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LES FÊTES DE LA RESTAURATION

étournons-nous de cette vision féerique. L’Empire s’est écroulé, et sur ce pont Neuf que traverse Louis XVIII en faisant son entrée dans Paris, nous retrouverons sans doute plus d’un maréchal et plus d'un sénateur qui, il y a quatre ans, courbaient bas l’échine, dans la galerie de Diane, devant celui qu’on appelle aujourd’hui l'Ogre de Corse.

Louis XVIII, qui, en venant de Saint-Denis, avait couché une nuit à Saint- Ouen, où il signa l’Ordonnance restée célèbre, entra à Paris le 3 mai.

Dans les premières voitures avaient pris place les ministres provisoires, l’archevêque de Reims, grand aumônier de France, le duc de Duras et le comte de Blacas.

Dans la voiture du roi se trouvaient la duchesse d’Angoulême, le prince de Condé et le duc de Bourbon. Berthier galopait devant le carrosse, que suivaient à cheval Monsieur et le duc de Berry, accompagnés des maréchaux.

A la barrière, M. de Chabrol, préfet de la Seine, présenta les clefs de la ville.

Le roi se dirigea vers Notre-Dame, où un Te Deum fut chanté, puis traversa le pont Neuf pour se rendre aux Tuileries.

« C’est surtout, nous dit une relation contemporaine, au moment où le cortège s’est rapproché du lieu où venait d’être relevée la statue de Henri IV que l’enthousiasme s’est porté à un degré vraiment inexprimable. Le Conservatoire, réuni au pied de la statue, faisait entendre l’hymne national consacré à la mémoire et à l’éloge du bon roi. Le peuple et les soldats le répétaient en chœur. La voiture du roi s’est arrêtée quelques instants à cette place. Sa Majesté a paru lire avec une vive émotion cette belle et simple inscription, mise sur le piédestal :

Ludovico reduce,

Henricus redivivus.

et celle des deux temples élevés près de la statue : A la concorde des Français. A la paix des nations. »

Aux Tuileries, où le roi arriva vers cinq heures et demie, la foule était immense et l’allégresse fut délirante. La famille royale fut contrainte de se montrer à plusieurs reprises au balcon.

Cette fois ce n’étaient plus seulement les légions qui acclamaient leur imperator : c’était véritablement la population parisienne qui se réjouissait bruyamment du retour de ses rois.

Consultez quelque vieillard sans parti pris, et il vous dira que cette joie était sincère chez la plupart. Après tant de victoires, l’humiliation de voir Paris occupé par les alliés était moins vivement ressentie qu’elle n’aurait dû l’être. Si le souvenir du grand empereur était vivant dans le cœur de ceux qui étaient entrés avec lui dans toutes les capitales de l’Europe, la France, épuisée d’hommes et d’argent, était heureuse d’être débarrassée d’un héros dont la gloire lui coûtait si cher. Cette dynastie dont le retour, après de si incroyables Vicissitudes, semblait providentiel, avait d’ailleurs laissé encore bien des racines dans les cœurs. La mémoire de Henri IV, qui, par ses qualités et ses défauts, fut si vraiment Français, offrait une légende toute prête que l’on croyait facile de substituer à celle du prodigieux passant qui venait d’ébranler la terre du bruit de ses pas.

Le rétablissement de la statue de Henri IV sur le pont Neuf excita un indescriptible enthousiasme. Bourgeois,

hommes du peuple, femmçs, enfants s’attelèrent au monument du bon roi, qui, par un hasard fécond en rapprochements philosophiques, était fondu avec le bronze de la statue nue de Desaix, qui elle-même avait remplacé la statue de Louis XIV place des Victoires.

Voulez-vous savoir ce que Paris pensait alors? Écoutez chanter le poëte :

Où courez-vous? quel bruit naît, s’élève et s’avance ?

Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois?

Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense, Broyer la terre sous son poids?

Répondez... Oui, c’est lui; je vois sa noble tête;

Le peuple, fier de sa conquête,

Répète encor son nom chéri.

O ma lyre, tais-toi! dans la publique ivresse,

Que seraient tes concerts près des chants d’allégresse De la France aux pieds de Henri?

Par mille bras traîné, le lourd colosse roule.

Ah! volons, joignons-nous à ces efforts pieux.

Qu’importe si mon bras est perdu dans la foule?

Henri me voit du haut des cieux.

Nous n’avons nullement la pensée de mettre en contradiction avec lui-même notre cher et grand Victor Hugo. Le poëte est le coryphée qui chante pour la multitude , qui traduit ses impressions qui se modifient, ses admirations qui se déplacent, ses illusions mêmes qui changent d’objet. C’est à ce titre que ces vers, qui révèlent l’état des esprits en 1818, sont précieux pour indiquer l’évolution de toute une génération.

La Restauration s’efforça d’entretenir les sentiments qui venaient de se réveiller et de ressusciter les vieilles traditions qui mêlaient intimement le peuple de jadis, les femmes de la halle, les ouvriers des ports, aux fêtes de la royauté. Quand le duc de Bordeaux vint au. monde, la duchesse de Berry ordonna d’ouvrir toutes grandes les portes de sa chambre à coucher. Pour la dernière fois, peut-être, la masse s’unit de cœur aux cérémonies officielles. La muse de Vadé, personnifiée dans Désaugiers, réchauffait un peu les strophes officielles des faiseurs de cantates, qui, après avoir salué la naissance d’un roi de Rome, saluaient avec le même lyrisme de commande la naissance du Dauphin de France. Le créateur de Cadet Buteux fredonnait sur l’air La garde royale est là :

C't enfant qu’ d’avance on adore,

Nous disions-nous tout c’t été,

Pourquoi n’ vient i pas encore,

Quand il en vient d’ tout côté?

Morgué! moi, ça m’ tarabuste De voir qu’il tarde comme ça,

Et si 1’ Ciel veut être juste,

En r’tour des pleurs qu’on versa,

Il nous fera

Cadeau de ce p’tit ange-là!

La fête publique tendait à se faire aussi peu solennelle que possible. Sur la proposition du comte de Chabrol, le conseil du gouvernement qui remplaçait alors le conseil général de la Seine rendait un airêté dont les termes sont curieux :

« Touché particulièrement des manifestations naïves et de la gaieté franche qui ont présidé à l’expression des sentiments de plusieurs corporations; considérant que ces sentiments n’appartiennent qu’à de bons et loyaux Français, et que la réunion de ces sujets fidèles ne peut que faire encore mieux apprécier les vœux et les désirs du peuple de la capitale,

« Ce conseil délibère ce qui suit :

« M. le préfet invitera en un ou plusieurs banquets, au nom de la ville, les dames de la halle, la corporation des forts de la halle et des ports, celle des charbonniers... »

La gravure de Marlet qui figure dans ce livre est un témoignage du caractère tout particulier qu’on essayait de donner à ces réjouissances. Le Grimacier habillé en marquis, et qui appartenait de droit à la galerie des Excentriques de Gouriez, était alors une célébrité de la rue ; c’était lui qu’on avait chargé d’amuser les forts et les charbonniers, qui vraiment semblent danser et rire de bon cœur.

N’est-on pas tenté de faire un mélancolique retour sur l’ironie des événements, quand on songe à la destinée de cet Enfant de France salué de tant d’acclamations? Si le duc de Bordeaux, devenu le comte de Chambord, impose le respect à tous par la dignité de son attitude, il n’a, à coup sûr, rien du tempérament aventureux d’Henri IV ; il semble plutôt faire partie de ce groupe de figures austères qui s’éloignent du chemin que suivent les générations présentes, pour s’enfoncer de plus en plus dans le lointain du Passé et rejoindre, sous les arceaux des cloîtres, les représentants des premières dynasties.

ÉPISODE d’une RÉJOUISSANCE PUBLIQUE

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