A MADEMOISELLE LOUISE B
L'année en s'enfuj^ant par l'année est suivie. Encore une qui meurt I Encore un pas du tempsi Encore une limite atteinte dans la vie! Encore un sombre hiver jeté sur nos printemps !
Le temps! les ans! les jours! mots que la foule ignore I Mots profonds qu'elle croit à d'autres mots pareils! Quand l'heure tout à coup lève sa voix sonore, Combien peu de mortels écoutent ses conseils!
L'homme les use, hélas ! ces fugitives heures. En folle passion, en folle volupté, Et croit que Dieu n'a pas fait de choses meilleures Que les chants, les banquets, le rire et la beauté.
Son temps dans les plaisirs s'en va sans qu'il y pense. Imprudent! est-il sûr de demain? d'aujourd'hui? En dépensant ses jours, sait-il ce qu'il dépense? Le nombre en est compté par un autre que lui.
A peine lui vient-il une grave pensée Quand, au sein d'un festin qui satisfait ses vœux, Ivre, il voit tout à coup de sa tète aflaissée Tomber en même temps les fleurs et les cheveux;
Quand ses projets hâtifs l'u n sur l'autre s'écroulent ; Quand ses illusions meurent à son côté; Quand il sent le niveau de ses jours qui s'écoulent Baisser rapidement comme un torrent d'été.
Alors en chancelant il s'écrie, il réclame,
Il dit : Ai-je donc bu toute cette liqueur?
Plus de vin pour ma soif! plus d'amour pour mon âme!
Qui donc vide à la fois et ma coupe et mon cœur?
Mais rien ne lui répond. — Et triste, et le front blême. De ses débiles mains, de son souffle glacé. Vainement il remue, en s'y cherchant lui-même, Ce tas de cendre éteint qu'on nomme le passé.
Ainsi nous allons tous. — Mais vous dont l'ame est forte, Vous dont le cœur est grand, vous dites: — Que m'importe
Si le temps fuit toujours, Et si toujours un souffle emporte quand il passe, Pêle-mêle à travers la durée et l'espace.
Les hommes et les jours? —