‹ Les fiancés de St-Eustache [microforme]Chapitre 2 sur 9 · RES · texte numérisé non relu

RES

LD Re

f Ÿ Le j

rer eme

des patriotes, pour lui offrir ses hommages.

On marchait en bon ordre ; sur le Parcours les. fenètres ‘s’ouvraient, des femmes, des enfants saluaient, avec transport, le passage de la petite troupe ; on sentait que toute une nation était remuée, que de graves évènements se préparaient. Des éclairs de joie brillaient dans le regard de ces jeunes gens, animés d’une généreuse indignation, qu'avaient soulevée l'oppres-

sion, l’arrogance, l'injustice des fonctionnaires anglais.

Depuis la conquête le peuple canadien français gémissait sous un joug tyrannique ; chaque jour c'était: une nouvelle vexation ; les places, les honneurs, les gros traitements étaient uni: quement réservés à une indigne fraction, oppo: sée aux droits de la majorité.

Trois quarts de siècle s'étaient ainsi écoulés Pour la nation vaincue dans l'endurance des plus révoltart ; ‘-suites. Volée, humiliée dans tout ce qu'elis . ait de plus cher, par des gens sans honneur comme sans conscience, cette brave petite colonie française, perdue dans le Nouveau-Monde, en était arrivée au paroxysme de l’indignation : révoltée par les prétentions arbitraires du Conseil Exécutif et du Conseil Législatif, elle avait juré de reconquérir ses prérogatives de citoyens, qu’une certaine classe d’Anglais despotiques, hostiles aux hommes droits et indépendants avaient entrepris de lui

LES FIANCKS DR ST-RKUSTACHE 3

enlever. Du moment qu'on parlait français, qu'on pratiquait un culte contraire, on devenait sujet aux poursuites de ces personnages, on était entravé dans les moindres entreprises.

Les murmures, les protestations, rien ne faisait. Les gouvernants demeuraient sourds aux plaintes, les agents du pouvoir continuaient de plus en plus à pousser les Canadiens Français à la révolte.

La troupe tourna dans la rue Bonsecours-et atteignit en peu de temps la maison de M. Papineau. C'était un homme de haute stature, à la démarche imposante, aux traits nobles et réguliers, sur son beau front se lisaient les grandes inspirations; en le voyant s’avancer dans toute sa distinction on reconnaissait en lui lé chef d’une nation, un de ceux que Dieu désigne pour enthousiasmer les peuples et les conduire à sa suite au succès, à la gloire. Des hourras frénétiques retentirent lorsque le grand tribun ouvrit sa fenêtre, et se penchant vers le peuple avec un geste d'embrassement, comme s’il voulait tous les presser sur son coeur.

— Merci, mes amis, dit-il, merci d’avoir si patriotiquement répondu à notre appel. Le jour est venu où la nation canadienne française ne doit plus se laisser fouler aux pieds. Nous avons sollicité, nous avons prié en vain; on veut nous enlever les prérogatives accordées Par ia capitulation et les traités. Le gouverne-

4 LRS FIANCÉS DR ST-RUSTACHE

ment qui détruit ainsi le droit par la force est méprisable, indigne de tout respect. Le peuple, du Bas-Canada ne doit compter désormais que sur son énergie pour reconquérir ce qui lui est dû. Le gouvernement anglais n'a pas le droit de faire des lois pour l'administration intérieure de cette province, une telle législation est tyrannique. Un membre éminent de la Chambre des Communes à Londres, dévoué à la cause de la liberté canadienne, s’est même écrié en présence des ministres: “Si vous prétendez consommer votre oeuvre d'iniquité, c’est pour les Canadiens une obligation morale de vous résister. Si le même sang que celui des Washington, des Franklin, des Jefferson, coulait dans leu:s veines, ils vous chasseraient àe leur pays comme vous avez été justement chassés de vos anciennes colonies.” 1] Y a eu à Londres des assemblées dans lesquelles le peuple a fait écho à ces nobles ‘entiments, à cette bienveillante sympathie pour nos souffrances, à ces encourageants avertissements qu'il est de notre devoir, de notre intérêt de repousser la violence par la violence. Je dois le dire cependant, je crois que l’heure n’a Pas encore sonné de répondre à cet appel.

Nous étions faibles parce qu'au milidh de nous, une portion nombreuse de nos concitoyens avaient le tort de croire que le gouver-

nement de la métropole était Plus éciairé, moins

malveillant à notre égard, plus porté à la justice que celui de la colonie. Les voilà maintenant détrompés. L'un et l’autre subordonnent toute autre considération à celle de la sollicitude pour leurs employés. Dans le temps où vous attendiez des réformes, l'administration actuelle appelle à la magistrature des hommes qui l'ont avilie. Elle renvoie siéger sur le tribunal un juge que l'ivresse en avait fait tomber. Elle soustrait aux procès criminels qu'ils devraient subir, des fonctionnaires prévaricateurs. Comment oserait-elle, en effet, punir sévèrement un crime qu'elle s'est permis sous une autre forme?

Vos oppresseurs vous refusent insolemment les réformes auxquelles vous avez droit, unissons-nous pour les forcer à nous les accorder. Montrons-leur que nous sommes les dignes descendants de ces héros qui les premiers vinrent ici planter la croix à l'ombre du drapeau français.*

La voix de l'éloquent tribun est couverte par de vifs applaudissements. Hourrah pour Papineau, vive les patriotes. ‘

Broum, broum, broum, le tambour résonne, l'écho de la fanfare se répète de distance en distance et vient s'éteindre en un soupir au pied de la montagne, où les grands érables secouent leurs feuilles en signe d’assentiment aux

* Extrait d'un discours de L.-J. Papineau.

6 LRS FIANCÉS px ST-RUSTACHR

démonstrations enthousiastes du peuple dont ils sont l'emblème.

On dirait à certains jours, que les plantes, les fleurs, les arbres, tout ce qui bruit, tout ce qui s'agite dans la nature, semble prendre Part aux joies ou aux douleurs des hommes.

Qu'est-ce donc que cette affinité unissant à certaines heures, l'être Pensant avec toutes ces choses qui ne savent raisonner? Dieu a voulu sans doute que ce mystique lien attachât l’homme au s0] natal d'une manière si puissante, qu'aux instants solennels il engendre les nobles dévouements faisant les héros et les martyrs.

Suivant le sentier de la Côte-des-Neiges traversant le Mont-Royal, un jeune homme d’allure martiale, tressaillait d'impatience chaque fois que la brise apportait à ses oreilles una vibration nouvelle de la musique.

— Trop tard, disait-il en accélérant davantage sa marche, déjà rapide, je n'arriverai pas à temps.

Une flamme plus ardente brillait dans son oeil bleu, ses narines se dilataient ; ses traits fins et réguliers se recouvraient d’une certaine expression, qui lui donnait alors une vague ressemblance à un jeune cheval fougueux retenu Par une main de fer, lorsque :es élans impé-

tueux l’entraînent vers l'espace qu'il veut franchir.

LES VIANCÉS DR ST-RUSTACHE 7

Pierre Dugal se mit à courir, Sa haute taille, ses membres agiles et nerveux se dessinaient bien en dépit de la rude étoffe du pays dont il était vêtu. Quelques passants le voyant ainsi filer s’arrétèrent pour le regarder.

— Diantre, voilà un beau gars, fit une vieille femme, j'me demande ousqu'il va à la fine course comme Ça. J'suis sûre qu'il va se mêler à la bagarre lui aussi, Ah! ces têtes chaudes, qu'est-ce qu'ils vont nous amener avec tous leurs discours, ils ne changeront toujours pas ces têtus d’Anglais.

— Qu'en savez-vous la mère, riposta un petit homme maigre et sec. Quand on a un animal rétif ilfant essayer de le dompter, si on ne veut pas se faire casser le cou. Le cheval est plus fort que l’homme, mais l’homme a une manière à lui, de le cravacher qui finit par le morigéner. Le cheval c'est l'Anglais, il a beau être fanfaron le Canadien finira par lui casser la gueule et lui faire entrer quelque chose dans sa caboche, à coups de marteau s’il le faut. :

— Oui, si le cheval ne vous envoie pas chanter une gamme dans l’autre monde avec son sabot,

— Les femmes, c’est toujours comme ça, on n'arriverait jamais à rien si on les écoutait, ça peur de tout.

— Pas quand ç'a de la jeunesse, fit une rubiconde paysanne, sortant de la maison voisine,

FAR ARTE rs there

FERRER CPR PENSE Du Ga M AR ME ou SSP Ta NR IN ha RE 2 PSP REINE SR UE er: ja

LRS VIANCRS pa ST-RUSTACHR

c'est moi qui encourage mon homme à ne pas ètre une poule mouillée, et à montrer aux An- &lais ce qu'on est capable de faire; y-est allé lui aussi mon mari, à l'assemblée, j'voudrais ben entendre ce que le grand Papineau va leur raconter ; mais j'ai trop de mioches à la maison, il a fallu rester. En v'la un qui sait dire des belles choses, qui n'a Pas peur de leur conter Ça aux tyrans, il leur envoie franchement leurs vérités lui; à Saint-Laurent quand je l'ai entendu parler, il leur a Pas marchandé sa façon de penser, ça faisait frissonner de l'entendre.

— N'empêche que je n'aime pas tout ce train là, moi, où sait jamais ce qu'on recevra sur la tête, grommela la vieille femme en s'éloignant.

Pierre Dugal continuait sa course rapide ; arrivé à la rue Notre-Dame il ralentit le pas leva la tête et fixa ses regards sur la première fenètre d’une des maisons avoisinant la place Jacques-Cartier, La croisée venait de s’entrouvrir, une délicate figure de jeune fille, pâle avec de grands yeux noirs, s'y encadra, elle tenait une fraiche rose, se penchant au dehors elle la laissa tomber aux pieds du jeune homme ; il la ramassa précipitamment, la Porta à ses lèvres et adressant un long regard de tendresse à la jeune fille :

— À ce soir, dit-il.

Elle le remercia d'un sourire puis se retira

LES PIANCÉS pu ST-RUSTACHR ÿ

aussitôt, comme si elle eut craint d'être surprise. :

Alors reprenant son élan plus rapide Pierre atteignit en quelques enjambées la rue Bonsecours. Monsieur Papineau continuait son dis- Cours, tenant sous le charme de sa parole la foule qui l’entourait,

— Que tous les Canadiens s'entendent, disait-il, pour ne faire usage, dorénavant, que des produits du pays, liqueurs spiritueuses. sucre, étoffe, etc., nous éviterons ainsi de payer les impôts à nos Oppresseurs, et nous augmenterons notre commerce, nos reyenus. J'ai écrit moi-même à la Campagne pour me procurer des toiles et des làinages fabriqués dans le pays: j'ai cessé de mettre du vin sur ma table et j'ai dit à mes amis: “Si vous voulez vous contenter de !a poule au pot, de bière ou de cidre canadien, d'eau, puis de Propos pleins d'indignation si la politique whig ou tory vient en qnestion; pleins de gaité sur des sujets légers et variés, sur tout ce qui nous passera par la tête; allons, venez et dinons sans un verre de vi.” — Aux premiers moments cet éloignement des usages reçus embarrasse, mais j'ai vite appris qu'il n’y a rien à quoi l’on s’habitue si aisément que de faire à sa tête quand on a la conviction que l'on fait bien.

Muitiplier nos troupeaux pour avoir plus de laines ; notre bétail Pour le manger, pour bon-

10 LHS VIANCRS DE ST-AUSTACHR

nifier la terre, pour tanner plus de cuirs, et avoir plus d'artisans qui mettront en oeuvre des produits plus abondants : semer pour avoir plus de toiles et pendant nos longs hivers, oc- Cuper utilement nos industrieuses et jolies concitoyennes, les entendre gaiement chanter et nous aider à affranchir le pays de taxes arbitraires ; tout cela se fera bien vite si ceux qui sont ici présents le veulent.

Hourra, hourra, vive Papineau, vive la nation canadienne.

Pierre se fit jour à travers les rangs pour ariver à l'orateur: celui-ci lui tendit la main.

— Quél beau discours, monsieur, s'écria le jeune homme, comme vous savez nous enthousiasmer ; je regrette d'être arrivé un peu tard.

— Ah, mon jeune ami, je suis heureux de vous voir. Ce n'est sans doute pas simplement la politique qui vous amène ici aujourd'hui ?

Pirre sourit :

— En grande partie du moins, répondit-il.

— Que fait-on à Saint-Eustache?

— On partage vos opinions, monsieur, elles font loi, tous sont prêts à vous aider, à vous seconder. :

— Alors tout va bien.

Un roulement de tambour couvrit leurs voix.

voix.

— Hourra pour Papineau.

LRS PIANCÉS DR ST-RUSTACHR hi

Un monceau de fleurs vint ensevelir le tribun. C'était une bande d'enfants de dix, de douze, même de sept et huit ans, qui passaient en lançant d'énormes bouquets au chef des patriotes. Sa belle figure s'illumina d'une vive émotion à cette démonstration.

— Merci, dit-il en salr nt avec cette grâce qui lui était particulière, serci à vous chers enfants, merci à vos parents qui vous ont inspiré cette attention délicate qui me rend aujourd'hui si heureux ; elle me donne la certitude que tous vous avez compris combien j'ai à coeur de défendre vos droits. Je travaille surtout pour vous, générations futures, ‘afin de reconquérir vos libertés, vos privilèges; si nos efforts parviennent à vous faire rendre ce qui vous est dû, un jour, que nous ne verrons pas, nous, mais que vous verrez, fils de nos fils, le Canadien Français Partagera les mêmes avantages que l'Anglais, sera sur le même pied que lui, arrivera aux plus grands honneurs du pays, même à celui de Premier ministre du Canada.*

Hourra, hourra, hourra. :

Il y avait cercle chez M. Girardin. A la Jueur des bougies brûlant dans les grands candelabres, les conversations s'échangeaient vives, animées. Une trentaine de personnes

? Aujourd'hui le premier ministre 4e Cabada esi Str et celui de la provi À Gr Lames Leurier U! de la province de Québec

étaient réunies au salon. Dans l'embrasure d’une fenêtre, un polonais, Thadens Polewski, professeur de physique, petit, grêle, aux regards pointus, discutait avec un espèce de savant tout renfrogné dans son étude, ne déviant jamais de la méthode écrite, ne voyant rien de ce qui se passe autour de lui, par conséquent fort agaçant dans sa manière de résoudre les problèmes psychologiques : les nuances lui échappant il ne peut saisir les lignes fines, imperceptibles, ses yeux ne lui laissant voir que les lettres, son esprit lent ne lui faisant comprendre que les points sur les i, il n’a qu’un intérêt au monde, ses livres. A chaque instant les mouvements d'impatience du Polonais dénotent combien il est contrarié de la manière de voir de son interlocuteur.

— Vous doutez, dit-il, eh bien! l'avenir le Prouvera, dans un futur qui n’est pas loin encore, vous verrez tout cela.

— De la magie, alors, vous croyez à la magie,

— Je crois à la science, oui, nous découvrirons cette force motrice conduisant les machines, les voitures Sans chevaux: avec l'étude approfondie nous deviendrons maîtres des courants aériens, nous traverserons les mers et les airs à volonté; en ces jours, la distance aura fini d'exister.

— Et le monde finira aussi.

— Je ne dis pas non, le Pouvoir de l’homme

ne doit arriver qu'à un certain degré ; l’histoire de la Tour de Babel se perpétue d'ère en ère : dans sa présomption l’homme veut atteindre le ciel, alors les cataclysmes effroyables l’ensevelissent à jamais, Pour prouver aux nations qui succèdent, qu'une force supérieure à la force

humaine tiendra toujours l'équilibre des mondes.

— Possible, mais en fait de science je m'en tiens à mes auteurs.

À côté de ces deux invités se tenait le mari d'une belle femme, arrivé à cette phase fade où il s'aperçoit qu'il n’a épousé qu’une poupée Sans esprit; c’est pour lui l’heure des regrets, des dissatisfactions, des mécontentements :

c'est l'évanouissement d’une passion folle pour un être dont la beauté séduisante ne peut maintenant, dans le tête à tête, éloigner l'ennui qui l'oppresse: il sent le besoin d'échanger avec quelqu'un capable de le comprendre, ses pensées, ses opinions, ses sentiments, il voudrait, dans ces longues soirées passées au logis, entendre quelque chose de spirituel, de vif, d’animé; il soupire après un regard qui pénètre, qui saisit, qui devine, tout cela lui manque au méme instant. Il accepte avec joie les invitations du dehors pour fuir la monotonie du dedans.

Son premier mouvement, en entrant dans un Salon, est de chercher une physionomie expressive sur laquelle les impressions se lisént ;

Page 1