‹ Les feuilles d'automne: suivis de plusieurs piec̀es nouvellesChapitre 7 sur 23 · A M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A M. DE LAMARTINE

Te rt/ttéM ^Hcêus !

Naguère une même tourmente ,

Ami, battait nos deux esquifs ;

Une même vague écumante

Nous jetait aux mêmes récifs;

Les mêmes haines débordées

Gonflaient sous nos nefs inondées

Leurs flots toujours multipliés;

Et, comme un océan qui roule ,

Toutes les têtes de la foule j

Hurlaient à la fois sous nos pieds ! j

Qu*allai8-je faire en cet orage Moi qui m*échappais du berceau?

Moi qui vivais d*un peu d^ombrage

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Et d*un peu d*air, comme Toiseau ?

A cette mer qui ie repousse Pourquoi livrer mon nid de mousse Où le jour n*osait pénétrer ?

Pourquoi donner à la rafale Ma belle robe nuptiale Gomme une voile à déchirer?

C'est que dans mes songes de flamme , G*est que dans mes rêves d*enfant, J^avais toi^ours présents à Tftme Ces iiommes au front triomphant, Qui, tdurmentés d'une autre terre , En ont deviné le mystère Avant que rien en soit venu , Dont la tète au ciel est tournée , Dont rame, boussole obstinée , Toujours cherche un pôle inconnu!

Ces Gamas, en qui rien n'effisce Leur indomptable ambition, Savent qu'on n'a vu qu'une face De l'immense création.

Ces Golombs, dans leur main protonde , Pèsent la terre et pèsent l'onde Ck>mme à la balance du ciel.

Et voyant d'en haut toute cause, Sentent qu'il manque quelque chose A l'équilibre universel!

Ce contre-poids qui se dérobe , Us le chercheront, ils iront; Us rendront sa ceinture au globe , A l'univers son double froiit;

Ils partent, on plaint leur toU^ I L*onde les emporte ; on oublie Le voyage et le voyageur!... — Tout à coup de la mer profonde Ils ressortent avee leur monde , Gomme avec sa perle un plongeur !

Voilà quelle était ma pensée.

Quand sur le flot sombre et grossi Je risquai ma nef insensée, Moi, je cherebais un monde aussi !

liais à peine loin du rivage, «Tai vu sur Tocéan sauvage Commencer dans un tourbillon Cette lutte qui me déchire Entre les voiles du navire Et les ailes de Taquilon !

C*est alors qu*en Torage sombre ^entrevis ton mât glorieux Qui, bien avant le mien, dans Vonbre, Fatiguait Tautan furieux.

Alors, la tempête était haute , Nous combattîmes e^ à cdte.

Tous deux, moi barque, toi vaisseau, Comme le frère auprès du frère , Comme le nid auprès de Taire , Gomme auprès du lit le berceau l

yautan criait dans nos antennes , Le flot lavait nos ponts mouvants.

Nos banderoUes inx^eftaines Frissonnaient au souffle des vents.

Nous voyions les vagues humides ,

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Comme des cavales numides , Se dresser, hennir, écumer; L*éciair rougissant chaque lame Mettait des crinières de flamme A tous ces coursiers de la mer!

Nous, échevelés dans la brume.

Chantant plus haut dans Touragan , Nous admirions la vaste écume Et la beauté de l'océan !

Tandis que la foudre sublime Planait tout en féu sur Fabime, Nous chantions, hardis matelots, La laissant passer sur nos létes.

Et, comme Toiseau des tempétea, Tremper ses ailes dans les flots!

Échangeant nos signaux fidèles Et nous saluant de la voix , Pareils à deux sœurs hirondelles ,> Nous voulions, tous deux à la fois , Doubler le même promontoire.

Remporter la même victoire , Dépasser le siècle en courroux ; Nous tentions le même voyage : iYous voyions surgir dans Torage Le même Adamastor jaloux !

Bientôt la nuit toi^ours croissante.

Ou quelque vent qui remportait , M'a dérobé ta nef puissante Dont l'ombre auprès de moi flottait !

Seul je suis resté sous la nue .

Depuis, l'orage continue ,

LIS rSUILLIS B*ADTOMIIB.

Le temps est noir, le vent mauvais ; L'ombre m'enveloppe et m*is<4e , Et si je n'avais ma bonssoie Je ne saurais pas où je vais ?

Dans cette tourmente totale J'ai passé les nuiU et les jours ; J'ai pleuré la terre natale , Et mon enfonce et mes amouis.

Si j'implorais le flot qui gronde, Toutes les cavernes de l'onde Se rouvraient jusqu'au fond des mers; Si j'invoquais le ciel, l'orage, Avec plus de bruit et de rage, Secouait sa gerbe d'éclairs !

Longtemps, laissant le vent bruire.

Je t'ai cherché, criant ton nom !

Voici qu'enfin je te vois luire A la cime de Thorizon, Mais ce n'est plus la nef ployée.

Battue, errante, foudroyée Sous tous les caprices des cieux; Rêvant d'idéales conquêtes, Risquant à travers les tempêtes Dn voyage mystérieux!

C'est un navire magnifique Bercé par le flot souriant, Oui, sur l'océan pacifique.

Vient du côté de l'orient!

Toujours en avant de sa voile On voit cheminer une étoile Oui rayonne à l'œil ébloui;

NBCVIÈME. 4W

Jamais on ne le voit éclore Sans une élincelante aurore Oui se lève derrière lui!

Le ciel serein, la mer sereine L^enveloppent de tous côtés ; Par ses mâts et par sa carène Il plonge aux deux immensités!

Le flot s'y brise en étincelles; Ses voiles sont comme des ailes Au souffle qui vient les gonfler; Il vogue, il vogue vers la plage, Et comme le cygne qui nage On sent qu'il pourrait s*envoler !

Le peuple auquel il se révèle Gomme une blanche vision.

Roule, prolonge et renouvelle Une immense acclamation.

La foule inonde au loin la rive, Ob ! dit-elle, il vient, il arrive !

Elle rappelle avec des pleurs, Et le vent porte au beau navire, Comme à Dieu Teiicens et la myrrhe.

L'haleine delà terre en fleurs!

Oh! rentre au port, esquif sublime! Jette l'ancre loin des frimas !

Vois cette couronne unanime Oue la foule attache à tes mâts !

«Oublie et l'onde et l'aventure , Et le labeur de la mâture , Et le souffle orageux du nord ; Triomphe à l'abri des nauflrages ,

Et ris4M 4e lov les Qn roBseal le»

Tn rericiis de Um Aaiériqiie!

Ton monde ert trouvé! — Sor les Ails

Ce monde, à ton soofle lyri^ne^

Gomme on oeuf sobtime est Mos!

C'est uo mûTen qui s^éreiliel

Une créatioD pareille

A ceOeqni rajoone au jour!

De nouveaux infinis qui s*ouvrenl!

Un de ces mondes que découvrent

Ceux qui de Fàme ont l^t le tour!

Tu peux dire à qui doute encore :

• J*en viens! fen ai cueilli ce fruit !

• Votre aurore n*est pas Taurore » Et votre nuit n*est pas la nuit.

» Votre soleil ne vaut pas Pautre!

• Leur jour est plus bleu que le vôtre l m Dieu montre sa face en leur ciel!

» «Tai vu luire une croix d^étoiles •» Clouée à leurs nocturnes vmles » Gomme un labarum éternel ! »

Tu dirais la verte savane , Les hautes herbes des déserts , Et les boi^ dont le zéphyr vanne Toutes les graines dans les airs; Les grandes forêts inconnues; Les caps d'où s'envolent les nues Comme Tencens des saints trépieds ; Les fruits de lait et d'ambroisie.

Et les mines de poésie Dont tu jettes Tor à leurs pieds !

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Et puis encor tu pourrais dire, Sans épuiser ton univers , Ses monts d*a^te et de porpbyi^e.

Ses fleuves qui noieraient leurs mers; De ce monde, né de la veille, Tu peindrais la beauté vermeille, Terre vierge et féconde à tous , Patrie où rien ne nous repousse, Et ta voix magnifique et douce Les feraR tomber à genoux!

Désormais à tous tes voyages Vers ce monde trouvé par toi , En foule ils courront aux rivages Gomme un peuple autour de son roi!

Mille acclamations sur Tonde Suivront longtemps ta voile blonde Brillante en mer comme un fanal, Salûront le vent qui t'enlève , Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à ton retour triompbal !

Ab ! soit qu'au port ton vaisseau dorme ,

Soit quMl se livre sans effroi

Aux baisers de la mer difforme

Qui burle béante sous moi ,

De ta sérénité sublime

Regarde parfois dans Tablme,

Avec des yeux de pleurs remplis,

Ce point noir dans ton ciel limpide,

Ce tourbillon sombre et rapide

Qui roule une voile en ses plis !

€'est mon tourbillon, c'est ma voile!

C'est Touragan qui, fUrieux,

A mesure éteint chaque étoile Qui se hasarde dans mes cieux !

G*est la tourmente qni m'emporte!

G^est la nuée ardente et forte Qui se joue avec moi dans Fair, Et tournoyant comme une roue, Fait élinceler sur ma proue Le glaive acéré de Técjair !

Alors, d*un cœur tendre et fidèle, Ami, souTiens-toi de Tami Qui toujours poursuit à coups d*ai!e Le vent dans ta voile endormi !

Songe que du sein de Torage Il t*a vu surgir au rivage Dans un triomphe universel, . Et qu'alors il levait la tête.

Et qu'il oubliait sa tempête Pour chanter Tamr de ton ciel !

Et si mon invisible monde Toujours à rhorizon me fuit, Si rien ne germe dans cette onde Que je laboure jour et nuit.

Si mon navire de mystère ' Se brise à cette ingrate terre

Que cherchent mes yeux obstinés, Pleure, ami, mon ombre jalouse !

Colomb doit plaindre Lapeyrouse.

Tous deux étalent prédestinés !

Juiu i83o.

Butémr.

j£«tuat infelit.

tn jour au mont Atla» les colliiies jalouses

Dirent:— Vois dos prés verts, vois nos friches pelouses,

Où vient la jeune fille, errant en liberté,

Chanter, rire, et rêver après qu'elle a chanté ;

Nos pieds que Tocéan baise en grondant à peine,

Le sauvage océan ! notre tète sereine

A qui Tété de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de fleurs !

Mais toi, géant! — d*oJ!i vient que sur ta tète chauve Planent incessamment des aigles à Tœil fauve ? Qui donc, comme une branehe où Poiseau fait son nid, Courbe ta large épaule et ton dos de granit ? Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abimes pleins d^om- Ouel orage étemel te bat d'un éclair sombre? [bre? Qui Ta mis tant de neige et de rides au fh)nt? Et ce fkH)nt, où jamais printemps ne souriront, Qui donc le courbe ainsi ? quelle sueur Tinonde?... —

Atlas leur répondit : C'est que je porte un monde.

Avril i83o.

LES FRUILLRS d'aUTOMNB. 5

(^miimt.

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