Isle, elles marquaient le commencement de chaque couplet et le moment où le refrain devait être repris par tous. Quand, montant peu à peu dans l’espace, comme un oiseau qui bat des ailes en chantant, la Marseillaise fut arrivée au sommet et que la Convèntion eut terminé, les trompettes retentirent plus bruyamment. Le peuple intervint dans ce concert où des députations avaient parlé pour lui jusque-là. Cent mille voix attaquèrent la Marseillaise que rhythma le seul accompagnement possible à une telle chanson chantée par la foule, les détonations du canon. Un roulement de tambour annonça la fin de la cérémonie. Réveillé brusquement de son rêve par ce bruit plus brutal que les autres, Robespierre s’en fut à pied jusqu’à la rue Saint-Honoré pour s’enfermer dans sa petite chambre de chez les Duplay et s’y remettre d’avoir tant osé et livré tant de ses secrètes pensées. Les Conventionnels, qui n’étaient point sots, s’en allèrent en méditant aussi sur cette journée et sur la nouvelle attitude du souverain pontife des Jacobins. Les vingt-quatre premières sections placées du côté de la rivière défilèrent par la rue Saint-Dominique, les vingt-quatre autres sections suivirent l’avenue de l’École militaire et toutes se séparèrent sur la place des Invalides.
Le lendemain, 21 prairial, jour de Barbeau , la charrette mena à l’échafaud le nombre de victimes accoutumées, parmi lesquelles un vieillard de 73 ans, M. Rouzanne de Prinsel. Le Moniteur du jour contient cette mention laconique :
État des prisons
« Le bulletin de la police porte le nombre des prisonniers à 6,967 ».