‹ Les fêtes nationales à ParisChapitre 58 sur 61 · LES FÊTES DU SECOND EMPIRE · texte numérisé non relu

LES FÊTES DU SECOND EMPIRE

près une si longue course et un si vaste voyage à travers des régimes différents, nous abordons cette histoire d’hier que rendent confuse tant de passions agitées.

Rien, il semble, ne devrait être plus aisé que de parler de spectacles dont nous avons été les témoins. Faut-il l'avouer cependant! nulle image précise ne s’offre à l’esprit de ces solennités auxquelles nous touchons presque. Que cela est près ! se dit-on, et que cela est loin ! On aperçoit vaguement, en interrogeant ses souvenirs, une escouade de cent-gardes qui passe au galop, un souverain qu’entoure un éclatant cortège, et cela ne vous met devant les yeux rien de bien formel et de bien net.

Fêtes du Mariage, fêtes du Baptême, ' fête de la distribution des récompenses aux exposants de 1867, toutes ces fêtes, qui ont des dates certaines, vous produisent l’effet de quelque mirage, mais d’un mirage particulier, d’un mirage qui est en arrière et non en avant, et qui vous montre, quand vous vous retournez, des ombrés éphémères et superbes s’agitant sur un théâtre magnifique, mais qu’on a peine à croire réel. Tous les acteurs qui ont figuré dans ces pompeuses cérémonies ont l’air d’appartenir plus au roman qu’à l’histoire ; on croirait qu ils sont sortis d’un livre de Balzac pour rentrer dans un livre d’Alphonse Daudet, après avoir seulement traversé une minute la scène du monde comme les personnages d’un brillant intermède que l’on joue entre les actes d’un drame terrible.

La vraie fête nationale, sous Napoléon III, fut le retour des troupes de l’armée d’Italie. Cette campagne rapide, cette promenade triomphale plutôt , dont les étapes se nommaient Palestro, Magenta, Solférino, était bien faite, assurément, pour flatter l’orgueil du pays. Pour la première fois, d’ailleurs, 1 illusion du peuple était d accord avec l’illusion du rêveur couronné. Lui-même était déjà réveillé que la France dormait encore et que tous les journaux de l’opposition appelaient l’Italie notre sceur et vantaient cette guerre funeste qui, en affaiblissant l’Autriche, préparait Sadowa et Sedan. . . Le malavisé qui eût insinué alors qu’un Sedan était possible eût été enfermé comme fou, lapidé ou plutôt étouffé sous les couronnes de laurier qui tombaient de tous les étages. Quel enthousiasme soulevait les poitrines quand défilaient sur nos boulevards les blessés, les étendards enlevés à l’ennemi, et les canons conquis, et les zouaves gouailleurs, et les turcos montrant leurs dents blanches, et la ligne avec des fleurs au bout des fusils! Qui eût dit, lorsque nos Parisiennes, debout à tous les balcons, penchées à toutes les fenêtres, battaient frénétiquement des mains devant nos drapeaux troués par la mitraille, qu’il se trouverait un maréchal de France pour vendre en tas à la Prusse toutes ces chères et glorieuses guenilles?

Qui eût dit... Ainsi l’on frémit, et les larmes vous viennent aux yeux, lorsque l’on reprend l’un après l’autre, avec une sombre amertume, tous les détails de cette journée du 14 août i85g : le bruit des clairons sonnant des fanfares , les vivats et les poignées de main fiévreuses de joie que chacun voulait donner à nos soldats , le sourire heureux de nos officiers, les allures un peu débraillées du troupier, l’expansif bonheur de nos ouvriers, enchantés qu’on eût délivré nos frères les Italiens, qui, libres grâce à nous, après une servitude de tant de siècle, n’ont pensé, à l’heure de nos désastres, qu’à s’emparer du patrimoine du vieillard que nous protégions !

Au banquet qui avait réuni au Louvre les principaux officiers, l’Empereur, qui portait très-modestement et trèsnoblement cette gloire qu’il sentait excessive, avait terminé son discours par ces paroles, qui semblaient pour tous constater une évidence :

« Si la France a tant fait pour un peuple ami. dance?... »

que ne ferait-elle point pour défendre sa propre indépen-

En dehors de cette rentrée des troupes de l’armée d’Italie, où l’âme de la nation vibra avec lame du souverain, où, pour mieux parler, les chimères d’en bas et les chimères d’en haut s’embrassèrent un instant, l’Empire n eut pas plus que les gouvernements qui l’avaient précédé de fêtes véritablement populaires.

Qui ne se souvient des i5 août? Toute la jo.urnée, les multitudes, incessamment accrues, se succédaient à travers la ville, emplissant l’atmosphère de rumeurs, de respirations, d’effluvesardentes. Les flots pressés, les couples, les tribus, les bandes, les smalas, montaient toujours, possédés de cette idée fixe : voir le feu. Dans les jardins publics, des guirlandes de verres de couleur, des portiques d’ Alhambras, des vases en bois blanc hâtivement peints, s’allumant avant que la nuit ne fût venue, faisaient flotter une vapeur lourde au-dessus des fondaisons épaisses, et mêlaient leurs clartés jaunes aux rayons du soleil d’été qui empourpraient encore l’horizon. De dix heures à minuit, on entendait le bruit d un torrent qui coulait sonore et régulier, pendant des heures entières, le long des rues, avec des ernhe, des cris stridents, des appels avinés. Le galop d’un escadron de Municipaux, le pas cadencé des sergents de ville, retentissaient sur le pavé. La fête était finie...

Nul cependant n eût peut-être souhaité plus que Napoléon III de vraies fêtes de la Concorde et de la Paix; mais il eut toujours cette destinée singulière de n’être pas ce qu’on croyait et de passer pour ce qu’il n’était pas. Ln tyran farouche, ainsi appara'ssait à tous, aux heures de notre jeunesse, ce débonnaire, cet idéologue et cet humanitaire, sans cesse oscillant et perplexe entre la Réalité et le Rêve ; cet homme d’une intelligence si ouverte et en même temps si brumeuse, qui troubla peut-être le monde plus encore que son oncle, non par ambition personnelle, mais par le trouble même de son propre esprit.

Dans les solennités officielles comme dans la vie ordinaire, Napoléon III reste l’homme qu’a si merveilleusement crayonné Dumas : <i Venu trop tard ou trop tôt, il était non-seulement le souverain le plus incompatible avec le temps présent, mais le type le plus antipathique au caractère français, en vertu de cet axiome de chimie : « Les « acides ne se mêlent pas aux phlegmes. » Aussi, malgré les huit millions de voix du premier plébiscite, et les sept millions du second, n’y a-t-il jamais eu communion intime entre l’Empereur et le pays. II y avait une sorte de convention entre eux contre l 'aléa, contre l’inconnu, auxquels il avait promis de faire face ; mais on sentait un malaise, une défiance réciproque. C’était sa faute, disons-le. Chaque fois qu’il prononçait un discours, on y espérait le mot qui allait rompre la glace, et l'on s’apprêtait à se jeter dans ses bras. Le mot ne sortait pas, et chacun rentrait chez soi, le souverain et la nation, sans s’être compris. C’était toujours remis à une autre fois. Il eût régné cent ans que ce mot attendu ne fût jamais sorti. . . Il ne rayonnait pas : c’était un astre froid. Ce n’était pas de l’atmosphère qui l’enveloppait, c’était du brouillard, et les attractions franches devenaient impossibles avec lui. »

<M/-HMzvMpc^rd/TCd/ir\lpr\t/-»

c'IWIWlWlU -'IWÎV*

rj/TfV'ooi/Tntriryipoi/o

rwnrvi/v

JIWIV»

OjC

Page 1