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LA FÊTE DES ÉLÈVES DE L’ÉCOLE DE MARS

2 1 Octobre 1 794

'École de Mars, qui coûta des sommes énormes sans avoir jamais produit aucun résultat, fut une des plus singulières créations de la première Révolution. Elle naquit de cette pensée que nous avons rencontrée à chaque pas en nous occupant de fêtes nationales, pensée qui n’était pas sans grandeur : détruire tout et refaire tout sur un autre plan. Dans un rapport du i3 prairial an II, Barrère se plaignit que les anciennes écoles militaires’ n’eussent formé aucun homme de valeur, sans se douter qu’un ancien élève de Brienne serait, avant six ans écoulées, le maître de la France et bientôt

« Les élèves de l’École militaire, disait-il, étaient les jeunes gens de l’armée qui bégayaient le mieux la langue des mathématiciens, qui dessinaient quelques paysages ou barbouillaient quelques profils, qui faisaient avec grâce l’exercice à la prussienne et qui ne tuaient aucun Prussien, qui connaissaient le mieux les places fortes sur la carte et les éléments de la tactique dans les livres.

<c Pour l’École militaire il fallut élever avec les sueurs du peuple un grand édifice qui ne témoigna que de l’orgueil insolent du maître qui l'avait construit; pour l’École révolutionnaire de Mars il ne faut qu’un sol aride, la plaine des Sablons, des tentes, des armes et des canons. »

D’après ces maximes Spartiates, on organisa dans la plaine des Sablons un camp composé d’environ trois mille cinq cents jeunes gens, ou plutôt adolescents. Deux députés, Peyssard et Le Bas furent envoyés en mission près de l’École et chargés de l’inspecter. Tout d’abord, David s’occupa de dessiner aux élèves un uniforme qui les fit ressembler le plus possible aux soldats des légions romaines. Comme on le verra dans notre gravure, les élèves de l’École dé Mars portaient une courte tunique ouverte par le haut et se rapprochant de la cuirasse antique; une large ceinture imitant une peau de tigre leur servait de cartouchière; ils étaient armés d’épées à la romaine. Malheureusement, au lieu d’un casque, David, à son grand désespoir, avait dû se résigner à leur donner un schako d’un effet passablement grotesque.

Bientôt commencèrent les distributions d’effets, qui eurent lieu avec une certaine injustice, paraît-il, puisque quelques élèves étaient habillés de drap fin et d’autres de drap grossier. Le créateur des panoramas, le colonel Langlois, qui a publié sur cette école une très-piquante brochure (1), fut une des victimes de cette inégalité. Tout jeune alors, il en conçut un profond chagrin et, désespéré d’être si mal couvert, il s’en alla pleureur dans un coin. C’est là que vint' le consoler un visiteur qu’à coup sûr il n’attendait pas. « Je pleurais toujours, écrit-il, quand soudain je me sens frapper sur l’épaule et je reconnais Peyssard, un des députés en mission près de notre École.

« Parmi plusieurs autres personnes qui l’accompagnaient, un homme d’assez petite taille, d’une mise extrêmement recherchée, élégamment frisé, pâle et maigre, tenant son chapeau à la main et s’essuyant le front avec un mouchoir de batiste, me fixa d’un œil fauve et d’un regard clignotant à travers ses besicles. »

Peyssard demanda à l’élève le sujet de sa douleur, et Langlois, n’osant pas avouer que son habit lui semblait trop laid, affirma qu’il le gênait.

« Eh bien, Peyssard, reprit l’homme aux lunettes, si son habit le blesse, ’ ordonne au garde-magasin

(1) Souvenirs de l’École de Mars et de 1794, par Hyacinthe Langlois, du Pont-de-T Arche.

de lui en donner un autre ! » La chose fut faite ainsi dans l’après-midi même, et cet homme, auquel je ne parlai qu’une fois dans ma vie, pour en obtenir une preuve d’intérêt, n’était rien moins que le très-bénin Robespierre en personne. »

Un peu plus loin, l’auteur trace, en deux lignes, un curieux crayon de Le Bas : « Notre autre représentant était Le Bas, membre du comité de sûreté générale. Ce dernier, qui devait par un coup de pistolet se dérober à la guillotine, n’avait guère que trente ans, et je crois voir encore sa taille élégante, ses beaux yeux bleus, ses cheveux blonds et la douceur apparente de sa pâle figure, légèrement marquée de la petite vérole. »

On avait, naturellement, organisé ces jeunes gens à la romaine : ils étaient divisés par milleries, centuries et décuries. Les millerions étaient les chefs de bataillon, les centurions les capitaines, et les décurions les modestes sous-officiers.

Chaque jour on parlait aux élèves de complots, d’ennemis de la République, d’agents qui rôdaient autour d’eux, et rien n’est étrange comme l’effet que produisit, sur ces âmes en formation, ce langage, qui était la monnaie courante de l’époque. Parqués dans un camp fermé de tous côtés, horriblement mal nourris, les élèves de l’École de Mars furent pris de cette espèce de mélancolie épidémique qui saisit les hommes rassemblés en grand nombre dans certaines conditions; ils en arrivèrent à croire qu’on leur en voulait, et, comme on avait creusé un immense fossé dans le camp, ils s’imaginèrent que c’était pour les y jeter tous.

Pendant ce temps, une partie de la Convention était convaincue que ces malheureux jeunes gens étaient les séides de Robespierre, et que le futur Cromwell avait formé ce camp pour avoir une garde prétorienne à sa disposition.

Cette supposition était -elle exacte? Il serait difficile de le savoir. Tandis que les actes de la période révolutionnaire entrent chaque jour dans la lumière, cette lutte suprême de Thermidor est encore plongée dans l’ombre, et c’est justement ce qui lui donne un caractère plus impressionnant encore. Robespierre n’était pas un hypocrite, comme on l’a dit ; c’était un être en dedans, un de ces êtres qui poursuivent dans le silence des desseins confus et vagues, qui se replient sur eux-mêmes pour rêver et qui, tout à coup réveillés parmi bruit imperceptible, vont ouvrir la porte pour s’assurer que personne ne les a écoutés penser. Les Thermidoriens, infiniment moins honnêtes que les Le Bas, les Saint-Just, les Couthon, étaient des jouisseurs et des corrompus; ils avaient commis des crimes affreux, dépeuplé des villes entières, sans avoir même l’excuse du fanatisme. L’instinct seul de la conservation les poussait à attaquer Robespierre. Il y eut là, entre le décisif combat de ce fauve sentimental et de ces fauves voluptueux, un intervalle d’observation muette et d’attente réciproque qui est effroyable. Tout à coup le voluptueux entend pleurer sa femelle dans une prison et saute à la gorge du sentimental qui s’allongeait les griffes au soleil ; les autres suivent, les roquets de la plaine s’en mêlent, et Robespierre n’a plus d’espoir qu’en Henriot, auquel la langue justement pelait ce jour là d’une façon véritablement désastreuse pour ceux qu’il était chargé de défendre.

Ce qui est certain, c’est que les auteurs du 9 Thermidor firent bien de se hâter : le 10, en effet, une grande fête devait avoir lieu pour la translation au Panthéon des cendres de Barra et de Viala. Les trente sections étaient convoquées ; l’École de Mars, dont l’entrée était interdite aux autres membres de la Convention, mais que Robespierre venait visiter, et dont il avait confié la direction à Le Bas, ce qui laisse en effet supposer quelque arrière-pensée, devait faire partie du cortège. Robespierre, sans peut-être avoir résolu un coup d’État, comptait retremper sa popularité au milieu de ces sections qui lui étaient dévouées; il espérait peut-être, en se montrant dans toute sa gloire, frapper l’imagination de ces élèves de l’École de Mars qui, par l’isolement dans lequel on les maintenait , étaient préparées à ressentir vivement les premières impressions qui leur viendraient du dehors.

N’est-ce point d’un dramatisme que rien n’égalera jamais, ces chœurs de femmes habillées à l’antique, qui préparent leurs urnes| ces enfants qui répètent pour la fête du lendemain et s’exercent à tenir des guirlandes avec grâce, pendant que la Convention commence cette séance où chacun joue sa tête, pendant que la charrette qui emporte André Chénier reste un quart d'heure immobile à moitié [chemin et s’en va à la barrière du Trône presque toute seule, en vertu de la vitesse acquise?

Quel tableau encore que cette École de Mars pendant la nuit du 9 au 10 thermidor! Il faisait, on le sait, une chaleur étouffante depuis quelques jours, tous les arbres étaient dépouillés de leurs feuilles. Le soir une pluie lourde s’abattit sur Paris. Les élèves de l’école de Mars, troublés par l’orage, avaient peine à s’endormir, et, dans ce camp d’où ils ne pouvaient pas sortir, prêtaient l’oreille aux rumeurs lointaines de cette ville pleine de bruit de tocsin, de tambours, de cris d’émeute.

Soudain la trompette sonne. La Convention, qui pense à tout, à envoyé Bentabolle haranguer ces jeunes gens. On allume à la hâte des bottes de paille pour éclairer la scène. On a construit naturellement dans l’École un tribunal semblable à celui où s’asseyait l’ Imper ator pour parler aux soldats romains. Bentabolle y monte et déclare que Catilina est aux portes et que la Convention compte sur l’École de Mars pour l’aider à faire justice des tyrans. On répond par des acclamations, on veut tuer le commandant la Bretèche, et l’on s’élance au pas de course au Tuileries pour défiler devant la Convention au milieu des applaudissements. Étant donnée l’espèce d’entraînement que subissaient ces jeunes gens, nul doute que si Robespierre ou Le Bas fussent venus les premiers, on les aurait suivis avec autant d’ardeur.

La fête du 21 octobre 1794 fut, il semblerait, une preuve de confiance accordée par la Convention à cette École, dont les intentions avaient été suspectées.

La Convention, entourée des blessés et des invalides, se plaça sur ce fameux rocher qui figurait la Montagne. C’est de là qu’elle assista à un simulacre de combat. Les élèves de l’École de Mars, portant la cocarde tricolore, devaient prendre d’assaut un fort défendu par des soldats portant la. cocarde blanche. Après une lutte acharnée, le fort fut enlevé. La Convention descendit alors de son rocher, et, précédée du char de la Victoire, se transporta au temple de l’Immortalité. Les trophées furent déposés dans le temple, et le président, au nom du peuple français, grava sur une pyramide le nom des quatorze armées de la République et des batailles qu’elles avaient gagnées.

Le soir, on illumina un monument élevé au milieu du bassin des Tuileries aux guerriers morts pour la patrie, et une députation de la Convention vint y déposer des couronnes.

Quelque jours après, on donnait le choix aux élèves entre le séjour à l’École et la rentrée dans leurs familles. Une petite émeute avait lieu, tout le monde se déclarait partisan du foyer domestique, et l’École était licenciée.

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