LA TRANSLATION DES CENDRES DE ROUSSEAU AU PANTHÉON
1 1 Octobre 1 794
a Révolution se devait à elle-même , de rendre à la mémoire de Rousseau d’exceptionnels honneurs. La Révolution, en effet, c’était Rousseau devenuNation ; Rousseau avec sa sensibilité toute extérieure , son culte pour la Nature, ses aspirations qui l’élevaient à des hauteurs infinies et ses instincts qui le ravalaient sans cesse, son réel amour pour la vérité, qui prêtait à ses plus folles utopies le charme de tout ce qui est sincère ; c’était Rousseau proclamant que tous les hommes sont faits pour s’aimer, et voyant des ennemis dans tous ceux qui l’approchaient. Rousseau mettait ses enfants à l’hôpital, la Révolution dévorait les siens : en ceci, ils se ressemblaient encore.
La Révolution et Rousseau avaient de commun je ne sais quelle flamme extérieure qui purifiait bien des hontes, un mépris des conventions sociales artificielles, un désir loyal et bon, en dépit des démentis que la réalité donnait à la fiction, de voir les hommes meilleurs et plus heureux.
Même encore aujourd’hui, le nom de Rousseau exerce sur nos âmes une irrésistible séduction. Il semble lorsqu’on parcourt un de ses livres, dont le style n’est pas encore si décoloré qu’on le croit, que l’on rouvre un de ces volumes dans les pages duquel, en guise de signet, on a mis des fleurs, des feuilles, des touffes d’herbe qui vous rappellent quelque juvénile émotion, quelque beau paysage parcouru en chantant, aux heures souriantes de .l’adolescence. Si nous ressentons cette impression, quel prestige ne devait pas avoir Rousseau pour une génération imprégnée de lui-même et en quelque façon formée à son image! Nul, en ce temps-là, ne s’avisait de le comparer à Voltaire. Voltaire avait été porté au Panthéon quand dominait encore son école, composée de grands seigneurs corrompus, de rimeurs d’épîtres à Chloris, de sceptiques à courte vue, non point seulement fermés aux sentiments élevés de l’âme humaine, mais aveugles même sur leurs propres intérêts, et ne comprenant pas qu’en attaquant le Ciel ils bouleversaient cette terre où ils jouissaient tant, tandis que d’autres étaient si malheureux. Il fut représenté au pouvoir par les Girondins, aimables viveurs qui ignoraient à la fois ce que c’est que la conscience et la raison d’État, et qui croyaient que la Révolution était finie quand ils avaient péroré longtemps autour d’une table bien servie, aux applaudissements de femmes charmantes. La désenchantante ironie du flatteur du roi de Prusse n’eut aucune influence sur ceux qui incarnèrent véritablement en eux la Révolution. Peut-être quelques gentilshommes égrillards, qui avaient contribué à tuer la monarchie par le sarcasme et le rire relisaient-ils la Pucelle à Coblentz. C’était le Contrat social, la Nouvelle Héloïse, Y Émile, qu’avaient dans leur havre-sac ces généraux de vingt ans, qui rêvaient de Mme de Warens en s’endormant sous la tente, après avoir toutefois constaté par eux-mêmes que leurs avant-postes étaient à l'abri de toute surprise, — ce qu’auraient bien dû faire nos généraux de la dernière guerre, qui, s’ils ne rêvaient pas comme Marceau, dormaient trop souvent comme de Failly.
Dès le 25 germinal an II (14 avril 1794), la Convention avait ordonné le transfèrement des cendres de Rousseau au Panthéon. Robespierre, nous l’avons dit, avait prononcé un magnifique éloge de l’auteur du Contrat social dans son discours sur les fêtes nationales, et sans doute comptait bien présider . lui-même à la fête solennelle
qui devait avoir lieu en l’honneur de Rousseau. Après le 9 thermidor, ce fut Lakanal qui fut chargé du rapport à la suite duquel la Convention fixa la cérémonie au 20 vendémiaire an III (1 1 octobre 1794).
Le 18, le cortège qui ramenait le corps de l’auteur d 'Émile, exhumé de l’île des Peupliers, se dirigeait vers Paris et arrivait vers six heures du soir sur la place de la Révolution, devant le Pont tournant, où une députation de la Convention venait le recevoir.
Sur le grand bassin des Tuileries on avait figuré une espèce d’île de verdure qui rappelait l’île des Peupliers. Au milieu était un petit monument funéraire sous lequel furent déposés les restes du philosophe. Pendant cette courte cérémonie, l’Institut- national de musique exécutait des airs du Devin de village, que les assistants reprenaient en chœur. Sans doute, la fête du lendemain fut plus imposante, mais nous avouons que celle du retour nous touche davantage par son absence même d’apparat. Le jardin des Tuileries n était pas alors éventré et ouvert de toutes parts, comme il l’est aujourd’hui. Les arbres séculaires du bois, les charmilles épaisses des terrasses, les murs tapissés de verdure que n’avaient pas encore remplacés des grilles, enfermaient le bassin aux eaux claires dans leur masse mystérieuse et sombre. Il nous plaît de nous représenter le chantre de la Nature se reposant là entre Ermenonville et le Panthéon. Sous les marronniers on entend fredonnei quelque temps les spectateurs qui s’éloignent en chantant : Dans ma cabane obscure, tandis que, silencieux, les amoureux et les amoureuses s’en vont, la main dans la main, vers les recoins solitaires, s effrayant parfois du bruit des feuilles mortes qui crient sous leurs pas. Puis les brouillards d’octobre, rampant autour des feuillages au ton roux, enveloppent ce bassin converti en mausolée. Se confondant avec ces vapeurs, des fantômes sortis de la place tragique viennent flotter autour de cette tombe provisoire. Que de Saint-Preux sans tète, que de Julies sanglantes et mutilées, que de passionnés des champs, des bois, du soleil, dans cette légion de décapités où beaucoup, avant d’être des victimes, ont commencé par être des bourreaux! Ce sont les poètes et les - orateurs sonores, Mme Roland et Charlotte Corday, Desmoulins, qui voulait un Otahiti pour y vivre avec sa chère Lucile et des amis. Ils viennent saluer le sophiste et le charmeur qui séduisit leur jeunesse, et lui dire quels horribles crimes sont sortis de son œuvre illusionnaire... Isolée de tous, fuyant des malédictions qu’elle sent dans l’air, une ombre est là, tenant un vieux bouquet fané, celui-là même qu’elle portait en prairial à la fête de l’Être suprême. C’est le disciple complet, le logicien implacable, qui cherche l’âme de son maître pour s’entretenir avec [elle du bonheur de l’Humanité.
Le décadi 20 vendémiaire an III, on vint annoncer à la Convention que tout était prêt. Cambacérès leva la séance, se mit au balcon des Tuileries et lut les décrets rendus par la Convention , puis l’Assemblée descendit et le cortège se mit en marche.
Un corps de gendarmes à cheval et de trompettes ouvrait la marche; il' était suivi d’un escadron de cavalerie et des élèves de l’École de Mars.
Un groupe de musiciens venait ensuite et jouait [des airs de la composition de J. J. Rousseau. Un groupe de botanistes portant des plantes rappelait les poétiques promenades de cet ami des courses à pied, qui se mettait en marche dès l’aurore avec sa boîte de botanique sur le dos, évitait les routes où l’on rencontrait des chiens danois qui vous renversaient et des grands seigneurs qui en riaient, et cherchait les sentiers pleins de bourdonnements , de bruissements d’herbe et de chansons de nids. L’étude de la nature le consolait de l’injustice des hommes, lisait-on sur une bannière.
Le groupe des artisants tenant à la main des instruments de' leur profession, des scies, des rabots, des marteaux, constatait que Rousseau, le premier, avait mis à sa place l’homme de l’état manuel, si méprisé jadis. Ce groupe avait pour devise : Il réhabilita les arts utiles.
Le groupe des députés des sections portait la table des Droits de l’homme avec cette inscription : Il réclama le premier ces droits imprescriptibles.
On apercevait ensuite sur un char la statue de la Liberté, qu’entourait un groupe de mères pressant des enfants dans leurs bras, pour proclamer que Rousseau, peu soucieux lui-même de ses devoirs de père, avait appris à la femme du XVIIIe siècle, si occupée de futilités, si étrangère à la poésie du foyer domestique, à s’acquitter des obligations qui sont comme la rançon des joies de la maternité. Il rendit les mères au
devoir et les enfants au bonheur. Telle était l’inscription qui résumait la signification de ce cinquième groupe.
Des habitants de Franciade (Saint-Denis) et de Montmorency, qui avaient écrit sur leurs banmere ces mots : C'est au milieu de nous qu'il fit- Héloïse, Émile et le Contrat social, escortaient la statue du philosophe, portée sur un autre char, et au bas duquel on lisait : Au nom du peuple français, la Convention nationale à Jean-Jacques Rousseau. An II de la République .
Ce cortège se composait encore de deux autres groupes i un groupe des habitants d'Ermenonville marchant autour de l’urne cinéraire, sur laquelle étaient gravés ces mots : Ici repose l’ami de la nature et de la véi ité, et un autre groupe formé par des Génevois, conduits par des envoyés de la République, avec cette inscription . Genève aristocrate l’avait proscrit, Genève régénérée a vengé sa mémoire.
La Convention nationale fermait la marche, précédée du Contrat social.
Au Panthéon, Cambacérès prononça un pompeux discours, dans lequel il s’éleva avec violence contre la tyrannie, dont il devait si bien s’accommoder plus tard.
On exécuta ensuite un hymne de Chénier, qui n’est point un de ses meilleurs. En voici la dermere
strophe :
Combats toujours latyrannie,
Que fait trembler ton souvenir :
La mort n’atteint pas ton génie,
Ce flambeau luit pour l’avenir;
Ses clartés pures et fécondes Ont ranimé la terre en deuil,
Et la France, au nom des deux mondes,
Répand des fleurs sur ton cercueil.
Le chœur reprenait le refrain :
O Rousseau, modèle des sages,
Bienfaiteur de l’humanité!
D'un peuple fier et libre accepte les hommages, Et du fond du tombeau soutiens l’égalité!