LES FÊTES DU PREMIER EMPIRE
ragique à son début, ridicule à son déclin, la Révolution est terminée, et tout à coup l’Histoire semble prendre un autre chemin. Nous apercevons Notre-Dame remplie jusqu’au faîte; nos yeux contemplent des spectacles plus solennels peut-être que ceux que nous a présentés l’ancienne monarchie. Le dernier roi sacré à Reims dort là-bas, vers la rue d’Anjou, dans une fosse remplie de chaux vive; l’Empereur s’avance vers la basilique parisienne pour y ceindre la couronne de Charlemagne. C’est plus que le roi, en effet : c’est Charlemagne ressuscité. Autour de ce soldat de fortune auquel on va donner l’investiture a surgi, comme par miracle, une cour éclatante : des princes feudataires, des hauts dignitaires, des ducs, des comtes, des chambellans, des pages. L’arbre féodal chargé de couronnes, de tortils, de cimiers, d’écussons, de manteaux, que nous avons vu exposé aux risées de tous dans la fête de l’anniversaire de la Fédération, semble avoir été dépouillé par tous ceux qui en riaient, et qui maintenant prennent très au sérieux chacun des hochets qui leur est échu en partage.
L’étiquette est plus rigoureuse qu’au sacre des rois, et, attentif aux indications du grand maître des cérémonies, chacun de ces fils de prolétaires se conforme au rite prescrit et mesure ses pas à sa fonction. Regardez : en tête marchent, comme il convient, ceux qui portent les honneurs de Charlemagne. Inclinez-vous devant la couronne qui brille entre les mains de Kellermann, le sceptre que tient Pérignon, l’épée confiée à Lefebvre, le collier donné à Bernadotte ; saluez le globe qui repose dans la main de Berthier, et qui est l’image de cet Empire qui demain sera l’empire du monde.
Est-ce donc une fantasmagorie éblouissante? Non. Portez vos regards là-bas, vers l’autel, et vous admirerez une tête de vieillard angélique et fine, spirituelle et bonne. Ne doutez plus de la réalité de ce rêve invraisemblable. C’est le successeur de Léon III, l’héritier du trône de saint Pierre, qui, après avoir béni le manteau, le globe et l’épée, fait au conquérant agenouillé les trois onctions consacrées : une sur la tête, deux sur les mains.
Montjoie Saint-Denis, le roi d’armes, n’est point mort; il s’appelle le capitaine Duvivier, et sa voix sonore, que reconnaît dans l’assistance plus d’un volontaire de Sambre-et-Meuse, parti nu-pieds jadis et maintenant couvert d’or et chamarré de plaques, retentit sous les voûtes; il crie : « Le très-glorieux et très-auguste Empereur Napoléon, Empereur des Français, est consacré et intronisé. Vive l’Empereur! »
Le lendemain, il y eut fête publique dans Paris. Des chars de forme antique, qui sans doute avaient déjà servi aux cérémonies révolutionnaires, promenèrent dans les rues des troupes de musiciens. Un ballon chargé de trophées s'éleva de la place de la Concorde, sur laquelle fut tiré le soir un magnifique feu d’artifice.
Le 4 décembre, c’est-à-dire le 1 3 frimaire an XIII, fut célébrée la vraie fête militaire dans ce Champ de Mars qui vit Louis XVI assister à la Fédération et Robespierre présider la fête de l’Être suprême, et auquel étaient réservées bien des surprises encore. Une estrade adossée à l’Ecole militaire reçut les ministres, le corps diplomatique et les membres de la famille impériale. Sur les degrés du trône étaient rangées les aigles ; en bas se tenaient les colonels qui devaient recevoir ces insignes au nom de leur régiment.
Quand l’Empereur eut pris place, le grand maître des cérémonies demanda les ordres et les transmit au maréchal gouverneur de Paris. Les colonels se dirigèrent vers les aigles. Napoléon alors se leva.
« Soldats, dit-il, voilà vos drapeaux : ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement; elles seront
partout où votre Empereur les jugera nécessaires pour la défense de son honneur et de son peuple. Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre, et de les maintenir constamment, par votre courage, sur le chemin de la Victoire. . . Vous le jurez ?... »
Nous le jurons! s’écrièrent cent mille hommes, et ce serment, contrairement à bien des serments politiques, devait être religieusement tenu. Elles allèrent loin, ces aigles du sacre, qui de Berlin et de Vienne planèrent jusqu’à Madrid et jusqu’à Moscou !
En 1810, ces aigles étaient en plein Empyrée. Une archiduchesse d’Autriche venait prendre la place de Marie- Antoinette dans le lit d’un souverain français.
Le mariage civil avait été célébré à Saint-Cloud le ier avril; la grande galerie du Louvre, transformée en chapelle, fut destinée au mariage religieux, qui devait être célébré le lendemain.
Une foule immense remplissait dès le matin la route de Paris à Saint-Cloud. A une heure, des décharges d’artillerie annoncèrent l’arrivée du cortège à l’arc de triomphe construit à la barrière de Paris. La voiture du couronnement, où Marie-Louise occupait la place de Joséphine, s’arrêta dix minutes, et l’Empereur et l’Impératrice furent harangués par le préfet de la Seine.
Le cortège se remit en route et suivit l’avenue des Champs-Élysées. En tête étaient les lanciers, puis les chasseurs et les dragons de la garde. Les hérauts d’armes cavalcadaient ensuite et étaient suivis des voitures du cortège; la marche était fermée par les grenadiers à cheval et la gendarmerie d’élite.
L’arc de triomphe élevé à l’entrée des Tuileries, au pont tournant, était l’œuvre de Fontaine. « Cet arc, nous dit un écrivain du temps, s’accordait parfaitement avec les dispositions locales, avec les groupes du jardin et la disposition de la place; les ornements en étaient brillants et les bas-reliefs ingénieux : on y voyait réunis les chiffres des Empereurs Napoléon et François et les armes de France et d’Autriche, couronnés par deux charmantes figures allégoriques représentant la Paix et l’Abondance.
« Le spectacle était encore en ce lieu d’une inexprimable beauté : ces deux terrasses qui ferment le jardin d’une manière si pittoresque et si hardie; ces Renommées, qui semblaient prêtes à s’élancer pour porter au loin les nouvelles du grand événement de ce jour; ces belles rampes, si savamment dessinées par Le Nôtre; ces terrasses extérieures chargées de spectateurs; ces parterres qui, respectés par la foule, étaient en quelque sorte dessinés par elle; cette marche du cortège autour des bassins rompant son uniformité par des sinuosités qui semblaient en multiplier les aspects; tout cela ne peut qu’être imparfaitement décrit, et il faut qu’ici le narrateur, faisant l'aveu de son impuissance, appelle à son aide l’imagination de ses lecteurs. »
Des corps d’infanterie en bataille étaient massés sous les murs du palais et donnaient ainsi son vrai caractère à ces noces d'un conquérant. On avait construit devant le pavillon du milieu un arc de triomphe dans lequel était installé un orchestre et que surmontait une tribune en forme de tente.
Après avoir franchi cet arc de triomphe, l’Empereur et l’Impératrice, accompagnés de leur suite, descendirent sous le vestibule et montèrent le grand escalier.
L’Impératrice se reposa une minute dans ses appartements (i), et changea le manteau de cour contre le manteau impérial. Bientôt le cortège s’engagea dans la galerie du Muséum pour gagner la galerie de Diane, où la cour était assemblée.
« De chaque côté de la galerie du Muséum, que doivent traverser Leurs Majestés pour se rendre à la chapelle
(i) Citons un joli détail qui montre le côté féminin et câlin de cet homme de fer. L’Impératrice avait à Vienne un petit chien et un oiseau qu’elle aimait beaucoup; sa chambre à coucher était ornée d’une tapisserie très-simple, mais à laquelle elle tenait. En entrant aux Tuileries, elle retrouva le chien, l’oiseau et la tapisserie. M. Brunières de Garde ne perdit point cette occasion de faire un poème du chien et de l’oiseau. Ces renseignements nous sont donnés par un livre dont le titre seul est une évocation de ces temps lointains : Napoléon et Louise, ou le Mariage du héros. Le récit est traité en forme de lettres que Conrad Muller adresse à sa sœur restée en Allemagne.
Napoléon, du reste, avait eu la même prévenance pour Pie VII, qui, en pénétrant dans le pavillon de Flore, fut tout étonné d’apercevoir son cabinet de travail disposé absolument comme à Rome, les mêmes livres et les mêmes objets d’art absolument à la même place.
N’est-ce point curieux, ces attentions exquises, quand on songe qu’elles viennent de l'impassible qui, en contemplant, après une sanglante bataille, dix mille hommes couchés morts sous la neige, demandait froidement à Berthier : « Combien de chevaux tués? »
Imp. Motteroz.
du Louvre, il y aura, portait le programme officiel, deux rangs de banquettes pour les dames et deux rangs d’hommes debout derrière elles, de manière à contenir avec ordre huit mille personnes. Elle sera divisée en salons numérotés, et les numéros seront inscrits sur les billets d’invitation. Le premier salon, près de la chapelle, sera destiné aux sénateurs, conseillers d’État, membres du Corps législatif, de la Cour de cassation, des autres cours et tribunaux et autorités de Paris, et à leurs épouses. Le second salon, précédant celui-ci, est réservé aux personnes présentées. Devant les premières banquettes on placera des barrières pour que le passage de Leurs Majestés reste parfaitement libre. »
Les jeunes officiers de la garde qui, entre deux batailles, roucoulaient volontiers la romance du Beau Dunois, avaient fait leur devoir de chevaliers français. « Dès dix heures, constate le Dangeau de l’époque, sans trouble et sans confusion, quatre mille femmes, dans tout l’éclat de la parure la plus brillante, et le même nombre d’hommes, ont été placés parles soins empressés de MM. les officiers de la garde, qui se sont acquittés de cette mission avec l’exquise politesse qui les caractérise. »
Six princesses, sœurs et belles-sœurs de Napoléon (la princesse Julie, reine d’Espagne; la princesse Hortense, reine de Hollande; la princesse Catherine, reine deWestphalie; la princesse Élisa, grande-duchesse de Toscane; la princesse Pauline), soutenaient le manteau de la nouvelle impératrice.
Le mariage célébré, l’Empereur et l’Impératrice repassèrent par le chemin qu’ils avaient pris pour se rendre à la chapelle.
Quelle description pourrait-on essayer qui valût cette éblouissante gravure où l’empire fabuleux de 1810 revit dans toute sa vertigineuse splendeur ? Quelle plume [de coloriste décrirait la richesse de ces costumes, dessinés par Isabey, la grandeur incomparable de cette scène, la magnificence de cette escorte qui accompagne le maître du monde? Quelle plume d’observateur et de moraliste serait assez fine pour analyser l’expression narquoise et servile à la fois de tous ces jacobins devenus ministres, sénateurs, conseillers d'État, chambellans, référendaires, qui sont là en bas de soie et en manteaux de Cour? Qui saurait disséquer l’âme de tous ces régicides transformés en courtisans, qui à cette heure même, sans doute, prévoient déjà les désastres et se demandent d’avance combien ils vendront le despote qui les a gorgés?
Revenu aux Tuileries, l’Empereur se mit au balcon et présenta à ses soldats. cette archiduchesse qu’ils avaient conquise ensemble. Ces vétérans de tant de guerres saluèrent d’une acclamation formidable le petit officier d’artillerie qui, grâce à eux, était Napoléon, empereur et roi. Avant d’aller trinquer dans leurs casernes, tandis que les hauts dignitaires banquetaient au Louvre, ces êtres d’héroïsme et de dévouement formulèrent à leur façon, avec des cris de joie et des fusils levés en l’air, le classique : Ave , Cœsar, morituri te salutant .
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