DEDAIN
Il ignore vos noms^ il n'en a point souci,
Et quand, pour ébranler l'édifice qu'il fonde,
La sueur de vos fronts ruisselle et vous inonde,
Il ne sait même pas qui vous fatigue ainsi. 30
Puis, quand il le voudra, scribes, docteurs, poètes. Il sait qu'il peut, d'un souffle, en vos bouches muettes
Eteindre vos clameurs Et qu'il emportera toutes vos voix ensemble, Comme le vent de mer emporte où bon lui semble 5;
La chanson des rameurs.
En vain vos légions l'environnent sans nombre. Il n'a qu'à se lever pour couvrir de son ombre
A la fois tous vos fronts ; II n'a qu'à dire un mot pour couvrir vos voix grêles, lO'
Comme un char en passant couvre le bruit des ailes
De mille moucherons.
Quand il veut, vos flambeaux, sublimes auréoles Dont vous illuminez vos temples, vos idoles.
Vos dieux, votre foyer, 15.
Phares éblouissants, clartés universelles, Pâlissent à l'éclat des moindres étincelles
Du pied de son coursier.
26 avnl 1830.
In God is ail. — Devise des Saltoun.
O TOI qui si longtemps vis luire à mon côté Le jour égal et pur de la prospérité.
Toi qui, lorsque mon âme allait de doute en doute, Et comme un voyageur te demandait sa route, Endormis sur ton sein mes rêves ténébreux, 5
Et pour toute raison disais : Soyons heureux ! Hélas ! ô mon amie, hélas ! voici que l'ombre Envahit notre ciel, et que la vie est sombre; Voici que le malheur s'épanche lentement Sur l'azur radieux de notre firmament 10
Voici qu'à nos regards s'obscurcit et recule Notre horizon, perdu dans un noir crépuscule. Or, dans ce ciel, où va la nuit se propageant, Comme un œil lumineux, vivant, intelligent, Vois-tu briller là-bas cette profonde étoile? 15
Des mille vérités que le bonheur nous voile. C'est une qui paraît ! c'est la première encor Qui nous ait éblouis de sa lumière d'or! Notre ciel, que déjà la sombre nuit réclame. N'a plus assez d'éclat pour cacher cette flamme, 20
Et du sud, du couchant, ou du septentrion, Chaque ombre qui survient donne à l'astre un rayon. Et plus viendra la nuit, et plus, à plis funèbres. S'épaissiront sur nous son deuil et ses ténèbres, Plus, dans ce ciel sublime, à nos yeux enchantés, 25
En foule apparaîtront de splendides clartés ; Plus nous verrons dans l'ombre, où leur loi les rassemble,