OH! POUUQUOI TE CACHER
Souvent l'âme, sentant, au doute qui s'enfuit, Qu'un jour intérieur se lève dans sa nuit, Répand de ces douces rosées.
Pleure! mais, tu fais bien, cache-toi pour pleurer. Aie un asile en toi. Pour t'en désaltérer,
Pour les savourer avec charmes.
Sous le riche dehors de ta prospérité, Dans le fond de ton cœur, comme un fruit pour l'été,
Mets à part ton trésor de larmes.
Car la fleur qui s'ouvrit avec l'aurore en pleurs, Et qui fait à midi de ses belles couleurs
Admirer la splendeur timide.
Sous ses corolles d'or, loin des yeux importuns, Au fond de ce calice où sont tous ses parfums,
Souvent cache une perle humide 1
Juin 1830.
Sod salis est jam posso mon.
Où donc est le bonheur? disais-je. — Infortuné ! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.
Naître, et ne pas savoir que l'enfance éphémère,
Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,
Est l'âge du bonheur et le plus beau moment
Que l'homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !
Plus tard, aimer, garder dans son cœur de jeune homme
Un nom mystérieux que jamais on ne nomme,
Glisser un mot furtif dans une tendre main,
Aspirer aux douceurs d'un ineffable hymen,
Envier l'eau qui fuit, le nuage qui vole.
Sentir son cœur se fondre au son d'une parole.
Connaître un pas qu'on aime et que jaloux on suit.
Rêver le jour, brûler et se tordre la nuit,
Pleurer surtout cet âge où sommeillent les âmes, Toujours souffrir, parmi tous les regards de femmes, Tous les buissons d'avril, les feux du ciel vermeil, Ne chercher qu'un regard, qu'une fleur, qu'un soleil!
Puis eff"euiller en hâte et d'une main jalouse
Les boutons d'oranger sur le front de l'épouse;
Tout sentir, être heureux, et pourtant, insensé!
Se tourner presque en pleurs vers le malheur passé;
Voir aux feux du midi, sans espoir qu'il renaisse,
Se faner son printemps, son matin, sa jeunesse.
Perdre l'illusion, l'espérance, et sentir
Qu'on vieillit au fardeau croissant du repentir ;
Effacer de son front des taches et des rides;
S'éprendre d'art, de vers, de voyages arides,
De cieux lointains, de mers où s'égarent nos pas.
Redemander cet âge où l'on ne dormait pas;
Se dire qu'on était bien malheureux, bien triste,
Bien fou, que maintenant on respire, on existe,
Et, plus vieux de dix ans, s'enfermer tout un jour
Pour relire avec pleurs quelques lettres d'amour!
Vieillir enfin, vieillir I comme des fleurs fanées Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années, Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris, Boire le reste amer de ces parfums aigris, Être sage, et railler l'amant et le poëte. Et, lorsque nous touchons à la tombe muette, Suivre en les rappelant d'un œil mouillé de pleurs Nos enfants, qui déjà sont tournés vers les leurs!
Ainsi l'homme, ô mon Dieu ! marche toujours plus sombre Du berceau qui rayonne au sépulcre plein d'ombre.
C'est donc d'avoir vécu! c'est donc d'avoir été! Dans la joie et l'amour et la félicité
ou DONC EST LE BONHEUR? 107
C'est avoir eu sa part ! et se plaindre est folie. Voilà de quel nectar la coupe était remplie!
Hélas! naître pour vivre en désirant la mort ! Grandir en regrettant l'enfance où le cœur dort, Vieillir en regrettant la jeunesse ravie, Mourir en regrettant la vieillesse et la vie!
Où donc est le bonheur, disais-je? — Infortuné! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné!
28 mai 1830.
Le toit s'égaie et rit.
Andrb Chénibr
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être. Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme Qui s'élève en priant ;
L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints! la grave causerie S'arrête en souriant.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,
L'onde entre les roseaux.
Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare. Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux.
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez; Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés.
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
N'ont point mal fait encor; Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange. Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel ange
A l'auréole d'or !
Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.
Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche,
Vos ailes sont d'azur.
Sans le comprendre encor vous regardez le monde. Double virginité I corps où rien n'est immonde.
Ame où rien n'est impur!
11 est si beau, l'enfant, avec son doux sourire. Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, Ses pleurs vite apaisés,