‹ Les feuilles d'érableChapitre 24 sur 33 · SI K L K LAC SA IXT-J EA X · texte numérisé non relu

SI K L K LAC SA IXT-J EA X

Enorme pan d'azur tombé du firmament Au milieu d’une plaine insondable et féerique, Le lac, ceint d’un bandeau d’ombrage titanique, Resplendit et chatoie ainsi qu’un diamant.

Le couchant, teignant d’or chaque plante aquatique, Allume sur les eaux un vaste embrasement Où les arbres du bord, au profil fantastique,

De leurs fronts radieux mêlent le verdoiement

Les Feuilles cl’ Erable

Un immense concert de voix mystérieuses S’élève des ajoncs et des vagues rieuses, D’enivrantes fraîcheurs tombent de l’infini.

Sentant l’ombre venir, le cerf des flots s’approche ; Et dans les profondeurs du lointain rembruni L’on entend par moments les soupirs cl’une cloche.

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Un soir de l’an dernier, à lu tin de septembre,

Au temps où sur 1rs prés Hotte l’odeur de l'ambre, Où les blés blondissants ondulent follement ('iminie des Ilots d’or pleins d’un doux bruissement, .le passais, par hasard, dans un petit village Qui s'élève pimpant et coquet sur la plage

Les Fouilles cV Erable

Du lac Saint- Jean.

La nuit déjà tombait au loin.

Comme j’allais descendre à l’auberge du coin Profilant sur le ciel sa silhouette grise, J’aperçus dans un champ, en face de l’église, Des paysans groupés derrière une maison.

Je marchai vers ces gens, et je sus la raison De leur attroupement.

On causait, dans l’avoine, Devant un ours géant que le chasseur Antoine Venait île tuer là, caché dans un fossé.

Le hameau tout entier fixait le trépassé.

Gars robustes, enfants, femmes, vieillards austères — De ces derniers j’entends encor les commentaires —

Une Légende

Devisaient sur la béte et ses antécédents, Sur son âcre, son poil, ses griffes et ses dents.

In rictus effroyable entrouvrait ses mâchoires ( )ù se coagulaient des gouttes de sang noires.

Des enfants lui passaient dos bâtons sur les crocs, —Les poltrons, le danger passé, sont des héros, — Et chacun comparait ses pieds à ceux de l’homme. On ne se lassait pas de supputer la somme Que sa robe devait rapporter au veinard Qui vous tuait un ours comme on tue un renard.

l'n vieux, palpant sa patte et son épaule ronde, Dit :

—Dans le bon vieux temps. les ours, c’étaitdu monde.

C’était du monde i fis-je étouffant un éclat 1 )e rire.

Les Feuille» d’ Erable

— Quoi ! monsieur ne sait donc pus cel Repartit-il, avec un haussement d’épaule.

Je me tus, ne voulant point passer pour un drôle.

Rt le vieillard, voyant que j’étais ignorant Ru fait dont il voulait parler, d’un ton navrant, Après avoir eu l’air de fouiller sa mémoire,

Se prit à raconter cotte naïve histoire :

En ce temps-là, Jésus dans un hameau passait. Et le jour était morne, et le soleil baissait, Dépouillant ses rayons dont il semblait avare. Jésus, la veille, avait ressuscité Lazare.

Il s’arrêtait souvent, — et son cœur remuait, — Rendant l'ouïe au sourd, la parole au muet.

< )i\ pendant qu’il faisait tant de sublimes choses. Deux femmes, allaitant deux petits enfants roses. Assises à leur porte, où des filets séchaient,

Se moquaient de Jésus et de ceux qui marchaient

Une Légende

Sur ses pas, et, voyant le Christ et ses disciples S avancer, entourés de convertis multiples, Chacune prit l’enfant (pii dormait sur son sein, Et courut le cacher au fond d’un four voisin,

Et puis revint s’asseoir sur le seuil de sa hutte.

Comme Jésus passait, au bout d'une minute, La plus vieille lui dit :

— Arrêtez donc un peu

Vous (jui connaissez tout, vous qui pouvez tout lire Dans l’ombre ou les rayons, vous plaît-il de nous dire < V (pie nous avons mis tout à l'heure en ce four Que vous voyez non loin, au coin du carrefour /

Alors Jésus, debout au milieu de la foule Qui grossissait toujours avec un bruit de houle, Répondit :

Vous avez mis deux oursons au four.

— Vous êtes pris au piège ... Oh ! le tour ! le bon tour I S’écria la plus jeune, en éclatant de rire,

Vous n’êtes pas très fort, quand vous voulez prédire, Et, pour bien vous prouver ce que nous avançons, Nous allons vous montrer, cachés, nos nourrissons.

Et, courant vers le four, elle en ouvre la porte. . .

() terreur ! deux oursons, que l'épouvante emporte, En sortent tout à coup, bondissant et criant.

Et Jésus regardait la foule en souriant.

En vain aux pieds du Christ les deux femmes tombèrent, En vain jusqu’à la nuit elles le conjurèrent De faire revenir leurs enfants, leurs amours Qu’il venait de changer subitement en ours,

Pour réponse Jésus secoua sa sandale,

Vue Légende

En s’éloignant, pensif, sous le firmament pâle, Fendant que les oursons s’enfonçaient dans un bois, Suivi par le regard des mères aux abois.

Et c’est depuis ce temps que partout sur la terre On rencontre des ours, ajouta le grand-père. —

Quand le vieux eut fini son récit merveilleux, Je vis ([ue le village avait des pleurs aux yeux, Ht je sentis moi-même à ma joue une larme.

.le m’éloignai, rêveur, savourant tout le charme Du conte ingénieux que j’avais écouté ;

Mais j’eus toute la nuit le sommeil agité

Far des songes affreux, et dans un champ d’avoine

Je revis l’animal abattu par Antoine,

Je revis les petits enfants changés en ours,

Ht depuis ce moment ils me hantent toujours.

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