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CHAPITRE II

Le nombre des feuillardiers. — Le feuillardier professionnel : ce qu’il est, sa vie journalière. — Son salaire. — L'apprentissage. — Le mode et les instruments de travail. — Les différents travaux qui précèdent ou sui-

vent celui du feuillardier. — Le cintrage des cercles.

L'ouvrier qui fabrique le feuillard en forêt est connu dans le Limousin et le Périgord sous le nom de feuillardier, mais 1l fait aussi d’autres bois de fente, tels que l’échalas, la carrassonne, les lattes et les piquets. Ce nom de feuillardier est relativement nouveau et il est impossible de le trouver relaté dans un ouvrage de sylviculture, on y parle bien de cerclier ou de fendeur, mais jamais de feuillardier. il en existe partout où se fait le feuillard, c’est-à-dire, comme nous l’avons vu, dans cinq ou six régions : dans l'Est, dans la Côte-d'Or, la Haute-Marne, la Meuse, le Jura, les Ardennes et la Marne ; dans l'Ouest, dans la Loire-Inférieure et la Vendée; dans le Midi, dans la Lozère, l'Ardèche, le Gard, l'Aude, les Pyrénées-Orientales, le Gers, la Gironde et la Corse; dans certains environs de Paris, en Beauce et en Sologne. Mais ils sont surtout nombreux dans le centre de la France, en Auvergne, Limousin et Périgord ; là ils constituent une corporation très importante, tandis qu'ailleurs ils sont peu, et on les connaît même plutôt sous le nom de cer-

cliers ou de fendeurs. En Limousin, dans toute la région qui nous intéresse, il est assez difficile de connaître exactement le nombre des ouvriers appartenant à cette profession, mais on peut l’estimer, sans crainte d'erreur, au moins à 2,500.

Si on s’en rapportait aux chiffres publiés en 1896 par le Ministère du Commerce, dans les « Résultats statistiques du recensement des industries et professions » (1), les feuillardiers étaient à peine à cette époque un millier dans toute la France, 911 exactement, dont 95 chefs d'industrie, 162 ouvriers et 344 petits patrons. Ce sont là des chiffres très erronnés, au moins pour le Limousin ; en effet, cette statistique n’accuse que 600 feuillardiers dans toute cette région, alors qu'il y en à aujourd'hui 2,500 au moins, dont 1,200 syndiqués, et, il y à dix ans, les feuillardiers n'étaient pas moins nombreux. Ainsi, dans la Haute-Vienne notamment, les chiffres de la statistique sont tout à fait fantaisistes, il est question de 8 chefs d'établissement occupant 264 ouvriers ; il y en a certainement au moins 50, dont un fait travailler à certains moments plus de 300 ouvriers ; on n'y signale aucun petit patron, alors qu'ils sont au contraire fort nombreux. Malgré cela, la corporation des feuillardiers, en France, est très peu importante, puisque la plus grande partie se trouve en Limousin.

Le feuillardier limousin est généralement un paysan petit propriétaire, ou bordier, ou un ouvrier agricole, qui travaille

(1) V. Résultats statistiques du recensement des industries et professions, publiés par le Ministère du Commerce, 1896.

régulièrement au métier tous les ans pendant 6 à 8 mois, les autres mois l’un s'occupe de ses récoltes, l'autre va travailler aux fauchaisons et aux moissons : c’est le feuillardier professionnel. À côté de lui il y a des métayers ou fermiers, ou plutôt leurs fils, et des ouvriers de différentes catégories, tels que les maçons, les charpentiers, les scieurs de long, etc., dont le travail est très irrégulier, ils ne font qu'accessoirement du feuillard pour gagner leurs journées, quand ils ne sont pas occupés par leurs travaux habituels. Pour les premiers l'industrie du feuillard est un métier, pour les seconds c’est seulement un travail supplémentaire ; les premiers sont plus nombreux que les seconds, sans grande différence cependant. Dans la région de Saint-Yrieix, il y à un élément ouvrier urbain de feuillardiers assez important qui habite dans la ville de Saint-Yrieix ; ainsi, les petits propriétaires et métayers sont environ 50 0/0, les ouvriers agricoles et journaliers 30 0/0, et l'élément ouvrier de ville (charpentier, maçon, etc.) 20 0/0. Aïlleurs, il n’en est plus de même, cette proportion d'ouvriers spéciaux n'existe pas ou à peine, et on peut dire, d’une façon générale, que le feuillardier comprend presque exclusivement les petits propriétaires, les ouvriers agricoles et les métayers. Ces derniers forment aujourd’hui un élément assez fort, car les fils de métayer ou fermier peuvent ainsi gagner personnellement un peu d’argent, dont ils disposeront librement; c’est par eux que le nombre des feuillardiers s’est accru en Limousin de facon assez sensible, faisant ainsi de

la concurrence aux feuillardiers professionnels,

Depuis une trentaine d'années, depuis 1875-1880, le nombre des feuillardiers en Limousin a considérablement augmenté ; il y a trente ou quarante ans et au delà, on en trouvait difficilement dans la région de Saint-Yrieix, on était obligé d'aller les chercher en Auvergne et en Dordogne, dans le Sarladais particulièrement ; puis l'industrie feuillardière s'étant beaucoup développée, et les industries métallurgiques de Saint-Yrieix et de Nontron ayant disparu, les bras n’ont point manqué pour le feuillard, et de 1885 à 1900, ily a eu une telle pléthore de feuillardiers que les salaires tombèrent très bas à cette époque, comme nous le verrons plus loin.

Le travail du feuillardier se fait généralement du 15 octobre au 15 juin, pendant environ huit mois : il s’agit là du feuillardier professionnel, car les autres travaillent d’une façon intermittente, pendant des périodes qui peuvent varier de deux mois à six mois. Le métier est rude, car il se fait surtout pendant la saison d'hiver, particulièrement rigoureuse en Limousin, mais le feuillardier appartient à la race de ces paysans vigoureux qui, sous une apparence chétive le plus souvent, ont beaucoup d'endurance et de résistance et le travail opiniâtre. C’est un métier non seulement pénible, mais très déprimant moralement, car le feuillardier se trouve très isolé, et il a dans les loups, encore assez fréquents dans certaines parties du Limousin, des compagnons peu agréables : d’un caractère doux et froïd, il est énergique, réfléchi, et de rapports faciles. Seul dans sa cabane pendant plusieurs heures de suite, il travaille au

milieu du silence le plus triste, troublé seulement le plus souvent par la chute de la neige ou le bruit du vent. Il travaille au moins douze heures par jour, et bien des fois jusqu’à seize heures ; il prend généralement un jour de repos par semaine, le dimanche de préférence. Le matin, il est à l'ouvrage entre cinq heures et sept heures, suivant la saison, pour terminer à sept heures du soir ; vers les neuf heures du matin, il mange un peu de pain, de onze heures et demie à midi et demi, il prend son repas, qui consiste presque toujours en une soupe, qu'il fait chauffer lui-même ou qu'on lui apporte de la ferme voisine, un morceau de pain, et de lard, ou de fromage, comme boisson, de l’eau. Quelques-uns cependant ont des légumes et boivent du vin. Le soir, à sept heures, il va chez son logeur, c’est-à-dire dans une maison voisine de son chantier, chez un fermier, métayer ou petit propriétaire, et là il prend son repas du soir avec toute la famille du logeur, repas bien modeste, consistant en une soupe et quelques légumes, quelquefois un peu de salé et du fromage, et presque toujours de l'eau comme boisson. Quand il travaille près de chez lui, l’un des siens, sa femme s’il est marié, lui apporte sa nourriture, et le soir il revient à la maison. Souvent il est obligé de faire tous les matins quatre, cinq ou six kilomètres pour aller au chantier, mais la plupart du temps, et je parle surtout du feuillardier professionnel, il va travailler à dix, douze et quinze kilomètres, et plus, de chez lui, il ne peut donc y rentrer tous les soirs et va coucher chez un paysan voisin qui l’héberge et le nourrit pour six, huit ou dix sous par jour, ou bien

moyennant ses débris de bois. Aujourd'hui le logeur prend dix sous par jour, si c’est un métayer ou un fermier, ou bien les débris de bois, si c'est un petit propriétaire, car le bois n’est pas chez lui trop abondant. Moyennant cette somme, ou cette redevance en nature, le logeur lui prépare ses deux soupes par jour, auxquelles il ajoute quelques légumes pour le repas du soir, et lui donne le coucher. Le feuillardier doit fournir son pain. Celui-ci dépense donc douze à quinze sous par jour pour sa nourriture et son logement ; nous reconnaissons bien là le tempérament sobre et l’esprit économe du paysan. Autrefois et il y a douze ou quinze ans encore, 1l n’était pas rare de voir le feuillardier passer la nuit dans sa hutte ; il se faisait une couche avec des feuilles mortes, sur laquelle il dormait tout habillé après s'être enveloppé dans une couverture. Nous en avons vu un entre autres, qui à une époque était resté deux mois dans une forêt, qu'il ne quittait que tous les quatre jours pour aller faire sa provision de pain, de lard et de pommes de terre, il couchait la nuit dans sa cabane et préparait luimême ses repas. C'était l'âge des temps héroïques, bien passé maintenant, Car aujourd'hui ceux qui couchent dans leur cabane sont très rares. Le logeur à jusqu’à trois ou quatre feuillardiers ; quand il ne les connaît pas, il se fait souvent garantir le paiement de leur nourriture et dû logement par le marchand de bois qui les occupe, afin d'éviter de ne point être payé par suite du départ brusque d’un feuillardier, comme cela est arrivé plus d’une fois. Après le

repas du soir, beaucoup de feuillardiers reviennent vers

les huit heures et demie à leur cabane pour travailler jusqu'à minuit ; avec ces veillées, ils font ainsi des journées de quinze et seize heures. Le feuillardier doit avoir un tempérament solide, doublé d'une robuste énergie et d’une rare vaillance pour résister à ce dur labeur et à un genre de vie plutôt misérable.

Le gain journalier du feuillardier est modique, mais en rapport avec ses goûts et son existence fort simples, et une vie peu coûteuse. Il n’est pas payé à la journée et travaille aux pièces, par conséquent son salaire journalier est très variable, il dépend des aptitudes de louvrier, des catégories de marchandises, et de la durée de son travail. Un bon ouvrier faisant une journée de douze heures peut se faire 3 francs, et il a en plus les débris, c’est-à-dire les écorces, les copeaux provenant du planage du bois et les bouts de perches qui restent après le mesurage du bois. Ces « recalons », suivant l'expression du pays, n’ont pas de longueurs déterminées, ni même limitées à un maximum, ils ont depuis 5 ou 6 centimètres jusqu'à 0"60, et ont donné lieu souvent à des difficultés entre ouvriers et marchands de bois, car ces derniers auraient voulu supprimer l'usage de les donner à l’ouvrier. Un procès a eu lieu dernièrement à ce sujet, mais l'ouvrier n’a pas eu gain de cause, car Île patron est libre de ne pas les laisser à l'ouvrier, à condition de les lui payer après entente préalable avec lui. Ce sont ces débris que les feuillardiers donnent au logeur pour payer leur nourriture et leur logement.

Voici ce que peut faire un bon ouvrier dans une

journée normale de douze heures, avec de bon bois

300 feuillards de 8 pieds, à 1 fr. le 100, soit 3 fr. ;

350 lattes de 1" 50, à O fr. 90 le 400, soit 3 fr. 15;

100 échalas de 1" 50, pointés aux deux bouts, à 0 fr. 80 le 100, soit 3 fr. 20.

Cela fait donc bien une moyenne de 3 francs par jour, sur lesquels le feuillardier peut mettre de côté 2 francs à 2 fr. 25, ce qui fait pour une campagne de huit mois 600 francs de salaire brut. Tel est le gain annuel du feuillardier professionnel. Son salaire journalier pourra être légèrement plus élevé si l’ouvrier fait des veillées, et si la marchandise et le bois sont avantageux, il se fera ainsi jusqu'à À fr. 50 et 5 francs, mais il lui faudra fournir un travail excessif de 16 heures par jour. S'H n’a pas donné les débris au logeur, il pourra en tirer un certain profit, car il en à trop bien souvent et il peut en vendre.

L'Office du Travail, dans ses volumes sur la « Statistique des grèves », donne des chiffres de salaire journalier du feuillardier aussi variés que peu exacts; ainsi d’après elle ce salaire était en 1899 à Saint-Yrieix de 1 fr. 25 à 1 fr. 75, puis 1 fr. 50 à 2 francs, en 1901 à Saint-Yrieix de 1 fr. 25 à À fr. 50, à Lanouaille de 1 fr. 25 à 3 fr. et 1 fr. 60 à 3 fr. 60, en 1904 à Lanouaille de 2 fr. 50 à 2 fr. 75, et à Bussière-Badil de 2 fr. puis 2 fr. 25 (1). Voilà bien des

chiffres, qui laissent dans l'esprit beaucoup d’imprécision,

(1) V. «Statistique des grèves » publiée par l'Office du Travail, années 1899, 1901 et 1904.

puisqu'ils vont du simple au triple, depuis 4 fr. 25 jusqu'à 3 fr. 60. En matière de statistique on doit prendre une moyenne, il faut dans le cas présent prendre le bon ouvrier et son salaire moyen pour une journée de durée normale, et alors l'on peut dire d'une façon plus précise qu'avant 1900, entre 1865 et 1900, les salaires du feuillardier ayant diminué, celui-ci ne gagnait guère que 2 fr. 25 par jour dans la région limousine, où les prix étaient partout sensiblement les mèmes, tandis qu'aujourd'hui son gain est de 3 fr. environ par jour. Le salaire du feuillardier est redevenu ce qu'il était autrefois il y à 20 ou 25 ans, et depuis 1900 il a augmenté d'environ 25 0/0.

Depuis 40 ans, les prix de la façon ont beaucoup varié d’année en année, il y a eu une période, de 4885 à 1900, où ils étaient très bas, les salaires s'étaient avilis, et ce qui se paye aujourd'hui 10 fr. le mille, comme le feuillard de 8 pieds, se payait 7 ou 8 fr. Actuellement, le salaire est le même pour tous les ouvriers, par suite de l'existence des tarifs syndicaux, aussi le bon ouvrier n’est pas mieux payé que le mauvais. Le patron a cependant une ressource, c’est de réserver pour les meilleurs ouvriers les taillis les plus faciles à exploiter et où le bois est de bonne qualité, tandis qu'il enverra les autres dans les taillis les moins bons. Avant 1900, l’uniformité dans les salaires n'existait pas, l’ouvrier et le patron faisaient leurs prix, variant beaucoup suivant les uns ou les autres et suivant la saison ; ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, le feuillard de 8 pieds fut payé en 1868 7 fr, le mille, quelques années plus tard son prix

monta jusqu’à 14 fr. le mille. Aujourd'hui, l’ouvrier embauché par le marchand de bois sait à l'avance les prix qu'on lui donnera, il n'a pas à les discuter avec le patron et à passer par ses exigences, il aura ceux des tarifs syndicaux que nous donnons ci-dessous (1) :

Dasues de Did CE CR RC 5 francs le mille GE mec ire 6 — — TS ANR ET 7 — FewllardS dep ee eee 8 — — SRE RAR SE 10 — = RP 12 — — JOERE RES Re 14 — — HN LR SR EEE 16 — — TIRER ARR CRUE 18 — — 1 RSR Re Su Al — PS 25 — — ER SR Le 30 — — D 39 — — LIVES EEE 40 — — 0 50 —

Lattes pour treillages de 1 mètre. . . . . . 4ou5 — = SR — ÉD Le a —

— PSE 8 =

— LROON EEE =

— LTD TR 40 —

2'MérES, 1. 11 —

Lattes pour couvertures non liées, 1250, . 10 — Echalas ronds et quartiers, 5 pieds. . . . . 8 = — — 6 14:77: 10 —

(1) Ce sont les tarifs des syndicats de Saint-Yrieix et de Châlus, qui sont actuellement en vigueur, et depuis 1901, et qui m'ont été communiqués par leur secrétaire respectif,

Echalas de 0®10 à 0“19 de circonférence,

Carrassonnes, 0"10 à 019 de circonférence,

AC TOR Le ee pointes 1/bout,- 1235, . . . =, :

DOI IDOUS TS DORE MEADONMRTES OEM CE pointes 21bouts 12500. 7

T0 ee.

IST S Se — SITOURE à © 0 6 0-0

ADI D a UE 0210:à 0219, 4'pieds 1/2, .

O2 DO TA DS pieds CET 0 6 pieds...

010 01 TPS T pieds"

semis chêne ou acacia, 5 pieds.

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