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LES FIANCÉS DK ST-RUSTACHE

depuis longtemps il est désenchanté des beautés plastiques, elles ne lui disent plus rien. . Ce malheureux dont je parle fixait avec ténacité ses regards sur Mademoiselle Girardin assise tout près de lui. Cette jeune fille, à la figure espiègle et mutine, comptait à peine dixsept printemps: Elle causait à un monsieur .

d'une quarantaine d'années dont elle captivait toute l'attention. 11 la questionnait souvent, ses regards approbatifs disaient combien il la trouvait intelligente. Monsieur du Vallon, auteur, arrivé récemment de Fraîce, avait quitté son pays pour venir: faire des études dans le Nouveau-Monde ; il scalpait sur le vif, étudiait les jeunes, pensant comme La Fontaine qu'on a souvent besoin d’un plus petit que soi, tout savant qu'on est, on peut parfois apprendre d’un enfant. Ses ouvrages étaient fort goûtés

en Europe où il avait acquis une certaine renommée,

Aimable en conversation, comme il l'était dans ses oeuvres, tous recherchaient sa compagnie, même les petites filles de dix-sept ans se sentaient toutes fières lorsqu'il causait quelques moments avec elles.

Un auteur, en ces jours, au Canada c'était Presque une merveille, les lettrés étaient si rares, On avait le droit d'avoir un peu d'orgueil

lorsqu'on était remarqué d’un écrivain de renom. ;

Monsieur du Vallon et mademoiselle Girardin en étaient à ce point de leur conversation.

— Mais, disait-il, je ne comprends pas bien Mademoiselle, en quoi je puis vous gâter mon héroïr.: en lui donannt une physionomie d’une douceur angélique.

— Ah! c'est comme cela, monsieur, lorsque j'entends dire de quelqu'un qu'il ou qu’elle a une figure douce, je ne puis me défendre de penser qu'elle est traitre comme un gant de soie.

— Vous m'étonnez davantage, expliquez-moi

comment un objet paraissant si inoffensif peut être si perfide. |

— C'est juste. Vous autres hommes vous ne comprenez rien à la toilette d’une femme, vous ne savez pas que le plus petit objet, constituant l’ensemble de son costume, peut être la cause de grands malheurs, mêmé parfois briser toute une existence. Voyez la similitude entre une figure angélique et un gant de soie, la première a an attrait, un charme qui vous attire, vous séduit au premier coup d'oeil, parce que la régularité des traits constitue cette douceur répandue sur la physionomie. Vous croyez que le caractère répond à la perfection du visage, puis patatras, à la moindre contrariété, VOUS vous apercevez, avec désappointement, que votre doux ange n'est simplement qu’un vilain petit démon, sans sentiments, violente, sans

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coeur, l'harmonie des traits est un masque superbe pour dissimuler et tromper. Le gant de soie, lui aussi, est très doux, on peut le mettre en toute circonstance ; s’il fait chaud, il se prête à merveille dessinant bien la main sans la suffoquer, s'il fait froid, c'est encore mieux, il glisse comme un charme; mais au moment suprême, crac, le voilà qui se fend, sans que’ Vous vous en aperceviez, sans que vous le soupçonniez même, des ouvertures béantes se sont formées au bout de vos doigts; le voisin, la voisine, vous regardent, vous examinent, vous n'en savez le Pourquoi, ce n’est qu'en rentrant chez vous, en enlevant le gant perfide que vous avez le mot de l'énigme. Ecoutez je vais vous raconter une triste histoire Pour vous prouver combien ma comparaison est juste.

— Dites, Mademoiselle, je suis fort curieux de l’entendre.

— Oh! ne riez Pas, je ne pourrais vous en faire le récit.

— Je ne ris plus, j'écoute.

— Bien alors. Ce que je vais vous narrer est triste ei vrai, il faut être toute oreille. ‘ — Et tout coeur.

— C'est parfait. Si l’anecdote vous intéresse

je vous donne la Permission de la mettre dans votre prochain roman.

— Vous connaissez les acteurs ?

— Sans doute. Je ne les nommerai pas, peu

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de temps s'est écoulé depuis que ces événements se sont passés, vous reconnaîtriez les personnages, il ne faut pas les dévoiler puisqu'ils sont malheureux aujourd’hui et que nous ne pouvons remédier aux choses.

— Qui sait?

— N'importe, je leur garde l'anonyme. J'appellerai l'héroïne Laure, le héros Alain. Donc Laure est à sa glace jetant le dernier regard sur son nouveau costume, la moulant, la dessinañt au pinceau. Un sourire de satisfaction ‘llumine sa figure, sur ses traits un sentiment de contentement se devine ; elle est fière de sa toilette, parce qu’elle l’a confectionnée, qu'on dirait qu’elle sort de chez la première faiseuse, qu’elle semble coûter un bon prix, tandis qu’elle a déboursé très peu pour en faire l'emplette, parce -qu’enfin elle est charmante ainsi vêtue. Oh! si aujourd’hui elle rencontrait Alain, elle lui plairait peut-être. Alain est un individu auauel son imagination se plait à donner toutes les qualités: n° lui ayant causé qu’à de rares intervalles, elle rêve cependant de lui, à leur première rencontre, elle a reçu le coup de foudre, depuis elle n’a qu’un désir: le connaître plus intimement afin de s'assurer si eile ne se trompe pas, si vraiment, il répond à l'idéal qu'elle s’en fait ; alors combien elle se sentirait heureuse s’il éprouvait à son égard un sentiment de réelle tendresse. Laure est étrange,

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elle a été aimée bien souvent, on a sollicité sa main, elle est restée indifférente à ses admirateurs, la richesse, les belles Positions, elle les.a refusées, ne Pouvant donner son coeur à ceux qui voulaient l'épouser, elle a Préféré rester seule, sans fortune, mais franche et libre, étant

incapable d'accepter une affection sincère sans la partager.

Elle pose sur sa tête son élégant chapeau, encore de sa confection, puis donc, les gants de soie. Ainsi elle est parfaite. Légère et frai. che comme un jour de printemps elle sort, comptant sur un heureux hasard pour rencontrer celai qui occupe sa pensée, Le voilà, eile il s'arrête, cause avec elle, jamais il n’a été aussi aimable, ji] Jui promet de passer la voir chez elle; mais soudain ses regards se portent sur les mains de la jeune fille. Comment, si bien mise et des fenêtres aux doigts! Un nuage passe sur son front, Alain

, ayant une instinctive horreur des femmes sans ordre. Im-

il ne peut dissimuler, Sa Conversation change, il devient plein de réticences, comme un porti

soudain saluant, il Ja quitte.

étrange, se dit la jeune fille, quelque chose de mystérieux s’est glissé entre elle et lui, il n’était plus le même qu'est-ce donc? En arrivant

chez elle, oh! désespoir! elle le comprend en retirant ses gants qu'elle n'a portés qu'une fois, l'annulaire et le pouce sont troués, ils étaient si parfaits lorsqu'elle les a mis! Sa réputation est faite; il l’a jugée paresseuse et malpropre, elle qui met tant de soins à tout bien faire. Des larmes amères, suivies depuis lors de plusieurs autres, glissent lentement sur ses joues. Alain n’est plus revenu chez elle, il évite sa rencontre autant que possible, car il

éprouvait déjà pour la jeune fille une profonde

admiration, qu'une plus longue connaissance aurait sans doute changée en un sentiment plus tendre. Voyez-vous maintenant monsieur, tous ces désenchantements avec les douces figures et les doux gants de soie?

— Excellent, parfait, mademoiselle, on ne peut plus juste.

— Que vous raconte donc là ma fillette pour vous intéresser à ce point? monsieur l’auteur, fit en approchant monsieur Girardin, on dirait vraiment que vous causez avec un diplomate.

— Mais, monsieur, mademoiselle est plus intéressante qu’un diplomate.

— Ah! monsieur du Vallon, je me sauve, je ne veux pas que l’on se moque de moi ainsi.

Mon père défendez-moi, je vous cède la place.

Et rieuse elle s’léoigna pour se joindre à un groupe de jeunes filles.

‘En ce moment Pierre Dugal entrait. Il

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avait quitté ses vêtements d'étoffe du payé Pour l'habit du soir. Le jeune homme possédait ce cachet particulier aux gens nés de parents bien; habitués dès l'enfance à se couvrir de tissus fins, de lainés recherchés, ils conservent toute leur vie ce je ne sais quoi qui les distingue des foules, les faisant remarquer malgré tous les changements de fortune qu'ils Peuvent avoir subis: dès qu'ils endossent le vêtement de cérémonie, ils redeviennent euxmêmes, ils entrent dans leur élément, c’est-àdire qu’en les apercevant on fait la remarque : —Ce monsieur est le fils de cette femme supérieure qui réunissait Chez elle une société d'élite. Cette dame est la fille de ce savant orateur, dont la parole éloquente entrainait les masses. — Souvent ce Monsieur, cette dame ne sont eux-mêmes que de parfaites nullités, mais ils ont ce lustre du vrai diamant qui ne s'éteint Pas : dès qu'on les enchässent dans la monture convenant à leur feu, ils éclipsent tous les autres bijoux. Ainsi les hommes, les femmes sachant porter la toilette auront toujours, quoiqu'on en fasse, cette supé-iorité sur les autres dans leur tenue, parce qu'ils ont ce que ni le malheur, ni la Pauvreté ne peut leur enlever ; le père était un gentilhomme, la mère une dame, ils sont nés dans un milieu policé:; ils Peuvent avoir déchu, n'importe, on les reconnaît au moindre geste, à la main qui s’avance,

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au pli de la robe qui ne se ferme pas comme celui de la voisine, au frottement du soulier sur le parquet, c'est étrange, incompréhensible et pourtant bien vrai, l'atavisme se glisse mème dans ce mouvement, et les fait reconnaitre comme appartenant à la caste dont ils sont issus.

Pierre avait vingt-six ans, une nature enthousiaste, un coeur franc, généreux. Ayant

perdu son père très jeune, ne voulant pas en--

tamer le petit capital de sa mère, il avait parfois connu de durs moments. Sa persévérance, son amour du travail avaient aplani les difficultés. 11 avait peiné pour orner son esprit d'une éducation solide, afin d'embrasser une profession libérale : ses efforts avaient été bien récompensés, à vingt-deux ans il était reçu notaire, avait acquis en peu de temps une bonne clientèle à Saint-Eustache, où d’après les conseils du docteur Chénier son ami il était allé s'établir.

Le jour où nous le retrouvons Pierre était l'heureux fiancé de mademoiselle Lucienne

Aubry, la frèle jeune fille que nous avons un

instant entrevue à sa fenêtre laissant tomber une rose aux pieds du jeune homme.

M. Dugal avait connu cette enfant lorsqu'elle n'avait que douze ans, ayant été alors son professeur d'anglais. Comme lui Lucienne était orpheline. Un accident de voiture lui avait en-

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levé à cinq ans son père et sa mère. La douleur de l'enfant fut si profonde, malgré son jeune âge, qu'on s'attendit à sa mort pendant plusieurs mois. La famille qui l'avait recueillie ne s'en affligeait pas outre mesure, l'enfant étant héritière d’une petite fortune devant leur revenir ; néanmoins comme la plupart des êtres faibles et délicats elle résista au choc nerveux qui avait si fort ébranlé son système; elle dépérit, elle devint livide n'étant plus que l'ombre d'elle-même, elle souffrit mille morts, mais

elle ne mourut pas. Un an s'écoula avant que : le médecin put la déclarer hors de danger, alors

l'oncle et la tante décidèrent qu'elle pouvait

commencer ses études avec leurs deux enfants,

Louise et Gaston, de quelques années plus âgés qu'elle.

On avait une institutrice capable, mais sévère, sans tendresse, n'ayant qu'un but, l'avancement de ses élèves, au détriment de leur santé même, n’admettant Pas qu’au plus jeune âge on put rester indifférent à l'étude, classant dans la catégorie des Paresseux, des sans talents, les natures délicates qu'un travail trop assidu épuise et dégoûte. Sans cesse elle réprimandait Lucienne, dans le cerveau de laquelle elle voulait loger une infinité de connaissance, beaucoup trop sérieuse pour son âge.

Lucienne s'efforçait bien quelquefois d'ap- Prendre; mais ne trouvant aucun intérêt à des

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études qu'elle ne pouvait comprendre, découragée elle se disait avec philosophie.

— Pourquoi me rendre ainsi malade pour retenir par coeur des choses qui m'ennuient?

mieux vaut supporte. les réprimandes de ma maitresse que de me fatiguer à ce point. Si elle m'aimait je souffrirais volontiers pour lui faire plaisir; mais elle ne m'aime pas, elle n'a que de dures paroles à m'adresser, elle me gronde sans cesse, à quoi sert d'étudier.

Les reproches de l'oncle, de la tante, restaient pareillement sans résultat parce qu'elle se disait à leur endroit comme pour son institutrice :

— Îls ne m'aiment pas, pourquoi me rendrais-je malade pour eux.

Son enfance était donc bien triste. Elevée\ dans une famille au caractère autocrate, où l’on se faisait une gloire d’étouffer les moindres sentiments de tendresse, de cacher comme une fuiblesse les émotions les plus légitimes, Lucienne s'était habituée à refouler au fond de son âme toutes ses impressions. Vive, sensible, elle souffrait dans cet intérieur rigide, où l'on se trouvait parfaitement en règle avec elle, du moment qu'elle était élégamment vêtue, bien nourrie, qu'on lui donnait une éducation soi-/ gnée. Si parfois, fatiguée d'une étude trop prolongée, l'en‘. nt tout à coup se mettait à courir après un petit chat, passant devant elle,

s LKS VIANCRS DE ST-RUSTACHE

afin de mettre en action la surabondance d'activité de sa nature, l'institutrice la rép ïandait sévèrement, la menaçant des feux d'un autre monde où les petites filles paresseuses seraient punies. La nuit, énervée par un travail trop assidu, elle passait des heures sans sommeil, se demandant si réellement on était dans le vrai, si des punitions terribles lui étaient réservées parce qu'elle n'avait pas voulu apprendre mot à mot une huitaine de longues leçons, plus où moins énigmatiques pour elle. Alors le désolé de l'absence de ceux qu'elle avait perdus, se faisait sentir plus cuisant, elle pensait à son père, à sa mère, les ple:irai: ‘ans son petit dit jusqu'à ce qu'elle s'endormit d'épuisement. Le lendemain brisée par les larmes, elle ne se sentait aucun attrait pour l'étude, et recommençait la journée avec la triste perspective d'être réprimandée comme la veille, sinon plus ; n’osant dire que sa santé lui interdissait un tel labeur, Puisque personne ne l'eut Cru, tous jouissant d’une robuste constitution et n'admettant pas qu'une tension d'esprit trop soutenue pôt être injurieuse à un être faible. Elle avait fini Par accepter philosophiquement les réprimandes de Sa gouvernante, les sarcasmes de son cousin, de sa Cousine qui, eux, savaient toujours leurs leçons. Elle se consolait auprès de sa poupée, véritable amie à laquelle elle faisait ses confidences ; la poupée l'écoutait sans rire de ses idées, sans la trouver étrange ;

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Lucienne l'entourait de tendresse comme si vraiment elle eut eu une âme, la baisant avec L Ë l'amour d'une vraie petite mère capable de tous 41 les dévouements. Ou bien, c'était le petit chat

qui recevait toute l'exubérance de cette na- Ei ture affectueuse. Le ronron régulier de l'ani- | Ë mal, lorsque sa main la caressait, lui exprimait combien il était content d'être ainsi choyé, E alors elle se sentait moins seule, quelqu'un

était heureux de son affection,

Jusqu'à douze ans Lucienne n'eut qu'un désir, arriver le plus tôt possible à la fin de la ci classe pour étre libre de son temps et l'em- ri ployer à sa guise; alors on la laissait avec in- = différence s'amuser comme bon lui semblait.

Mäûrie far la souffrance cette plante sensitive s'était repliée sur elle-même pour cacher äu plus profond de son coeur les nobles élans de sa nature généreuse, sa tendresse, ses enthousiasmes, sa vive admiration du beau, du bien.

Son âme avait l'intuition des beautés morales; elle possédait une grande douceur de caractère, une patience remarquable pour endurer ses propres souffrances ; mais une indignation vive et spontanée la faisait vibrer à la moindre injustice commise à son prochain, ‘ alors elle s’exprimait avec impétuosité pour dé-: fendre l'opprimé: se prodiguant sans réserve Pour soulager celui qui souffrait ; trouvant tou:

‘jours la parole juste pour adoucir les tristesses du coeur ; évitant avec ses compagnes ces mots méchants que les enfants insouciants se disent. souvent netre eux et qui parfois blessent si profondément.

Vers l’âge de quatorze ans Lucienne n’était pas jolie, car un air permanent de tristesse maladive voilait l'expression de ses traits, comme un sombre jour de pluie change l'aspect d'une belle nature; il fallait pour rendre tout le charme à cette physionomie mobile quelques chauds rayons de soleil venant détruire les vilains microbes de l'indifférence qui l’entourait.

Ce soleil se montra uñ jour sous la forme d'un jeune professeur d'anglais que l'oncle avait engagé pour ses enfants et pour elle.

Le jour où Pierre entra dans la maison de Monsieur Aubry les trois enfants étaient réunis dans la salle d'étude, vaste pièce à deux larges fenêtres dont les murs étaient tapissés de cartes géographiques, de tableaux d’arithmétique, de plantes botaniques des pays tropicaux, de représentations d'animaux sauvages de toutes les contrées d’Aïrique, d’Asie et du Nouveau-Monde : puis en face de cette ménagerie étaient encadrés les visages de pl: ieurs

guerriers Grecs, des fameux généraux dc l’a-

tiquité, des poëtes latins à côté des héros ro-

mains et des écrivains français de renom. Tout

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était disposé sur ces murs de manière à frapper l'imagination de l'enfance, un énorme globe terrestre ornait un coin de la chambre, un microscope se trouvait tout auprès, une vaste bibliothèque couvrait un pan de la muraille, trois ou quatre cents volumes d'ouvrages instructifs, de classiques, d'oeuvres littéraires y étaient enfermés : on avait réuni là tout ce que l'on pouvait se procurer en ces temps pour acquérir une instruction solide et variée. = L'institutrice assise au milieu de cette salle d'étude examinait les trois enfants sur la grammaire; elle avait une physionomie d’assiette brûlée au four, de larges lunettes cachaient ses yeux vert de mer, son front bas se sillonnait à tout instant de raies transversales, lui donnant une apparence rigide peu faite pour attirer la confiance de l'enfance. Elle tenait, en sa main longue, effilée, nerveuse, une règle dont elle frappait la table avec impatience lorsque les réponses n'étaient pas satisfaisantes.

. Louise, comme toujours, avait bien répondu ; Gaston, son frère, gTos garçon aux joues rebondies, à travers lesquelles l'énorme quantité de rosbif qu'il avalait chaque jour semblait vouloir sortir encore tout Saignant, se rasseyait satisfait lui aussi de son Savoir, qui pourtant ne lui coûtait peu d'efforts, car il possédait une mémoire prodigieuse, suppléant à l'esprit qui lui manquait et en faisant un enfant avancé

es LRS FI'NCÉS DK'STRUSTACHK pour son âge, aussi toûté la famille le regardait comme un phénix sur lequel «elle:bâtissait de brillantes espérances; il deviendrait quelque chose, il' ferait sa’ marque dans le pays, et la mère le croyant un prodige, le dorlotait à sa mañière en le bourrant du matin au soir, de friandises, alourdissant davantage sa nature épaisse et indolente. Il avait une corpulence éléphantine, des motlets et des: muscles de boxeur, dont cependant il faisait usage le moins possible. Etant trop paresseux pour se reruer il avait l'habitude de se servir de Lucienne pour toutes ses commissions. . Avait-il besoin d’un morceau de papier, d’une plume ou de l'encre, c'était elle qu’il envoyait. quérir ces objets en lui criant de se dépêcher. Le bon naturel de sa ‘cousine, son besoin de. mouvement lui faisait accepter volontiers cette charge de commissionnaire. A cet instant elle lui rapportait un livre qu'il lui avait demandé. Gaston la regarda malicieusement. hrs ® — C'est bon, dit-il, tu m’obéis bien, je crois que je te prendrai pour ma femme lorsque ja serai grand. re — Moi je ne te prendrai pas pour mari; ré> pondit Lucienne vivement, je n’aime pas les gros garçons rouges. FF PRES ‘= Commerit, petite impertinente, tu n'es pas si belle, avec tes joues cadavériques. Je voudrais bien savoir qui aimera un petit être ra-

thitiqué comme tu l'es? personne; tu: es trop laide ; un mari aurait honte de toi. Moi j je ferai vi bel homme grand; nés tout le monde m'ad- Mireths: :: 2": co nr tss ‘+ Mais une femme de coeur ne voudra pas t'épouser. ::.:. s: Lire — Cessez vos sis fi l'institutrice, éñi frappant la table::de.sa règle. avec. impatience, ‘t'est l'heure d'étudiér et mon de se quereHer, vous copierez chacun dix pages de l’his, toire d'Assuérus pour vous apptendre à gardet” te silence. en classe et à respecter la présence de votte institutrice qui elle, a passé des jours, des mois, des ‘années à étudier:sans aucune distraçr tion pour devenir compétente en matière d'éducation, votis devez: comme elle - acquérir : la sctence ;: mais non, en discutant de sujets puérils qui ne devraient jamais être dans la bouche d'enfants ‘bien élevés. Soyez tranquilles mainténant. Vous Lucienne, à votre tour de répon: dre, ' ‘dorinrez-mpi les ….— de la grammaire:

-— Elles m'ennuient les __—— je ne Les ai ‘pas apprises, LE ie — Comimerit, encore, vous ne serez jamais intelligente. ÊRE - "LL Peut-être, mais bééaoup de ‘personnes connaissant. parfaitement. la grammaire sont des:imbéciles, mon.oncle l'a dit hier en parlant de monsieur Julien, il sait bien son: ‘orthograr

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phe, cela n'empêche pas qu'on l'a traité de niais.

— Vous'avez toujours des réponses sans jugement. Les académiciens en savent plus que vous, mademoiselle, s'ils ont jugé à propos de mettre des exceptions c'est qu'elles doivent être là.

— Je ne trouve pas, je ne vois pas l'utilité d'amonceler les difficultés pour rien, il serait tout aussi intelligent d'écrire, inquiète, secrète, discrète, complète, replète et concrète avec deux t, bijoux, joujoux, cailloux, hiboux, choux, genoux et poux avec un 8, heure, beurre, leurre et demeure, sans e, épandre et répandre sans a, afin, Afrique avec deux f.

La gouvernante l'écoutait surprise.

— Vous les savez donc, vous les avez apprises.

— Je les sais, oui, aujourd’hui, je les sais, demain je ne les saurai pas, après demain je les saurai, dans deux semaines je les aurai oubliées, et malgré l'opinion des académiciens, je ine croirai toute aussi fine le jour où je ne

- Saurai pas mes exceptions grammaticales que

le jour où je les possèderai parfaitement.

— Votre raisonnement est continuellement faux ; vous n'aurez jamais une éducation solide.

Lucienne fit une mone très expressive qui disait fort bien: Je m’en moque de votre éducation solide. |

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En cet instant monsieur Aubry entra avec Pierre.

— Monsieur Dugal, dit-il en le présentant à l'institutrice. Ce jeune monsieur connaissant parfaitement la langue anglaise veut bien se charger de l’enseigner à ces enfants. Mon fils et ma fille étant plus avancés que ma nièce, continua-t-il, je vous demanderai, monsieur Dugal, de donner la leçon de Lucienne en dernier, cette petite fille a peu de talent, elle ne veut pas apprendre, elle donnerait des distractions inutiles aux deux autres.

Un vif incarnat couvrit soudain les jours pàles de la fillette, un éclair jaillit de son, bel oeil noir, son regard, tel que celui d’une gazelle effrayée se fixa sur le nouveau venu avec inquiétude. Qui était-il? aurait-elle à souffrir là encore.

Son âme s’angoissait souvent parce qu’elle

appartenait à ce contingent d'êtres humains dont toutes les fibres vibrent au moindre souffle, dont les impressions se colorent des teintes les'plus imperceptibles. Ils possèdent un certain fluide magnétique qui attire l'ami en repoussant le faux; au premier abord ils sentent, soit un besoin de fraternel épanchement, soit

un mouvement de répulsion instinctive, selon les natures qu’ils rencontrent, jamais ils ne se

trompent. S'ils n’agissent d’après leur première impression, ils regrettent sans cesse de

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n'avoir écouté la voix intérieure qui, leur a crié: Aime on crains ici. : ;

Le regard doux et-compatissant de Pierre, plaignant l'enfant d'avoir eu à subir une aussi humiliante introduction de la part de son oncle, calma à l'instant le mouvement de révolte qui s’agitait au fond de l’âme de Lucienne,-pour faire place à un sentiment de reconnaissance, il la. plaignait, elle le sentait.

Pierre voulant dissiper sa. confusion, s'approcha d'elle et lui demanda avec intérêt si elle aimait la langue anglaise. |

— Je ne la connais pas, répondit-elle, mais je crois que je l’aimerai si vous me l'enseignez. - Déjà ils se comprenaient, ils étaient droits et francs tous deux.

À partir de ce jour l'existence de Lucienne changea; quelqu'un s’intéressait à elle, son ciel s’azurait; elle sentait là une protection toute ‘nouvelle, inconnue jusqu'alors, -elle s'y abandonnait avec ivresse, sentant qu'elle n’était plus la même. Les sourdes révoltes qui parfois avaient agité son âme froissée, .meurtrie, ne se faisait plus sentir, une parfaite sérénité régnait dans son plus intime intérieur. : L'heure de la classe anglaise n'arrivait jamais assez tôt et la leçon était toujours parfai-

tement sue; pour Pierre elle s'était mise à l'é- :

tüde.avec ardeur.. … Ts s Fi

LRS&FIANCÉS DK AT-KUSTACHK 33 Dès’ sa première entrevue avec cette enfant, le jeune homme avait compris combien on avait fait fausse route en cherchant à lui donner de l'émulation par des reproches et des comparai- ‘ sons humiliantes ; lui qui avait une mère pleine d'attentions délicates à son endroit, yne mère dont la tendresse avait su éloigner de sa route toutes les petites difficultés auxquelles les enfants sont en butte. Par ses doux encouragements, par ses sages conseils elle avait fait de son fils un homme vertueux, .de coeur et, d'énergie. #7 Pierre sentit vite que Lucienné était malheu: reuse, lui, ce brave et fort garçon, qui n'aurait pu se passer des soins dévoués ét tendres de $a mère, éprouva un sentiment de profonde pitié pour ce petit être faible et délicat n+ re: Cevant de sa famille que des rebuffades. Il s'appliqua à lui éviter autant que possible les difficultés, lui expliquant avec une patience remärquable, chez un jeune homme de cet âge, tout ce qui eut pû l’embarrasser.

Chaqne jour il s’intéressait de plus en -plus.à son élève. Il avait su gagner sa confiance, Avec des .élans spontanés d'abandon, elle lui disait toutes ses pensées, l'initiant aux moindres incidents de sa vie, elle se révélait à lui vive et spirituelle. La transparence de sa peay lui laissait voir toutes ses impressions, qui se traduisaient sur l'épiderme en teintes roses où

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p'les, changeant subitement la statue de marbres en un être exubérant de vie, de pensées, d’aspirations. 11 l’écoutait, captivé par le timbre séduisant de sa voix d'enfant, dans laquelle se glissait déjà un souvenir de femme. Le jeune : homme avait six ans de plus qu'elle, mais il oubliait cette différence lorsqu'elle lui parlait et subissait le charme de sa conversation. Lucienne près de Pierre oubliait ses chagrins, ses souffrances et redevenait elle-même.

Des mois s'écoulèrent ainsi rapprochant de plus en plus leurs existences. Un attrait mystérieux les unissait davantage, à chaque entrevue, la leçon se prolongeait à leur insu ; le jeune homme alors'un peu confus s'éloignait en toute hâte de cette demeure, où il laissait la plus grande partie de lui-même.

Pour Lucienne lorsqu'il n’était plus là, un sentiment de tristesse l’oppressait, elle errait, désorientée, dans les allées du jardin où résonnait encore le bruit de ses pas, où les rafales de l'air gardaient, enroulé dans leurs nuages, l'écho de ses douces paroles, où le froissement des branches écartées redisait son passage à cet endroit, où le dénudé de quelques touffes fleuries attestait qu'il s'était penché là pour y cueillir les roses ou le myosotis ornant maintenant son Corsage ; même les silences de l'air lui rappelaient qu'un-instant il s'était tû pour noyer son regard dans le sien. Elle restait fascinée à ce souvenir, inconsciente, dans sa naïîve inno-

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cence, de ce qui s'agitait au fond de son âme. Elle avait déjà dans son coeur tous les dévoue-

ments, les tendresses, les abnégations révé-

lant un véritable amour, sentiments réunis

pour n'en compléter qu'un seul, mais ce senti.

ment elle ne le connaissait pas, elle le subissait,

elle en jouissait, elle en souffrait ; cet étranger

dont la présence la subjuguait, elle ignorait son

nom, sa puissance.

Plus les jours s'écoulaient, plus les deux jeunes gens se sentaient indispensables l’un à l'autre. Lucienne avait déjà dix-huit ans. Elle avait grandi pour devenir une mignonne jeune fille, non belle, mais jolie, possédant ce charme immarcessible, ce je ne sais quoi d'attirant que les grandes beautés n'ont presque jamais. Outre une grâce parfaite de mouvement, elle avait une simplicité attrayante, une grande réserve unie à yn abandon charmant dans sa manière de recevoir, de dire, de converser ; en peu d’années elle avait acquis de nombreuses connaissances. Des notions générales d'histoire, de français, d'anglais, de musique, de chant faisaient d'elle, à.cette époque, où l'instruction était si peu répandue au Canada, une personne supérieure.

Pierre se sentait fier de son élève, elle avait depuis longtemps dépassé dans ses études son cousin et sa cousine. Cette dernière était une grande jeune fille de vingt ans, aux traits réguliers, au caractère froid, impassible, n'ayant

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pèur de rien, indifférente à toux, ne voulant cepéridant supporter aucune contradiction. Quelquefois lorsqu'elle regardait Pierre, un éclair jaillissait de ses yeux bleus que voilaient ausditôt ses longs cils, puis elle redevenait la statue impénétrable, hautaine, ayant la conviction de sa supériorité sur les autres, défaut habituel des nullités. Ælle était belle, sans charme, on l'admirait, mais rien en elle n'attirait, Elle n'avait que des sourires railleurs à donner aux expansions vive: et -enthousiastes de Lucienne, ne comprenant nullement les intimes jouissances qu'ébrouvent les âmes supérieures devant une belle ‘hature,, le:tableau d'un grand maître, le bôëmie. dur ‘génie, toutes ces choses demeutaient pour elle à l'état énigmatique: elle n’a- Vait d'admiration que pour le sport, les exer: cicés violents, dangereux; elle savait tirer admitablement un <oup de fusil, ne manquant. “jar mais le but; le cheval qu’elle. montait la craignäit à l'égal: du jockey:le mieux aguerri .et l’esquif qu’elle güidait coupait avec une témérité ridicule la vague la plus furieuse. Rien t'arrêtait sa volonté -de fer, lorsqu'elle avait décidé de franchir un espace; le danger, elle ne le connaissait pas, traitant de vapeurs nerveuses la prudence raisonnée: . .

Un soir d'été que les deux jeunes filles et Pierre étaient réunis au jardin, Louise, fatiguée de. la chaleur .oppressive qu'il avait fait tout de jour, proposa soudain: d'aller faire une. prome:

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nade sur l'eau. La nature était calme, au loin le sommet estompé de là montagne se mélait aux nuages violacés du ciel, dont la profondeur semblait ün brasier enflammé, où s'enfonçait l'astre du jour irradiant de ses dernires rayons la voute céleste. La terre s'endormait, bientôt la nuit’ l'allait couvrir de son manteau, de distance en distance montait dans l'espace la fumée enroulée des usines dont les feux se mouraient, l’heure du travil était finie, l’ouvrier depuis longtemps avait quitté l'atelier et sur lebord du Saint-Laurent se répercutaient les chants populaires des travaillants: leurs voix montaient, telle que la vague, s'élevant, s’abais- Sant, se modulant, diminuant pour finir enfin comme le dernier roulis de l’eau venant mourir sur la grève, Comme il faisait très chaud la population canadienne cherchait à respirer quelques bouffées d'air frais près de. l'onde transparente, qu'aucune brise ne venait rider. Tout invitait à jouir d’une promenade sur la rivière, on ne és choisir un soir plus propice.

Les trois jeunes gens jouissaient de cette sérénité de profondeur sur laquelle leur léger esquif glissait rapidement. Louise ramait. Lucienne avait laissé pendre sa main dans le 1, Pierre contemplait le sillon que ses doigts délicats y traçait; parfois de longues ‘herbes aquatiques venant à ia surface, enlaçaient le poignet de la jeune fille, avec un mouvement nerveux

EL] LS VIANCÉS DR ST-RUSTACHE

promptement elle retirait sa main; alors le jeune homme lui aidait à se débarrasser de l'herbe rebelle, qui demeurait collée à la peau fine, heureux de sentir dans la sierne cette main qu'elle lui livrait, avec un abandon char-

Îls franchirent ainsi un long espace, n'écoutant que les poëtiques hymnes chantant au fond de leurs coeurs et les divins silences que seules leurs âmes cot1prenaient: soudain au milieu de cette joie intime Pierre tressaillit, une exclamation s'échappa de ses lèvres.

— Que faites-vous? mademoiselle Louise, s'écria-t-il, nous allons droit dans le courant, ce passage est excessivement dangereux, ramez

en sens contraire.

— Non, répondit-elle, nous franchirons ce passage. Je l'ai déjà fait, d'ailleurs vous savez

nager, moi aussi, si nous versons drons qu’un bain rafraichissant.

— Mais votre cousine.

nous ne pren

— Lucienne est une petite poltronne, elle n'a Pas appris à nager, eh bien! si nous faisons

naufrage vous la sauverez.

Disant elle donna un vigoureux coup d'avi-

ron menant droit au danger.

— Malheureuse, s’écria-t-il.

Au même instant le canot tourna bout pour bout, le remous l'avait saisi, on le vit tour-

noyer comme une toupie puis soudain, disparai-

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tre. La lune qui montait éclaira le sinistre spectacle, des pêcheurs sur la grève, mirent leur barque au large, ils saisirent en premier lieu un corps insensible montant à la surface. Plus loin les eaux s'agitaient en un tourbillon, c'était Pierre soutenant Lucienne d'un bras et faisant des efforts surhumains pour regagner le bord; le courant l'entrainait en sens inverse, malgré tout son courage il allait périr avec son précieux fardeau, lorsque deux bras vigoureux le happèrent au passage, une voix lui cria:

“As pas peur, nous y voilà, mon fiston, le gabier a le bras fort pour.tirer des alouettes comme vous autres, ah! bigre, ils sont deux!

Tant mieux la pèche aura été bonne ce soir, n'empêche que si j'n'avais été là, mes jeunes imprudents, vous y étiez pour un bon voyage de l’autre côté des lignes.”

Tout en parlant le pêcheur avait saisi Lucienne évanouie et l'avait placée dans le fond de sa barque, tandis que Pierre se cramponnait au bord, après quoi le généreux sauveteur aida le jeune homme à se hisser dans l’embarcation.

— Où est mademoiselle Louise, demanda Pierre aussitôt.

— L'autre créature, mon camarade l'a dans sa barque, vous avez eu une fière chance, mes perdreaux, que nous fussions à l'affût ce soir, sans nous, vous y étiez tous trois.

— Merci, merci, fit Pierre en serrant la main

do LS FIANCÉS DE: STRCSTACHE

de ‘sôn sauveur, tandis: qu’une larme brillait dans son regard, puis se, penchant vers Lucienne:°. :

— Elle vit, n'est-ce pas?

*— Mais oui, 6n n'est pas si lent à repêcher des moineaux de votre espèce qu'ils puissent. mourir avant qu'on les retire de l’eau: agitez un peu ses bras, à cette jeunesse pour aider sa, respiration, tandis que je vais ramer au bord.

Pierre souleva mademoiselle Aubry, appuya sa tête sur son épaule, puis avec la tendresse d’une femme balança de bas en haut ses deux bras. Bientôt un léger soupir souleva le sein de la jeune fille ses membres s'agitèrent faiblement.

— Revenez à vous, chère Lucienne, murmura le jeune homme, vous êtes sauvée, je vous aime

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trop pour que vous me soyez enlevée.

. Et ses lèvres baisèrent avec transport les mains de la jeune fille. Elle entrouvrit les yeux ; mais sans pouvoir rien réaliser : ce qu’elle éprouvait n’avit rien de précis, elle se sentait comme en un songe vague, où les douces sensations là berçaient sur des nuages d’or, l’élevant de ravissements en ravissements ; la joie intérieure de son âme lui révélait des ivresses inconnues jusqu'alors, il lui semblait que.la vie la quittait ; elle était confondue avec un pur atmosphère dans l’immensité d’un monde nouveau, Où les aspirations du rêve se trouvaient

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réalisées, c'était la sérénité complète d’une âme inondée des rayons de l’âme qu’elle cherchait.

On fut bientôt à terre, la première barque y avait déjà déposé Louise, qu'un grand nombre de personnes entouraient. On la frictionnait et l'on étanchait le sang coulant d’une profonde blessure près de la tempe; en tombant elle s’était frappée la tête sur l'avant de la chaloupe. Un jeune médecin s'étant trouvé par hasard parmi la foule, lui prodiguait les premiers soins.

— Ïl vaudrait mieux, dit-il, transporter immédiatement cette jeune personne à l'hôtel que nous voyons, elle est en grand danger.

Pierre arrivait portant Lucienne dans ses

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bras. Le médecin s’approcha.

— Ÿ a-t-il aussi complication ici? fit-il en appuyant son oreille sur le coeur de la jeune fille. Non, rien d’alarmant pour celle-ci, quelques heures Ge repos calmeront l'agitation des nerfs.

Il versa sur les lèvres de Lucienne quelques gouttes d’un liquide qu’il avait avec lui.

— Hätons-nous d’aiteindre l'habitation voisine, continua-t-il en s'adressant à monsieur Dugal, votre soeur ou votre compagne, monsieur, est dans un état critique.

Pierre pälit et chancela.

— Remettez-vous, dit le docteur, tout n’est Pas encore perdu, où il y a vie, il y a encore

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espérance, venez vite, vous avez vous-même besoin de soins. - En quelques secondes on atteignit la maison.

Les deux jeunes filles furent transportées dans une chambre, où des femmes se hâtèrent de changer leurs vêtements trempés. On avait envoyé un messager prévenir la famille Aubry. Le médecin s'établit au chevet de Louise dont la respiration diminuait de minute en minute. Pierre assis à côté de Lucienne s'efforçait de la rassurer au sujet de sa cousine, cherchant à lui donner une espérance que lui-même n’a.

vait pas, afin de calmer l'agitation nerveuse qui s'était emparée de la jeune fille lorsque revenue de son évanouissement elle avait constaté l’état de Louise. Tous trois, à la lueur de la bougie tremblotante éclairant la pièce, attendaient, dans une muette angoisse, l’arrêt suprême qui allait changer en une chosè inerte et glacée cet être qu'on avait vu quelques minutes auparavant plein de vie, de santé, de jeunesse. Oh! inanité de l'existence!

Quel sentiment, quelle haine, quelle jalousie avait donc déterminé ce coup de rame fatal conduisant à l’abime cette embarcation dont la course rapide semblait à peine effleurer l’eau ? dans quelques instants la mort allait emporter dans la tombe ce secret mystérieux.

Pierre se disait en jetant un triste regard sur le pâle visage de Louise, qu'un rayon de

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lune pénétrant dans la chambre, blémissait encore:

— C'est moi que cette famille affligée accusera de la perte de cette enfant.

La délicatesse de sa nature lui faisait se reprocher d'avoir eu près de la femme aimée, un moment d'oubli, lui ayant laissé voir trop tard le danger vers lequel ils étaient tous trois dirigés. Lucienne le regardant comprit ce qui se passait dans son âme. Ee

— Non, vous n'ê’es pas responsable de ce malheur, Pierre, murmura-t-elle se penchant vers lui, vous n'avez rien à vous reprocher.

Pour la première fois elle l’appelait Pierre, voulant dans sa tendresse féminine adoucir son chagrin qu'elle ressentait si bien.

— Merci, chère Lucienne, que serais-je devenu si vous eussiez été frappée à sa place.

Elle sentit une larme couler sur sa main tandis qu'instinctivement il la rapprochait de lui comme si elle eut encore été menacée.

Le messager expédié à la famille de Louise avait fait hâte. Le père et la mère arrivèrent bientôt, mais leur enfant ne put les reconnaitre, quelques minutes après elle rendait le dernier soupir. Alors les parents accablèrent M. Dugal de reproches amers, il était l'aîné, il aurait dû prévoir le danger ; ils ne voulurent rien entendre de sa part et lui déclarèrent qu'à l'a-

venit leur maison lui était fermée pour toujours. =

Cette scère suivant la mort de sa cousine causa un nouvel évanouissement à Lucienne, déjà beaucoup affaiblie par le choc nerveux qu’elle avait reçu. ;

Quelques heures plus tard partant du Boutde-l’'Ile pour remonter à Montréal on voyait défiler un funèbre cortège, le corbillard n'était suivi que d’une seule voiture. De loin un jeune homme atterré, l'âme angoissée suivait du regard cette voiture qui transportait, privée de sentiment celle sans laquelle le monde n'était pour lui qu’un,désert.

De longues et tristes semaines s’écoulèrent pour Pierre après ces malheureux événements.

‘ 11 savait, par les récits de la ville, que Lucienne était dangereusement malade, il ne pouvait la voir ni même lui écrire. Chaque soir avec une angoisse profonde, il lisait dans les journaux la liste des morts ; si par hasard un nom commençait par les initiales de la jeune fille, son regard se troublait, un voile couvrait ses yeux, il ne voyait plus; plusieurs minutes se passaient avant qu’il put trouver le courage de vérifier qu’il se trompait ; alors un peu rassuré il sortait pour chercher quelque diversion aux lugubres pensées qui le torturaient. Que serait le lendemain? Toujours cette préoccupation

Survivrait-elle au choc qu'elle avait reçu, cette frêle créature vers qui son âme s'envolait ? recevait-elle dans cette maison, les soins, la tendresse que réclamait sa nature délicate? Hélas! il le savait elle était isolée au milieu des siens. Pauvre enfant comme il sentait cet isolement qu’elle supportait, comme il aurait voulu en ces heures de regret, pouvoir l’entourer de touttes les affections qu'elle avait si jeune perdues : de loin il lui criait :

— Pauvre amie, tu souffres et je ne suis pas là, je ne puis te voir, je ne puis t'entendre. Qui me laissera parvenir jusqu’à toi.

Ses pas l’entrainaient invariablement vers ia demeure où reposait, malade, l'enfant que, depuis six ans il avait dirigée, soutenue, enco. ragée; mais là de sombres persiennes, toujours fermées, ne lui laissaient rien voir à l'intérieur de cette maison, dont le seuil lui était interdit.

Découragé, après de longs instants d'attente, il revenait chez lui plus inquiet, plus triste qu’avant: l’absence, l’anxiété lui faisaient comprendre jusqu’à quel point Lucienne lui était devenue chère, combien immense serait sa douleur s’il ne devait plus la revoir.

Un soir plus abattu que d'habitude, après avoir en vain épié le passage de quelques domestiques de monsieur Aubry, afin d'obtenir quelques renseignements sur l'état de Lucienne, le jeune homme voulant apaiser la fièvra

qui le brûlait, entra dans un hôtel pour y prendre quelques rafraichissements.

Plusieurs consommateurs attablés discutaient vivement la conduite du gouvernement ; les opinions é.aient chaudement énoncées : le mécontentement, grondant sourdement dans le coeur des Canadiens, grandissait de jour en jour. L'indifférence avec laquelle on recevait leurs plaintes accumulait au fond de leur âme, une haine qui bientôt devait se manifester au dehors d’une manière énergique.

Deux personnages, dans le fond le plus reculé de la pièce, se tenaient hors de la discussion, absorbési dans un entretien particulier, qu'ils échangeaient à voix basse.

Pierre voulant s'isoler prit place non loin d'eux. Bientôt les mots techniques prononcés Par ses voisins attièrent son attention. C'était deux médecins se consultant sur l’état critique d'une patiente, qu'ils venaient apparemment de quitter. Le plus âgé, le docteur Bussière, était un praticien bien connu à Montréal. Son com- Pagnon était un homme de vingt-sept à vingthuit ans, de moyenne taille aux épaules robustes, à la tête imposante et fière, aux traits réguliers, aux regards vifs, hardis et doux à la fois ; la lèvre était énergique, le sourire. attrayant ; la physionomie franche, ouverte; ses cheveux épais et bouclés tombaient sur un front haut, intelligent, tout dans cette physionomie

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dénotait une grande fermeté de caractère, jointe à une exquise bonté. Ce jeune homme qui devait, quelques années plus tard, tomber martyr de ses convictions était le docteur Chénier.

— Je crois, disait le docteur Bussière, qu'un changement complet de scène, d’entourage est indispensable. Une jolie campagne, où des soins attentifs seraient donnés à cette enfant, ferait plus que tous les médicaments. En vous appelant en consultation, mon cher Chénier, j'avais une idée à laquelle j’espérais que vous acquiesseriez. Vous possédez une résidence superbe à Saint-Eusatche, rien de plus séduisant, de plus poëtique que votre habitation, placée sur la pointe d’où l’on domine les deux rives, au milieu d’un bosquet d’arbies, dont le feuillage procure une ombre rafraiéhissante aux heures les plus chaudes du jour, vous permettant de rester au dehors la journée entière. De tous côtés, chez vous; le regard est captivé, seul on dirait que le bonheur doit régner en ce lieu. C'est le panorama qu’il faut à notre jeune malade, dont la nature sensitive s’impressionne des moindres petites choses. Voulezvous m'aider à la guérir, Olivier. Je sais que vous ne me refuserez pas. Recevez cette jeune personne chez vous pour quelque temps, et la cure est assurée. Votre femme est charmante, sa compagnie sera d’un .grand secours à cette petite. Vous pouvez demander ample rémuné-

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ration, la jeune fille a de la fortune, je trouve par conséquent que rien. ne doit être épargné pour la ravir à la mort qui la guette. Une consultation était nécessaire, je l'ai demandée à la famille qui paraissait peu s'en soucier ; mais je vous l'ai dit j'avais mon idée, Mile Aubry doit quitter momentanément la maison de son oncle, sans quoi je ne puis répondre de rien. Je vous ai présenté à la famille comme un jeune médecin s'occupant spécialement de maladies nerveuses, recevant parfois chez vous vos patients afin de les mieux surveiller. Connaissant votre âme généreuse je comptais d'avance que vous vous rendriez à mes désirs,

— Vous avez eu raison, docteur, je suis honoré de votre confiance, je recevrai chez moi, mademoiselle Aubry puisque vous croyez qu'elle bénéficiera d’un séjour loin de sa famille.

— Certes, si elle en bénéficiera! Vous êtes médecin et vrai, vous connaissez tous les obstacles auxquels nous nous heurtons pour guérir nos malades, dans un entourage où les mille petits riens, qui sont le grand tout pour notre patient, comptent comme de pures niaiseries, auprès de gens d’une perfection d'équilibre assommante, ne voulant jamais dévier de la règle commune.

— Je vous comprends: ces gens ont trop de sens pratique pour se tracasser de puérilités, ils ne veulent en rien troubler la limpidité de

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leur existence, laissant aux nerveux, aux susceptibles d’impressions la folie de se dépenser pour leurs voisins.

— C'est cela, mon cher, ils sont conserva teurs jusqu'à la moëlle des os; tout doit demeurer constamment dans la ligne de conduite qu'ils se sont faite.

À ce moment leur conversation fut intertompue par Pierre.

— Pardon, messieurs, dit-il en s'avançant, vous venez de prononcer le nom d'une personne à la quelle je m'intéresse vivement. Dites-moi je vous supplie dans quel état est mademoiselle Aubry? Je suis le malheureux jeune homme qui accompagnait ces dames lors du terrible accident. Depuis l'on m'a défendu l’entrée de la maison, me refusant même toute nouvelle pouvant diminuer la vive anxiété dans laquelle je suis. Voici ma carte. Vous êtes médecins, vous me pardonnerez de me présenter ainsi en vous interrompant ; le médecin connaît toutes les phases pénibles de l'existence ; il assiste aux deuils, aux déchirements qui forment les douloureux cortèges de l'humanité, plus que tout autre il comprend les angoisses que l’on éprouve au sujet d’une personne qui nous est chère, lorsque l’on sait ses jours en danger.

— Âh! c'est vous monsieur, ancien professeur chez ma patiente, fit le plus âgé des hom-

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