‹ Les feuilles d'automne (volume 2)Chapitre 35 sur 38 · BIÈVRE · texte numérisé non relu

BIÈVRE

Le buisson, l'oiseau de passage, L'herbe qui tremble et qui reluit, Le vieil arbre que l’âge ploie,

Le donjon qu'un moulin coudoie, Le ruisseau de moire et de soie, Le champ où dorment les aïeux, Ce qu’on voit pleurer ou sourire, Ce qui chante et ce qui soupire, Ce qui parle et ce qui respire, Tout fait un bruit harmonieux!

Et si, le soir, après mille errantes pensées, De sentiers en sentiers en marchant dispersées, Du haut de la colline on descend vers ce toit Qui vous a tout le jour, dans votre rêverie, Fait regarder en bas, au fond de la prairie, Comme une belle fleur qu’on voit; Et si vous êtes là, vous dont la main de flamme Fait parler au clavier la langue de votre âme; Si c’est un des moments doux et mystérieux Où la musique, esprit d’extase et de délire, Dont les ailes de feu font le bruit d’une lyre, Réverbère en vos chants la splendeur de vos yeux,

Si les petits enfants, qui vous cherchent sans cesse, Mélent leur joyeux rire au chant qui vous oppresse; Si votre noble père à leurs jeux turbulents

Sourit, en écoutant votre hymne commencée, Lui, le sage et l’heureux, dont la jeune pensée { Se couronne de cheveux blancs;

Alors, à cette voix qui remue et pénètre,

Sous ce ciel étoilé qui luit à la fenêtre,

On croit à la famille, au repos, au bonheur;

Le cœur se fond en joie, en amour, en prière; On sent venir des pleurs au bord de sa paupière ; On lève au ciel les mains en s’écriant : Seigneur!

FV

Et l’on ne songe plus, tant notre âme saisie

Se perd dans la nature et dans la poésie,

Que tout près, par les bois et les ravins caché,

Derrière le ruban de ces collines bleues,

À quatre de ces pas que nous nommons des lieues, Le géant Paris est couché.

On ne s’informe plus si la ville fatale,

Du monde en fusion ardente capitale,

Ouvre et ferme à tel jour ses cratères fumants;

Et de quel air les rois, à l'instant où nous sommes,

Regardent bouillonner dans ce vésuve d'hommes La lave des événements.

8 juillet 1831.

"21 © ae

Merveilleux tableaux que la vue découvre à la pensée. Cu. NoDïER.

J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs, Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs Ensevelis dans les feuillages, Soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu, Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu A des archipels de nuages.

Oh! regardez le ciel! cent nuages mouvants, Amoncelés là-haut sous le souffle des vents, Groupent leurs formes inconnues; Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair, Comme si tout à coup quelque géant de l'air Tirait son glaive dans les nues.

Le soleil à travers leurs ombres brille encor; Tantôt fait, à l’égal des larges dômes d’or, Luire le toit d’une chaumière;

Ou dispute aux brouillards les vagues horizons; Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons, Comme de grands lacs de lumière.

Puis voilà qu’on croit voir, dans le ciel balayé,

Pendre un grand crocodile au dos large et rayé, Aux trois rangs de dents acérées;

Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir;

Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir Comme des écailles dorées.

Puis se dresse un palais. Puis l’air tremble et tout fuit. L'édifice effrayant des nuages détruit

S’écroule en ruines pressées; Il jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils

À des montagnes renversées.

Ces nuages de plomb, d’or, de cuivre, de fer,

Où l’ouragan, la trombe, et la foudre, et l’enfer, Dorment avec de sourds murmures,

C’est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds,

Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds Ses retentissantes armures.

Tout s'en va! Le soleil, d'en haut précipité,

Comme un globe d’airain qui, rouge, est rejeté Dans les fournaises remuées,

En tombant sur leurs flots, que son choc désunit,

Fait en flocons de feu jaillir jusqu’au zénith L'ardente écume des nuées.

Oh! contemplez le ciel! et, dès qu'a fui le jour, En tout temps, en tout lieu, d’un ineffable amour, Regardez à travers ses voiles;

Un mystère est au fond de leur grave beauté, L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul, l'été, Quand la nuit les brode d'étoiles.

Juin 1828.

Le jour s'enfuit des cieux; sous leur transparent voile De moments en moments se hasarde une étoile;

La nuit, pas à pas, monte au trône obscur des soirs; Un coin du ciel est brun, l’autre lutte avec l'ombre; Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre,

Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.

Et là-bas, allumant ses vitres étoilées,

Avec sa cathédrale aux flèches dentelées,

Les tours de son palais, les tours de sa prison, Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie, Posée au bord du ciel comme une longue scie, La ville aux mille toits découpe l'horizon.

Oh! qui m'emportera sur quelque tour sublime D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abime! Que j’entende, écoutant la ville où nous rampons, Mourir sa vaste voix, qui semble un cri de veuve, Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve, Le grand fleuve irrité luttant contre les ponts!

Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues, Les étoiles des chars se croiser dans les rues, Et serpenter le peuple en l’étroit carrefour,

Et tarir la fumée au bout des cheminées,

Et, glissant sur le front des maisons blasonnées,

Cent clartés naître, luire et passer tour à tour!

Que la vieille cité, devant moi, sur sa couche S’étende; qu’un soupir s'échappe de sa bouche, Comme si de fatigue on l’envendait gémir !

Que, veillant seul, debout su: son front que je foule, Avec mille bruits sourds d’océan et de foule,

Je regarde à mes pieds la géante dormir!

22 juillet 1828.

Plus loin ! allons plus loin! — Aux feux du couchant sombr J'aime à voir dans les champs croître et marcher mon ombr Et puis, la ville est là! je l’entends, je la voi. Pour que j'écoute en paix ce que dit ma pensée,

Ce Paris, à la voix cassée,

Bourdonne encor trop près de moi.

Je veux fuir assez loin pour qu’un buisson me cache Ge brouillard, que son front porte comme un panache, Ce nuage éternel sur ses tours arrêté, Pour que du moucheron, qui bruit et qui passe, L'humble et grèle murmure efface La grande voix de la cité!

26 août 1827.

SOLEILS COUCIANTS,

Oh! sur des ailes, dans les nues, Laissez-moi fuir! laissez-moi fuir!

Loin des régions inconnues

C'est assez rêver et languir!

Laissez-moi fuir vers d’autres mondes.

C’est assez, dans les nuits profondes, Suivre un phare, chercher un mot.

C'est assez de songe et de doute.

Cette voix que d’en bas j'écoute, Peut-être on l'entend mieux là-haut.

Allons! des ailes ou des voiles!

Allons! un vaisseau tout armél

Je veux voir les autres étoiles Et la croix du sud enflammé.

Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l’ordre universel; Et peut-être aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire

Dans cette autre page du ciel!

Août 1828.

Quelquefois, sous les plis des nuages trompeurs, Loin dans l'air, à travers les brèches des vapeurs Par le vent du soir remuées, Derrière les derniers brouillards, plus loin encor, Apparaissent soudain les mille étages d’or D'un édifice de nuées;

Et l'œil épouvanté, par delà tous nos cieux, Sur une île de l’air au vol audacieux, .

Dans l'éther libre aventurée, L'œil croit voir jusqu’au ciel monter, monter toujours, Avec ses escaliers, ses ponts, ses grandes tours, Quelque Babel démesurée.

Seplembie 1828,

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.

Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit;

Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées,

Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit.

Tous ces jours passeront; ils passeront en fouie

Sur la face des mers, sur la face des monts,

Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,

Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts

S’iront rajeunissant,; le fleuve des campagnes

Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,

Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,

Sans que rien manque au monde immense et radieux.

Avril 1829.

Oh! talk notto me of a name great in story!

The days of our youth are the days of our glory; And the myrile and ivy of sweet two-and-twenty

Are worth all your laurels, though ever so plenty.

ByYroN.

Un jour vient où soudain l'artiste généreux

A leur poids sur son front sent les ans plus nombreux. Un matin il s’éveille avec cette pensée :

— Jeunesse aux jours dorés, je t'ai donc dépensée! Oh! qu’il m’en reste peu! Je vois le fond du sort, Comme un prodigue en pleurs le fond du coffre-fort. — Il sent, sous le soleil qui plus ardent s’épanche, Comme à midi les fleurs, sa tête qui se penche;

Si d’aventure il trouve, en suivant son destin,

Le gazon sous ses pas mouillé comme au matin,

Il dit, car il sait bien que son aube est passée :

— C'est de la pluie, hélas! et non de la roséel —

C’en est fait. Son génie est plus mûr désormais. Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets; La fumée est plus rare au foyer qu'il allume;

Son astre haut monté soulève moins de brume;

Son coursier applaudi parcourt mieux le champ clos;

Mais il n’a plus en lui, pour l’épandre à grands flots

Sur des œuvres de grâce et d'amour couronnées, 210 Le frais enchantement de ses jeunes années.

Oh! rien ne rend cela! — Quand il s’en va cherchant Ces pensers de hasard que l’on trouve en marchant, Et qui font que le soir l’artiste chez son hôte

Rentre le cœur plus fier et la tête plus haute,

Quand il sort pour rêver, et qu'il erre incertain,

Soit dans les prés lustrés au gazon de satin,

Soit dans un bois qu’emplit cette chanson sonore Que le petit oiseau chante à la jeune aurore,

Soit dans le carrefour bruyant et fréquenté,

— Car Paris et la foule ont aussi leur beauté,

Et les passants ne sont, le soir, sur les quais sombres, Qu'un flux et qu’un reflux de lumières et d’ombres; — Toujours au fond de tout, toujours dans son esprit, Même quand l’art le tient, l’enivre et lui sourit, Même dans ses chansons, même dans ses pensées

Les plus joyeusement écloses et bercées,

Il retrouve, attristé, le regard morne et froid

Du passé disparu, du passé quel qu’il soit.

Novembre 183k

ner

Due

mA

= LA PRIÈRE POUR TOUS k he A ;

Ma fille, va prier. — Vois, la nuit est venue,

Une planète d’or là-bas perce la nue;

La brume des coteaux fait trembler le contour;

A peine un char lointain glisse dans l'ombre... Écoute! Tout rentre et se repose, et l'arbre de la route Secoue au vent du soir la poussière du jour.

Le crépuscule, ouvrant la nuit qui les recèle,

Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle; L'occident amincit sa frange de carmin;

La nuit de l’eau dans l'ombre argente la surface; Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s’efface; Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine, Prions, voici la nuit! la nuit grave et sereine!

Le vieux pâtre, le vent aux brèches de la tour, Les étangs,les troupeaux, avec leur voix cassée, Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée À besoin de sommeil, de prière et d'amour.

C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges. Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges, Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel, Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre, Disant à la même heure une même prière, Demandent pour nous grâce au père universel.

Et puis ils dormiront. — Alors, épars dans l'ombre, Les rêves d’or, essaim tumultueux, sans nombre,

Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin, Voyant de loin leur soufile et leurs bouches vermeilles, Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles, Viendront s’abattre en foule à leurs rideaux de lin.

O sommeil du berceau! prière de l'enfance! Voix qui toujours caresse et qui jamais n’offense! Douce religion, qui s'égaye et qui rit!

Prélude du concert de la nuit solennelle!

Ainsi que l'oiseau met sa tête sous son aile, L'enfant dans la prière endort son jeune esprit.

Ma fille, va prier! — D'abord, surtout, pour celle Quai berça tant de nuits ta couche qui chancelie, Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel,

Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère,

Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère, Toujours à bu l’absinthe et t'a laissé le miel.

Puis ensuite pour moil j'en ai plus besoin qu’elle, Elle est, ainsi que toi, bonne, simple et fidèle. Elle a le cœur limpide et le front satisfait. Beaucoup ont sa pitié, nul ne lui fait envie;

Sage et douce, elle prend patiemment la vie:

Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice N'a touché seulement à l'écorce du vice;

Nul piége ne l’attire à son riant tableau;

Elle est pleine d’oubli pour les choses passées ;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans l'esprit comme une ombre sur l’eau.

Elle ignore — à jamais ignore-les comme elle! — Ces misères du monde où notre âme se mêle, Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs, Passions sur le cœur flottant comme une écume, Intimes souvenirs de honte et d’amertume

Qui font monter au front de subites rougeurs.

Moi, je sais mieux la vie, et je pourrai te dire,

Quand tu seras plus grande et qu’il faudra t’instruire, Que poursuivre l’empire et la fortune et l'art,

C'est folie et néant; que l'urne aléatoire

Nous jette bien souvent la honte pour la gloire,

Et que l’on perd son âme à ce jeu de hasard.

L’âme en vivant s’altère; et, quoique en toute chose La fin soit transparente et laisse voir la cause,

On vieillit sous le vice et l’erreur abattu;

A for ce de marcher l'homme erre, l'esprit doute.

Tous laissent quelque chose aux buissons de la route, Les troupeaux leur toison, et l’homme sa vertu.

Va donc prier pour moi! — Dis pour toute prière :

— Seigneur, Seigneur mon Dieu, vous êtes notre père, Grâce, vous êtes bon! grâce, vous êtes grand! — Laisse aller ta parole où ton âme l'envoie;

Ne t'inquiète pas, toute chose a sa voie,

Ne t'inquiète pas du chemin qu’elle prend.

Il n’est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente; L’abeille sait la fleur qui recèle le miel.

Toute aile vers son but incessamment retombe, L’aigle vole au soleil, le vautour à la tombe, L'hirondelle au printemps, et la prière au ciel.

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s'est envolée, Je suis comme l'esclave, assis dans la vallée,

Qui dépose sa charge aux bornes du chemin;

Je me sens plus léger; car ce fardeau de peine, De fautes et d'erreurs qu’en gémissant je traîne, Ta prière en chantant l'emporte dans sa main.

Va prier pour ton père! — Afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange au vol de cygne, Pour que mon âme brûle avec les encensoirs!

Eflace mes péchés sous ton souffle candide,

Afin que mon cœur soit innocent et splendide Comme un pavé d'autel qu’on lave tous les soirs!

Prie encor pour tous ceux qui passent Sur cette terre des vivants!

Pour ceux dont les sentiers s’effacent A tous les flots, à tous les vents!

Pour l’insensé qui met sa joie

Dans l'éclat d'un manteau de soie, Dans la vitesse d’un cheval!

Pour quiconque souffre et travaille, Qu'il s’en revienne ou qu’il s’en aille, Qu'il fasse le bien ou le mal!

Pour celui que le plaisir souille D’embrassements jusqu’au matin,

Qui prend l’heure où l’on s’agenouille Pour sa danse et pour son festin,

Qui fait hurler l’orgie infâme

Au même instant du soir où l'âme Répète son hymne assidu,

Et, quand la prière est éteinte, Poursuit, Comme s’il avait crainte Que Dieu ne l'ait pas entendu!

Enfant! pour les vierges voilées!

Pour le prisonnier dans sa tour | Pour les femmes échevelées

Qui vendent le doux nom d’amourl

Pour l'esprit qui rêve et médite!

Pour l’impie à la voix maudite Qui blasphème la sainte loi! — Car la prière est infinie,

Car tu crois pour celui qui nie, Car l'enfance tient lieu de foi!

Prie aussi pour ceux que recouvre La pierre du tombeau dormant, Noir précipice qui s’entr'ouvre Sous notre foule à tout moment!

Toutes ces âmes en disgrâce

Ont besoin qu’on les débarrasse

De la vieille rouille du corps.

Souffrent-elles moins pour se taire ?

Enfants! rescardons sous la terre!

Il faut avoir pitié des morts!

A genoux, à genoux, à genoux sur Ja terre

Où ton père a son père, où ta mère a sa mère, Où tout ce qui vécut dort d’un sommeil profond! Abime où la poussière est mêlée aux poussières, Où sous son père encore on retrouve des pères, Comme l’onde sous l’onde en une mer sans fond!

Enfant! quand tu t’endors, tu ris. L’essaim des songes Tourbillonne, joyeux, dans l'ombre où tu te plonges, S'effarouche à ton souffle, et puis revient encor;

Et tu rouvres enfin tes yeux divins que j'aime.

En même temps que l’aube, œil céleste elle-même, Entr'ouvre à l'horizon sa paupière aux cils d’or.

Mais eux, si tu savais de quel sommeil ils dorment!

Leurs lits sont froids et lourds à leurs os qu'ils déforment. Les anges autour d’eux ne chantent pas en chœur.

De tout ce qu'ils ont fait le rêve les accable.

Pas d’aube pour leur nuit; le remords implacable

S’est fait ver du sépulcre et leur ronge le cœur.

Tu peux avec un mot, tu peux d’une parole Faire que le remords prenne une aile et s'envole; Qu'une douce chaleur réjouisse leurs os;

Qu'un rayon touche encor leur paupière ravie, Et qu'il leur vienne uu bruit de lumière et de vie, Quelque chose des vents, des forêts et des eaux.

Oh! dis-moi, quand tu vas, jeune et déjà pensive,

Errer au bord d’un flot qui se plaint sur sa rive,

Sous des arbres dont l’ombre emplit l’âme d’effroi, Parfois, dans les soupirs de l’onde et de la brise, N’entends-tu pas de soufle et de voix qui te dise :

— Enfant! quand vous prierez, prierez-vous pas pour moi? —

C’est la plainte des morts! — Les morts pour qui l’on prie Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie.

Nul démon ne leur jette un sourire moqueur.

Ceux qu’on oublie, hélas ! — leur nuit est froide et sombre, - Toujours quelque arbre affreux, quiles tient sous son ombre, Leur plonge sans pitié des racines au cœur.

Prie! afin que le père, et l'oncle, et les aïeules,

Qui ne demandent plus que nos prières seules, Tressaillent dans leur tombe en s’entendant nommer, Sachent que sur la terre on se souvient encore,

Et, comme le sillon qui sent la fleur éclore, Sentent dans leur œil vide une larme germcr!

Ce n’est pas à moi, ma colombe,

De prier pour tous les mortels,

Pour les vivants dont la foi tombe, Pour tous ceux qu'enferme la tombe, Cette racine des autels!

Ce n’est pas oi, dont l'âme est vaine, Pleine d'erreurs, vide de foi,

Qui pricrais pour la rate humaine, Puisque ma voix suffit à peine, Seigneur, à vous prier pour moil

Non, si pour la térre méchante Quelqu'un peut prier aujourd'hui, C’est toi, dont la parole chante, C’est toi! ta prière innocente, Enfant, peut se charger d'autrui!

Ah! demande à ce père auguste, Qui sourit à ton oraison, Pourquoi l'arbre étouffe l’arbuste, Et qui fait du juste à l’injuste Chanceler l’humaine raison.

Demande-lui si la sagesse N'appartient qu’à l'éternité;

Pourquoi son souffle nous abaisse; Pourquoi dans la tombe sans cesse Il effeuille l'humanité.

Pour ceux que les vices consument, Les enfants veillent au saint lieu; Ge sont des fleurs qui le parfument, Ce sont des encensoirs qui fument, Ce sont des voix qui vont à Dieu!

Laissons faire ces voix sublimes, Laissons les enfants à genoux.

Pécheurs! nous avons tous nos crimes, Nous penchons tous sur les abîmes, L'enfance doit prier pour tous!

Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière

A ton père, à ta mère, aux pères de ton père;

Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,

Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde. Fais en priant le tour des misères du monde;

Donne à tous! donne aux morts ! — enfin, donne au Seigneur

— Quoi! murmure ta voix qui veut parler et n'ose,

Au Seigneur, au Très-Haut manque-t-il quelque chose ? Il est le saint des saints, il est le roi des rois!

Il se fait des soleils un cortége suprême!

Il fait baisser la voix à l’océan lui-même!

Il est seul! ilest tout! à jamais! à la fois! —

Enfant, quand tout le jour vous avez en famille, Tes deux frères et toi, joué sous la charmille,

Le soir vous êtes las, vos membres sont pliés,

Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales, Et, baisant tour à tour vos têtes inégales,

Votre mère à genoux lave vos faibles pieds.

Eh bien! il est quelqu'un dans ce monde où nous sommes Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes,

Servant et consolant, à toute heure, en tout lieu,

Un bon pasteur qui suit sa brebis égarée,

Un pèlerin qui va de contrée en contrée.

Ce passant, ce pasteur, ce pèlerin, c’est Dieu.

Le soir il est bien las! il faut, pour qu’il sourie, Une âme qui le serve, un enfant qui le prie,

Un peu d'amour! O toi qui ne sais pas tromper, Porte-lui ton cœur plein d’innocence et d'extase, Tremblante et l’œil baissé, comme un précieux vase Dont on craint de laisser une goutte échapper!

Porte-lui ta prière! et quand, à quelque flamme Qui d’une chaleur douce emplira ta jeune âme, Tu verras qu'il est proche, alors, Ô mon bonheur, O mon enfant! sans craindre affront ni raillerie, Verse, comme autrefois Marthe, sœur de Marie, Verse tout ton parfum sur les pieds du Seigneur.

O myrrhe! à cinnamel Nard cher aux époux!

Baume! éther! dictame De l’eau, de la flamme, Parfums les plus doux!

Prés que l'onde arrosei Vapeurs de l’autel!

Lèvres de la rose

Où l’abeille pose

Sa bouche de miell

Jasmin! asphodèle!

Encensoirs flottants!

Branche verte et frêle, Où fait l’hirondelle Son nid au printemps!

Lys que fait éclore

Le frais arrosoir !' Ambre que Dieu dore Souffle de l’aurore, Haleine du soir!

Parfum de la séve Dans les bois mouvants)

Odeur de la grève Qui la nuit s'élève Sur l’aile des vents!

Fleurs dont la chapelle Se fait un trésor!

Flamme solennelle, Fumée éternelle

Des sept lampes d’or!

Tiges qu'a brisées

Le tranchant du fer!

Urnes embrasées!

Esprits des rosées Qui flottez dans l'air!

Fêtes réjouies D'encens et de bruits!

Senteurs inouïes, Fleurs épanouies

Au souffle des nuits

Odeurs immortelles Que les Ariel,

Archanges fidèles, Prennent sur leurs ailes En venant du ciel!

O couche première Du premier époux!

De la terre entière, Des champs de lumière Parfums les plus doux!

Dans l’auguste sphère, Parfums, qu’êtes-vous,

Près de la prière Qui dans la poussière S'épanche à genoux?

Près du cri d'une âme Qui fond en sanglots,

- Implore et réclame, Et s’exhale en flamme, Et se verse à flots?

Près de l’humble offrande D'un enfant de lin

Dont l’extase est grande Et qui recommande

Son père orphelin?

Bouche qui soupire, Mais sans murmurer | Ineffable lyrel

Voix qui fait sourire Et qui fait pleurer!

Quand elle prie, un ange est debout auprès d'elle, Caressant ses cheveux des plumes de son aile, Essuyant d'un baiser son œil de pleurs terni, Venu pour l'écouter sans que l'enfant l'appelle, Esprit qui tient le livre où l’innocente épelle,

Et qui pour remonter attend qu’elle ait fini.

Son beau front incliné semble un vase qu'il penche Pour recevoir les flots de ce cœur qui s’épanche;

ll prend tout, pleurs d'amour et soupirs Ge douleur; Sans changer de nature il s'emplit de cette âme, Comme le pur cristal que notre soif réclame

S'emplit d’eau jusqu'aux bords sans changer de couleur

Ah! c’est pour le Seigneur sans doute qu'il recueille Ces larmes goutte à goutte et ce lys feuille à feuille! Et puis il reviendra se ranger au saint lieu,

Tenant prêts ces soupirs, ces parfums, cette haleine, Pour étancher, le soir, comme une coupe pleine,

Ce grand besoin d'amour, la seule soif de Dieu.

Enfant! dans ce concert qui d’en bas le salue,

La voix par Dieu lui-même entre toutes élue, C'est la tienne, Ô ma fille ! elle a tant de douceur, Sur des ailes de flamme elle monte si pure,

Elle expire si bien en amoureux murmure,

Que les vierges du ciel disent : C'est une sœur!

Oh! bien loin de la voie Où marche le pécheur, Chemine où Dieu t'envoie!

Enfant, garde ta joie!

Lys, garde ta blancheur !

Sois humble! que t’importe Le riche et le puissant?

Un souflle les emporte.

La force la plus forte C'est un cœur innocent.

Bien souvent Dieu repousse Du pied les hautes tours; Mais dans le nid de mousse Où chante une voix douce Il regarde toujours.

Reste à la solitude!

Reste à la pauvreté!

Vis sans inquiétude, Et ne te fais étude Que de l'éternité!

fl est, loin de nos villes

Et loin de nos douleurs,

Des lacs purs et tranquilles, Et dont toutes les îles

Sont des bouquets de fleurs;

Flots d'azur où l’on aime A laver ses remords!

D'un charme si suprême Que l’incrédule même S'agenouille à leurs bords!

L'ombre qui les inonde

Calme et nous rend meilleurs!

Leur paix est si profonde, Que jamais à leur onde On n’a mêlé de pleurs.

Et le jour, que leur plaine Reflète éblouissant,

Trouve l’eau si sereine Qu'il y hasarde à peine Un nuage en passant.

Ces lacs que rien n’altère, Entre des monts géants Dieu les met sur la terre, Loin du souffle adultère Des sombres océans,

Pour que nul vent aride, Nul flot mêlé de fiel N’empoisonne et ne ride Ces gouttes d'eau limpide Où se mire le ciel.

O ma fille, âme heureuse!

O lac de pureté!

Dans la vallée ombreuse, Reste où ton Dieu te creuse Un lit plus abrité!

Lac que le ciel parfume!

Le monde est une mer.

Son souffle est plein de brume, Un peu de son écume Rendrait ton flot amer

Et toi, céleste ami qui gardes son enfance, Qui le jour et la nuit lui fais une défense De tes ailes d'azur!

Invisible trépied où s'allume sa flamme Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme, Cygne de ce lac pur!

Dieu te l’a confiée et je te la confie!

Soutiens, relève, exhorte, inspire et fortifie Sa frêle humanité!

Qu'elle garde à jamais, réjouie ou souffrante, Get œil plein de rayons, cette âme transparente, Cette sérénité

Qui fait que tout le jour, et sans qu'elle te voie,

Écartant de son cœur faux désirs, fausse joie, Mensonge et passion,

Prosternant à ses pieds ta Courunne immortelle,

Comme elle devant Dieu, tu te tiens devant elle En adoration!

Juin 1839,

PU XENYLIT SE nes . ; à PAN e = - | 4 LL :

“O' 06 véus, Pos gs, Par épais.

. CLÉM. ALEr.

Si l’on vous dit que l'art et que la poésie C’est un flux éternel de banale ambroisie, Que c’est le bruit, la foule, attachés à vos pas, Ou d’un salon doré l’oisive fantaisie, Ou la rime en fuyant par la rime saisie,

Oh! ne le croyez pas!

O poëtes sacrés, échevelés, sublimes,

Allez, et répandez vos âmes sur les cimes,

Sur les sommets de neige en butte aux aquilons, Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille,

Sur les bois que l’automne emporte feuille à feuille, Sur les lacs endormis dans l’ombre des vallons!

Partout où la nature est gracieuse et belle, Où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle, Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs, Où chante un pâtre assis sous une antique arcade, Où la brise du soir fouette avec la cascade

Le rocher tout en pleurs;

Partout où va la plume et le flocon de laine;

Que ce soit une mer, que ce soit une plaine,

Une vieille forêt aux branchages mouvants,

Iles au sol désert, lacs à l’eau solitaire, Montagnes, océans, neige ou sable, onde ou terre, Flots ou sillons, partout où vont les quatre vents;

Partout où le couchant grandit l’ombre des chênes, Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes, Partout où sont des champs, des moissons, des cités, Partout où pend un fruit à la branche épuisée, Partout où l’oiseau boit des gouttes de rosée,

Allez, voyez, chantez!

Allez dans les forêts, allez dans les vallées, Faites-vous un concert des notes isolées!

Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux, Soit que l’hiver l’attriste ou que l'été l’égaie, Le mot mystérieux que chaque voix bégaie, Écoutez ce que dit la foudre dans les cieux!

C'est Dieu qui remplit tout. Le monde, c’est son temple, OEuvre vivante, où tout l'écoute et le contemple. Tout lui parle et lui chante. Il est seul, il est un! Dans sa création tout est joie et sourire.

L'étoile qui regarde et la fleur qui respire, Tout est flamme ou parfum!

Page 1