‹ Les feuilles d'érableChapitre 11 sur 33 · DONNEZ · texte numérisé non relu

DONNEZ

Riches que le destin entre ses mains caresse,

O vous pour qui chaque heure est une heure d’ivresse, Vous qui tissez avec du soleil tous vos jours,

Dans vos brillants salons, qu’habite l’espérance, Entendez-vous vibrer les longs cris de souffrance Qui s’élèvent de nos faubourgs ?

Les Feuilles cl’ Erable

Entendez-vous, le soir, quand siffle la rafale,

Le sanglot étouffé, la plainte sépulcrale Du pauvre regagnant son grenier, tout tremblant ? Avez-vous quelquefois, au sortir des soirées,

Heurté, mourant de froid sur vos marches dorées Quelque vieillard au chef branlant '

Avez-vous, en passant sur nos places publiques, Emportés au grand trot de coursiers frénétiques, \ u, couvert de haillons, courir derrière vous En enfant que la faim rend furieux, stupide ' L’avez- vous vu porter à sa lèvre livide

Du pain trouvé dans nos égouts (

Avez-vous contemplé sur le seuil de vos portes Des femmes les pieds nus, pâles comme des mortes, I end an t vers vous leurs bras bleuis et décharnés ( Avez-vous remarqué leur désespoir farouche, Pendant quelles voulaient étouffer sur leur bouche Les sanglots de leurs nouveau-nés ?

Donnez !

Vous avez entendu les cris de la misère,

Vous avez vu pleurer un enfant, une mère,

Mais, dans votre bonheur, vous n’avez pas compris Les horreurrs de la faim, l’amertume des larmes, Vous n’avez pas compris l’angoisse, les alarmes De ceux que le sort a meurtris.

Car pour vous tous l’hiver, c’est la saison dorée Dui vient vous prodiguer, en maîtresse adorée, Des éblouissements dans vos logis bien clos ; C’est l’époque des bals et des fêtes splendides, •C’est un banquet sans fin où vos lèvres avides Boivent l’ambroisie à longs fiots.

Non, tandis que chez vous latre toujours rougeoie, Vous ne pouvez savoir, plongé dans votre joie, Combien le pauvre souffre en son réduit glacé, Comme est amer le pain mangé par l'indigence ! Pour le savoir, il faut, — ô triste expérience!

Par l’infortune avoir passé.

Pourtant, depuis les jours de froid, heureux du monde,. La misère partout est, hélas ! si profonde,

Qu’en y songeant je sens des larmes dans mes yeux. Naguères on a vu des mères éperdues,

Qu’un farouche conseil de la faim a perdues,

Traîner l’enfance aux mauvais lieux.

Oh! je vous en conjure, écoutez ma parole!

Réveillez- vous ! Donnez aux pauvres votre obole ! Accourez au secours de tant d’infortunés !

Donnez à l’orpheline, à l’infirme au front blême,

À la veuve, au vieillard, à l’homme méchant même,. . A tous les malheureux donnez !

Donnez! Faites le tour des misères cachées ! Visitez les taudis où des femmes, couchées Sur de hideux grabats, n’ont pas l’essentiel ! Enfant, donne aussi ! vends le hochet qui t’amuse ! Oui, donnez tous, afin que Dieu ne vous refuse, Lorsque vous frapperez à la porte du ciel !

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