A THOMAS FORTIN
Au bord «lu lac Saint-Jean, non loin de Roberval, Dans un lieu si charmant qu’il n'a pas de rival, Lorsque mai fait briller sa corbeille éclatante,
Quatre cents Montagnais viennent planter leur tente
Débris <1 une tribu puissante encore hier,
Ils viennent, au retour de la chasse d’hiver,
Les Feuilles cV Erable
Rêver, dormir, bercés aux mille épithalames Des roseaux mariant leurs chants à ceux des lames,— Aux lointaines rumeurs de l’Ouiatchouan qui fond En avalanche d’or dans un gouffre sans fond,
Au murmure enivrant de la forêt voisine Leur souillant ses senteurs de sève et de résine.
Ils aiment le grand lac.
Lorsque sur son flot clair
Ils poussent leurs canots, leurs œil lance un éclair,
Et, dès que le géant se soulève et divague.
Ils courent, fous de joie, au-devant de sa vague,
Lui jettent des défis, et, cheveux dans le vent,
S’y bercent tout le jour dans le bouleau mouvant Volant sous l’aviron que l’onde à peine lèche,
Léger comme la plume, et prompt comme la flèche.
Bien souvent on les voit, au milieu de la nuit,
Si le vent est muet et si l’étoile luit,
Assis au bord du lac qui mollement balance
Ses eaux dont les soupirs troublent seuls le silence,
Les Derniers Mon teignais
Ecoutant, tout rêveurs, l’indicible concert De l’immensité bleue où leur regard se perd ;
Et, sitôt ( | u’ils l’ont fui, pour chasser, à l’automne, Sitôt qu’ils ont cessé d’ouïr son dot qui tonne, ils se sentent ployer sous le poids de l’ennui,
Ils promènent un œil morne comme la nuit.
Le Montagnais n’a plus d’ennemis à combattre,
Et ne porte la foudre aux bras que pour abattre L’animal dont la robe opulente est le pain Qu’il voit dans son sommeil agité par la faim.
Dès longtemps île la guerre il enterra la hache :
Il ne s’embusque plus, sous les bois, comme un lâche, Pour attendre et scalper le blanc ou le Huron :
L’eau régénératrice a coulé sur son front,
Et devant les autels avec nous il s’incline,
Il boit h1 sang tombé de la sainte colline.
Mais si le prêtre a pu sous l’étendard sacré Faire courber enfin l’Indien régénéré,
S’il a pu dans son cœur étouffer la vengeance
En y faisant germer la divine semence,
S’il a pu le soumettre au doux joug du Seigneur, Il tenta vainement d’en faire un moissonneur.
Fier comme l’est toujours l’enfant de la nature,
Il voit dans le travail des champs une torture,
Il trouve humiliant de travailler toujours,
De suivre le pas lent des grands boeufs de labours Qui traînent, tout fumants, le soc qui fertilise.
Libre comme l’oiseau, libre comme la brise,
Ne voyant rien delà l’immense bois mouvant Qu’en sa course annuelle il traverse rêvant,
En quête de gibier, en quête d’aventure,
Seul avec l’inconnu, seul avec la nature,
Il ne songe jamais, ce solitaire errant,
A fonder un foyer, à léguer en mourant Un héritage à ceux qui doivent lui survivre, Et des bords infinis, (pie le beau lac enivre,
Le conquérant des bois, des plaines et des flots Ne veut qu’un petit coin de terre pour ses os.
Les Dernier* Montagnuis
\e pouvant dominer comme un reste de haine Pour l’homme policé qui constamment le gène, Qui lui ravit son pain en brûlant les forêts,
En couvrant les déserts giboyeux de guérêts Que sillonne l’éclair de la locomotive,
Il résiste, hautain, à toute tentative
Que les cœurs généreux font pour le secourir.
Comme l’élan craintif qui se laisse mourir Au fond des bois, au bord d’une source tarie, Plutôt que de sortir boire, dans la prairie,
A l’étang où le bœuf va se désaltérer,
Le sauvage aime mieux de misère expirer Que de tourner le dos aux forêts infinies Si pleines de parfums, si pleines d’harmonies, Où, rêveur indolent, ivre d’immensité,
11 jouit de l’air pur et de la liberté.
Aussi, partout cerné par l'industrie ardente,
Par le progrès roulant sa vague débordante,
Par les empiétements de l’âpre défricheur ( ’hangeant en sillons chauds les bois pleins de fraîcheur.
Rongé par la famine, accablé des sévices D'une société qui lui donne ses vices Sans pouvoir lui donner ses vertus en retour,
Le dernier Montagnais va disparaître un jour,
Sans laisser plus de trace, hélas ! de son passage Que la feuille, emportée au souffle de l’orage,
N’en laisse sur les flots au reflet si changeant De l’Ouiatchouan qui tonne au bord du lac Saint-Jean.
rx CKdlTK
l’n groupe de Bohémiens Vient de s’arrêter dans la rue. . . .
Ils voyagent avec leurs biens Traînés par un boiteux < jui rue.
Cheminant par monts et par vaux.
Epris de la grande nature,
Ils font le trafic des chevaux,
Et disent la bonne aventure.
Ils sont indolents, paresseux,
Vêtus comme des saltimbanques ; Cependant leurs goussets crasseux Sont gonflés de billets de banques.
On ne peut les habituer Au travail : le vol les enivre.
Us sont trop lâches pour tuer, Mais aussi trop lâche pour vivre.
Ces gueux n’ont d’autre logement Qu’une cahute vermoulue Où règne despotiquement Un hercule à la peau velue.
Le cabanon marche avec eux, Tiré par l’animal en nage :
Us y vivent sales, visqueux,
A l’étroit comme en une cage.
Un Groupe
Ils ont fait halte, vers midi, Etalant tout leur patrimoine. . . .
Le cheval, qui n’est pas bandit, Hennit pour avoir son avoine.
Sur le toit du tandis roulant Un grand singe, à la barbe grise, Danse et gambade en miaulant Et fait voir toute sa bêtise,
lTn vieillard, l'habit plein d’accrocs.
Est assis à la vitre unique. . . .
Au seuil un chien montre ses crocs Au passant qui lui fait la nique.
Le dogue pousse un aboiement, b>uand quelque gamin tyrannique Se donne le fol agrément De faire ruer la bourrique.
Deux petits garçons, à l’oeil noir, Sont descendus de la voiture,
Et cherchent, barrant le trottoir,
A vendre une immonde imposture.
La foule leur fait des affronts.
Le plus vieux, mécontent, exhale Sa mauvaise humeur en jurons, Tendant quelquefois sa main sale.
Près d’eux, souriant aux badauds Attroupés devant une échoppe, Leur mère, un enfant sur le dos, S’offre pour tirer l’horoscope.
Mais elle a beau montrer ses dents Dont l’émail, sans tache, étincelle, Et rouler deux grands yeux ardent Rien ne tombe à son escarcelle
Un Groupe
Soudain le père pousse un cri La famille rentre frileuse.
A son passage, l’homme, aigri, Lève sa grosse main calleuse.
Il parle l’air terrifiant A la femme qui se dérobe Pour donner le sein à l’enfant Dont les doigts déchirent sa robe.
Et, pendant que sur ses genoux La mère veut endormir l’ange,
Elle rétorque à son époux
Par des mots tout suintants de fange.
Au fond de cet intérieur ( )ii Paul avec dégoût se plonge, — Le front mutin et Pair rieur, Pressant les pores d’une éponge,
Une jeune fille est en train De laver une vieille Cène,
Et passe sur Jésus sa main,
En chantant un couplet obscène.
Cependant le beau soleil d’or,
Dont rien ne peut souiller la coupe, Toujours clément, répand encor Des rayons dorés à ce groupe.
Et la nuit peut-être un oiseau Vient-il du ciel une minute Voir par la vitre le berceau Qui rayonne dans la cahute.