‹ Les feuilees d'automneChapitre 38 sur 60 · A ALPHONSE RABBE · texte numérisé non relu

A ALPHONSE RABBE

Qui dans les temps passés, mal lus et mal compris, Viole effrontément tout sage pour lui faire Un monstre qui serait la terreur de son père; Si bien que les héros antiques tout tremblants S'en sont voilé la face, et qu'après trois mille ans, Par ses embrassements réveillé sous la pierre, Lycurgue qu'elle épouse enfante Robespierre I —

Tu nous dirais à tous : — Ne vous endormez pas!

Veillez et soyez prêts ! car déjà pas à pas

La main de l'oiseleur dans l'ombre s'est glissée

Partout où chante un nid couvé par la pensée 1

Car les plus nobles cœurs sont vaincus ou sont las 1

Car la Pologne aux fers ne peut plus même, hélas I

Mordre le pied du czar appuyé sur sa gorge!

Car on voit chaque jour s'allonger dans la forge

La chaîne que les rois, craignant la liberté,

Font pour cette géante endormie à côté!

Ne vous endormez pas! travaillez sans relâche!

Car les grands ont leur œuvre et les petits leur tâche.

Chacun a son ouvrage à faire. Chacun met

Sa pierre à l'édifice encor loin du sommet.

Qui croit avoir fini pour un roi qu'on dépose

Se trompe. Un roi qui tombe est toujours peu de chose.

Il est plus difficile, et c'est un plus grand poids.

De relever les mœurs que d'abattre les rois.

Rien chez vous n'est complet. La ruine ou l'ébauche.

L'épi n'est pas formé que votre main le fauche !

Vous êtes encombrés de plans toujours rêvés

Et jamais accomplis. Hommes, vous ne savez.

Tant vous connaissez peu ce qui convient aux âmes,

Que faire des enfants ni que faire des femmes 1

Où donc en êtes-vous? Vous vous applaudissez

Pour quelques blocs de lois au hasard entassés l

Ah ! l'heure du repos pour aucun n'est venue.

Travaillez l Vous cherchez une chose inconnue,

12i LES CHANTS DU CRÉPUSCULE,

Vous n'avez pas de foi, vous n'avez pas d'amour, Rien chez vous n'est encore éclairé du vrai jour 1 Crépuscule et brouillards que vos plus clairs systèmes! Dans vos lois, dans vos mœurs, et dans vos esprits mêmes, Partout l'aube blanchâtre ou le couchant vermeil I Nulle part le midi! nulle part le soleil! —

Tu parlerais ainsi dans des livres austères,

Comme parlaient jadis les anciens solitaires.

Comme parlent tous ceux devant qui l'on se tait,

Et l'on t'écouterait comme on les écoutait.

Et l'on viendrait vers toi dans ce siècle plein d'ombre

Où, chacun se heurtant aux obstacles sans nombre

Que faute de lumière on tâte avec la main.

Le conseil manque à l'âme et le guide au chemin.

Hélas I à chaque instant des souffles de tempêtes

Amassent plus de brume et d'ombre sur nos têtes.

De moment en moment l'avenir s'assombrit.

Dans le calme du cœur, dans la paix de l'esprit,

Je t'adressais ces vers, où mon âme sereine

N'a laissé sur ta pierre écumer nulle haine,

A toi qui dors couché dans le tombeau profond,

A toi qui ne sais plus ce que les hommes font!

Je t'adressais ces vers pleins de tristes présages.

Car c'est bien follement que nous nous croyions sages!

Le combat furieux recommence à gronder

Entre le droit de croître et le droit d'émonder;

La bataille où les lois attaquent les idées

Se mêle de nouveau sur des mers mal sondées;

Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent ;

Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant,

Voilà, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste,

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