TROISIÈME
Il 8*est dit tant de Mb : Où le monde en est-il? Que font les rois ? à qui le trône ? à qui Texil ? — Qu*il médite aujourd'hui comme un juge suprême. Sachant la fin de tout, se croyant en soi-même Assez f6rt pour tout Toir et pour tout épargner, Lui qu'on n'exile pas et qui laisse régner !
La cour est en gala ! pendant qu'au-dessous d'elle, Gomme sous le vaisseau l'océan qui chancelle. Sans cesse remué, gronde un peuple profond Dont nul regard de roi ne peut sonder le fond.
Démence et trahison qui disent sans relâche : — rois, vous êtes rois ! confiez votre tâche Aux mille bras dorés qui soutiennent vos pas. Dormez, n'apprenez point et ne méditez pas, De peur que votre front, qu'un prestige environne, Fasse en «'élargissant éclater la couronne ! —
O rois, veillez, veillez ! tâchez d'avoir régné. Ne nous reprenez pas ce qu'on avait gagné , Ne faites point, des coups d'une bride rebelle. Cabrer la liberté qui vous porte avec elle :
Soyez de votre temps, écoulez ce qu'on dit, Et tâchez d'être grands, car le peuple grandit. Écoutez , écoutez , à l'horizon immense , Ce bruit qui parfois tombe et soudain recommence , Ce murmure conftis, ce sourd frémissement Qui roule et qui s'accroît de moment en moment. C'est le peuple qui vient ! c'est la haute marée Qui monte incessamment par son astre attirée. Chaque siècle, à son tour, qu'il soit d'or ou de fer,
36 LES FEUILLES d'aOTOXNE.
Dévoré comme un cap sur qui monle la mer , Avec ses lois, ses mœurs, les monumenls qu'il fonde , Vains obstacles qui font à peine écumer Tonde, Avec tout ce qu'on vit et qu'on ne verra plus , Disparait sous ce flot qui n'a pas de reflux! Le sol toujours s'en va, le flot toujours s'élève. Malheur à qui le soir s'attarde sur la grève El ne demande pas au pécheur qui s'enfuit D'où lient qu'à l'horizon on entend ce grand bruit ! Rois, hâtez-vous! rentrez dans le siècle où nous sommes, Quittez l'ancien rivage ! — A cette mer des hommes Faites place, ou voyez si vous voulez périr Sur le siècle passé que son flot doit couvrir T
Ainsi ce qu'en passant avait dit cette femme Remuait mes pensers dans le fbnd de mon âme , Quand un soldat soudain, du poste détaché, Me cria : — Compagnon , le soleil est couché.
i8 mai i83o.
<U)ittatrthiif.
De todo, tutAi. De todot, nadit.
Caldbioh.
Que rimporte, mon cœur, ces naissances des rois, Ces victoires qui font éclater à la fois
Clochers et canons en volées, Et louer le Seigneur en pompeux appareil ; Et la nuit, dans le ciel des villes en éveil ,
Monter des gerbes étoilées?
Porte ailleurs ton regard -sur Dieu seul arrêté ! Rien ici-bas qui n'ait en soi sa vanité :
La gloire ftait à tire d'aile ; Couronnes, mitres d*or, brillent, mais durent peu; Elles ne valent pas le brin d'herbe que Dieu
Fait pour le nid de l'hirondelle !
Hélas! plus de grandeur contient plus de néant! La bombe atteint plutôt l'obélisque géant Que la tourelle des colombes.
98 LES FEUILLES D'AVTOailE.
Cesi toigpurs par la mort que Dieu s'unil aux rois; Leur couronne dorée a pour faîte sa croix , Son temple est pavé de leurs tombes.
Quoi ! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais , Napoléon, César, Mahomet, Périclès,
Rien qui ne tombe et ne s^e£Race !
Mystérieux abîme où Tesprit se confond ! A quelques pieds sous terre un silence profond ,
Et tant de bruit à la surface !
Juin i83o.
€mqm(me.
CE QirON ENTEND
SDR LA MONTAGNE.
O altitudo.
Ayez-vous quelquefois, calme et silencieux, Monté sur la montagne, en présence des cieux ? Était-ce aux bords du Sund ? aux côtes de Bretagne ? ATiez-yousTocéan aux pieds de la montagne?
Et là, penché sur Tonde et sur Timmensité, Calme et silencieux, avez-vous écouté ?
Voici ce qn-on entend : •— du moins un jour qu*en rêve
Ma pensée abattit son vol sur une grève ,
Et du sommet d'un mont plongeant au gouffre amer,
Vit d'un c6té la terre et de l'autre la mer,
J^écoutai, j'entendis, et jamais voix pareille
Ne sortit d'une bouche et n'émut une oreille.
30 LES FECILLE8 irAUTOHIfE.
€e futd^abord up bruit large, immense, confus, Plus vague que le vent dans les arbres touffus , . Plein d^accords éclatants, de suaves murmures, Doux comme un chant du soir, fèrt comme un cbocd'ar- Quand la sourde mêlée étreint les escadrons , [mures Et soufSe, furieuse, aux bouches des clairons. G*était une musique ineffable et profonde Qui, fluide, oscillait sans cesse autour du monde, Et dans les vastes ciéux, par ses flots rajeunis. Roulait élargissant ses orbes infinis Jusqu*au fend où son flux s'allait perdre dans Tombre Avec le temps, Tespace, et la forme, et le nombre ! Gomme une autre atmosphère, épars et débordé, L*hymne étemel couvrait tout le globe inondé. Le monde enveloppé dans cette symphonie, Gonune il vogue dans Pair, voguait dans Pharmonie.
Et pensif, j'écoutais ces harpes de Péther, Perdu dans cette voix comme dans une mer.
Bientôt je distinguai, confuses et voilées,
Deux voix dans cette voix Pune à Pautre mêlées.
De la terre et des mers s'épaochant jusqu'au ciel,
Qui chantaient à la fois le chant universel;
Et je les distinguai dans la rumeur profonde
Gomme on voit deux courants qui se croisent sous Ponde.
L'une venait des mers; chant de gloire! hymne heureux! G'était la voix des flots qui se parlaient entre eux ; L'autre, qui s'élevait de la terre où nous sommes, Ëtait triste : c'était le murmure des hommes; Et dans ce grand concert, qui chantait jour et nuit, Ghaque onde avait sa voix et chaque homme son bruit. Or, comme je Pal dit, Pocéan magnifique
.CIIfQUlfcMB. 3t
ÉpaodAÎt une voix joyeind et pacifique.
Chantait comme la harpe aux temples de SiOD, Et louait la beauté de la création.
Sa clwm^9 qu'emportaient la brise et la rafale, Incessamment vers Dieu montait plus triomphale, Et chacun de ses flots, que Dieu seul peut dompter. Quand Taiitre avait fini, se levait pour chanter. Comme ce grand lion dont Daniel fut Tbôte, L'océan par moments abaissait sa voix haute ; Et moi je croyais voir, vers le couchant en feu. Sous sa crinière d'or passer la main de Dieu.
Cependant, à côté de Tauguste fanfare , L'autre voix, comme un cri de coursier qui s'effare. Comme le gond rouillé d'une porte d*enfer.
Comme Tarchet d'airain sur la lyre de fér, Grinçait : et pleurs, et cris, Tinjure, l'anathème , Refus du viatique et refus du baptême.
Et malédiction, et blasphème, et clameur.
Dans le flot tournoyant de l'humaine rumeur, Passaient, comme le soir on voit dans les vallées De noirs oiseaux de nuit qui s'en vont par volées. Qu'était-ce que ce bruit dont mille échos vibraient? Hélas ! c'était la terre et l'homme qui pleuraient. Frères ! de ces deux voix étranges, inouïes.
Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies.
Qu'écoute l'Éternel durant l'éternité.
L'une disait : natcee! et l'autre : hchanité !
Alors je méditai; car mon esprit fidèle.
Hélas ! n*avait jamais déployé plus grande aile ; Dans mon ombre jamais n'avait lui tant de jour ; Et je rêvai longtemps, contemplant tour à tour, Après l'abîme obscur qui me cachait la lame.
33 LIS FEUILLM d'aVTOHRB.
L'autre abîme sans fond qui sVuvrait dans mon âme,
Et Je me demandai pourquoi l*on est ici,
Quel peut être après tout le but de tout ceci,
Que fait rftme, lequel vaut mieux d*6tre ou de vivre,
Et pourquoi le Seigneur, qui seul lit à son livre,
Mêle éternellement dans un fatal hymen
Le chant de la nature au cri du genre humain?
JnUlet 1819.
fUmimc.