I . Ncssum maggior dolore
Clio ricordarsc dcl tempo felicc
Ne la miseria. (D\nte. — L'Enfer.)
Us n'ont jamais joui des faveurs de la fortune, des présents d'une terre plus fertile que leur terre natale ; ils ne connaissent pas une autre
Types de Lapons ji
(rmii; liiitl(
destinée que celle qui les attend à leur naissance elles subjugue jusqu'à leur dernière heure. Il est vrai que celte destinée est triste... Mais, dit tout à coup Waller en regardant Marcel et Carine, qui cheminaient à côté de lui, je
crains do ni'abandonner trop aisément à un \aniteux plaisir de conteur, et de vous ennuyer par mes dissertations.
— >"on, non. s'écria le lieutenant ; je vous écoute avec un vif intérêt, et je vous saurai grand gré, si vous voulez bien continuer. >>
En même temps la jeune fille levait on silence ses yeux bleus sur \\ aller, et ces yeux exprimaient éloquemment le même sentiment de gratitude et de curiosité.
« Eh bien ! reprit A\ aller, imisque vous le voulez, je continue. Cette grande zone de la péninsule Scandinave, qui s'étend depuis le soixante-cinquième jusqu'au delà du soixante-' dixième degré de latitude, c'est la patrie du Lapon ; elle n'est point, dans toute son étendue, si aride ni si misérable qu'on se l'imagine en général. Ceux qui ont visilé ses districts méridionaux se plaisent à dire qu'ils y ont vu une population active et industrieuse, des champs cultivés avec soin, des neuves sillonnés par de nombreuses embarcations, et quelques petites villes où l'on peut séjourner agréablement. La région terrestre iiabitable se prolonge, comme vous le savez, beaucoup plus vers le pôle arctique que vers le pôle austral. De ce coté, nous pouvons aller jusqu'au quatre-vingtième degré de latitude, sans rencontrer des barrières de glace infranchissables : dans l'autre hémisphère, on les rencontre quelquefois au quarante-cinquième degré ; de plus, la terre Scandinave, cette forte terre qu'on appelait, au moyen âge, la vmjiim (lentiiun, se distingue, entre toutes les autres terres du Nord, par les faveurs spéciales de la nature, par ses phénomènes de végétation. Ainsi, jusqu'au hameau d'Enontekis, situé au soixante-huilième degré de latitude, on cultive encore les céréales ; en Sibérie, cette culture s'arrête au soixante-sixième degré ; dans le Canada, au ciriquante-unième.
'< Mais la plus grande partie de la Laponie suédoise, norvégienne et russe, est composée d'un sol humide, stérile, revêtu de quelques chétifs arbustes, de plantes sauvages et de licliens. C'est là que le Lapon campe toute l'année; c'est là qu'à chaque saison il accomplit solitairement sa lente et pénible émigration, au printemps, sur des champs de neige, en été, par une chaleur ardente, à travers des tourbillons de moustiques altérés de sang, en aulomne, sur un terrain fangeux, en hiver, par des nuits ténébreuses et par une température qui congèle le mercure. 11 n'a point, comme les pèlerins de l'Orient, la satisfaction de s'associer à une caravane; il n'a point, de dislance on distance, comme les marchands
de Bagdad, l'abri d'un caravansérail; il ne se récrée point, comme les Bédouins, par la perspective d'une fraîche oasis. 11 chemine seul avec sa famille, à la suite de son troupeau de rennes : il sait que, dans son' inorne désert, il n'y a ni plantes nutritives, ni fruits savoureux, ni grains, ni silos, ni gîtes assurés; il emporte avec lui sa tente, ses grossiers ustensiles domestiques et ses provisions. Âh I ils pourraient rocuoilhr dans nos pays du Nord un salutaire enseignement de philosophie pratique, ceux à qui la Providence et la nature ont prodigué leurs dons en d'autres contrées, et qui gémissent quand ils ont à surmonter quelques difficultés ! Ils verraient ici jusqu'où peut aller la patience de rhomme, et jusqu'à quel degré il peut restreindre ses besoins matériels.
« La femme laponne accouche sans médecin, en se suspendant par les bras à une corde tendue entre deux piquets, et elle n'a près d'elle ni garde-malade, ni nourrice, et elle ne connaît aucune des prescriptions pharmaceutifiucs dont on fait ailleurs si grand usage. Le berceau où elle enunaillotte son enfant est un tronc d'arbre creusé, aminci par le bas, évasé par le haut ; au lieu de linge, elle y met une couche de mousse; en voyage elle porte ce berceau sur ses épaules, à l'aide d'une courroie, comme une mandoline. Quand elle stationne quelque part, quand elle doit vaquer à ses devoirs de ménage, elle le plante debout, comme un pieu, dans le sol humide ou dans la neige ; l'enfant subit, dès son bas âge, toutes les intempéries, et, dès (pi'il peut marcher, il commence sa vie d'émigrant.
« Ces migrations périodiques, le Lapon ne les accomplit point, comme les cygnes et les hirondelles, pour jouir, selon les différentes saisons, d'un meilleur climat ; il ne consulte point son agrément personnel; il est obligé de conduire d'un lieu à l'autre son troupeau de rennes, pour lui procurer une pâture et le défendre contre une calamité. Ces rennes qui lui donnent sa nourriture et ses vêtements ; ces rennes qu'il attelle, pour une minime rétribution, aux traîneaux de marchandises ou do voyageurs ; ces rennes qui sont sa principale, si ce n'est son unique ressource, comme le pho(pie pour les Groënlands et l'arbre à pain pour certaines peuplades de l'Océanie, ont des ennemis acharnés, et sont exposés à de mortels périls. En été. un insecte s'attache à leur peau, la transperce de son dard et y introduit ses œufs ; un autre insecte pénètre dans leurs narines et fait écloro ses larves dans leur palais. C'est i)our les soustraire, autant que possible, à cette funeste couvée, (lue le Lapon emmène
LKS [■lANCKS DU SPITZBEHG
!scs rennes sur les haulcs montagnes, ou sur les bords de la nier. En automne, il les ramène vers les vallées, et là, le renne est assailli par des nuées de movistiques dont on ne peut se faire une idée, quand on n'a pas parcouru les terres marécageuses de la Laponie, ou les forêts de r\méri(iuc occidentale. En hiver, le pauvre animal est force de fouiller sous la neige avec son large sabot, comme avec un hoyau, pour trouver, à deux ou trois pieds de profondeur, le lichen dont il se nourrit. Les [)lus robustes accomplissent encore aisément ce travail ; les i)lus Jeunes viennent à leur suite, et profitent de l'ouverture faite par des pieds vigoui'eux, ou se repaissent, comme diiumbles parasites, des restes du festin. Mais si la neige, durcie par le froid, prend la consistance de la glace, le renne ne peut parvenir à saisir son aliment sous celte masse compacte, et bientôt il s'aflaisse et meurt d'inanition. Que si alors, pour comble de malheur, une bande de loups, se précipite sur le troupeau,'c'en est fait delà fortune du Lapon. Pour assurer sa subsistance et celle de sa famille, il lui faut au moins deux cents rennes. Celui-l.à est considéré comme un heureux rentier, qui en compte cin(| cents, et il en est (juelques-uns qui en possèdent plusieurs milliers : ceux-là sont les seigneurs delà finance, les Uothschild de la contrée; mais en quekjues nuits d'hiver, tout ce vivant capital peut être ani-anti; toute lUie famille dont on enviait la prospérité peut se trouver subitement réduite à la mendicité. Dans ce désastre, quelques Lapons se trouvent très satisfaits d'entrer comme domestiques chez un de leurs voisins ; d'autres vont se fixer au bord des fleuves, ou sur les côtes de la mer, et se font pécheurs et bateliers ; d'autres enfin se livrent à l'agriculture.
" Dans les distiicfs méridionaux de la La- |)oiue, il y a de vastes terrains inoccupés; celui qui veut les défricher oblieid du gouvernement un secoui-s pécuniaire, plusieurs sacs de grains et de pouuues de terre, quelques ustensiles agricoles et vme exemption d'impôts pendant vingt ou I renie ans. \vec leur caractère tenace et leurs habitudes d'économie, les Lajjoiis réussissent en général dans ce travail de défiichement, et ta plupart d'entre eux ne peuvent que s'applaudir de la détermination qu'ils ont prise : car, au lieu d'errer misérablement à la suite de leurs rennes, ils occupent, comme les settlcrs de l'Amérique, une bonne cabane en bois; ils récoltent dans le champ (jui leur est concédé des légumes, de l'orge, des pommes de terre, cl ils élèvent des
I)esliaux qu'ils vendent à beaux deniers comptants. Leur visible succès entraîne naturellement d'autres pasteurs de ixMines à suivre leur exemple ; par suite de ces conversions, volontaires ou obligées, à l'état de pêcheur ou au labeur agricole, la caste des Lapons nomades s'agrandit graduellement. 11 faut remarquer d'ailleurs que leurs femmes sont peu fécondes, et qu'un grand nombre de leurs enfants meurent en bas âge. Si, comme les chroniciues le rapportent, cette caste a été jadis répandue jusqu'au midi de la Suède, si elle était divisée en [)lusieurs tribus, si elle avait ses jarls, comme les Norvégiens, ou ses chefs de clans, comme les montagnards d'Ecosse, en notant de génération en génération et d'année en année sa diminution, on peut prévoir le temps où elle sera en partie anéantie, en partie transformée.
« Mais nous voici près du campement de Svendsson, ajouta le docteur en se tournant vers Marcel, et vous allez voir par vous-même la situation matérielle du Lapon. »
Sur la plage, à quelr[ue distance de la mer, au pied d'une colline escarpée, s'élevait une tente composée de lambeaux d'une étoffe de laine brune, surchargée de quelques peaux de rennes, et près de là un stabur, c'est-à-dire une espèce de niche carrée en bois, dans laquelle le Lapon dépose une partie de ses provisions. Cette niche est posée commeun colombier sur des poteaux, à dix ou douze pieds au-dessus du sol, pour la mettre à l'abri de la voracité des gloutons ou des autres rapaces animaux.
Carine s'avança gaiement vers la femme de Svendsson qui l'attendait avec son enfant dans ses bras, et entra avec elle dans la tente ; Marcel la suivit, mais il faillit être suffoqué lorsqu'il pénétra dans cet étroit réduit, où tourbilloimait une noire fumée; Walter lui dit de se courber jusqu'à terre. Ce ne fut qu'en prenant cette position qu'il parvint à respirer, car la fumée s'épaississait surtout à une certaine hauteur, vers la sommité de la tente, entr'ouverte comme une cheminée, l'eu à peu, il en vint ainsi à distinguer les divers éléments du tableau qu'il avait voulu voir dans sa réalité; sombre et triste tableau! Un sol gluant et fangeux, çà et là quelques ustensiles en fer, quelques vases en bois ; au nùlieu de cette indigente habitation, un amas de broussailles tellement imprégnées d'humidité, que nulle joyeuse clarté n'en pouvait jaillir; près de ce triste foyer, une couche de peaux de rennes sur laquelle était étendue une vieille femme aux membres tuméfiés, aux yeux rouges et au vi sage plissé [)ar des rides imiombrables, connue
cette figure de centenaire qui est un des chefsd'œuvre du musée de Dresde. Elle était aftectée de la hideuse maladie qui est engendrée, en Islande comme en Laponie, par les intempéries du climat, par le froid, par la mauvaise nourriture. Les médecins désignent cette maladie par le nom très expressif dV/pp/m/î^jasis, car elle gonfle la peau et la durcit comme une peau d'éléphant.
Le docteur s'approcha de la patiente, lintcrrogea avec bonté sur ses souffrances, lui prescrivit quelques remèdes, et lui donna une potion qu'il avait lui-même généreusement préparée pour elle. La vieille femme le remercia par quelques mots inarticulés, qui résonnaient à l'oreille de Marcel comme un gémissement.
Pendant ce temps, Carine s'était assise par terre à côté de la jeune mère, et souriait à son enfant, et lui dégageait avec précaution ses petits bras de ses langes, pour le voir s'égayer et s'ébattre comme un jeune oiseau qui agite ses ailes naissantes. En ce moment, elle avait une expression de douceur et de grâce ravissante : c'était la jeune fille pudique pressentant, à son insu, les émotions de l'amour maternel ; c'était la femme de cœur dans sa plus noble et sa plus touchante mission, sa mission de charité.
Marcel avait les yeux fixés srir elle par une attraction irrésistible. Dans cette misérable demeure, à travers un nuage de fumée, elle lui apparaissait comme une de ces fées bienfaisantes dont on décrit aux enfants la merveilleuse puissance, ou plutôt comme une de ces messagères célestes dont les bonnes œuvres sont racontées dans les légendes édifiantes, et il la contemplait avec une sorte de béatitude qu'il n'avait jamais éprouvée à la vue d'une autre femme.
« Akka, dit tout à coup la malade en se retournant péniblement sur sa couche, j'ai froid: mets donc du bois au feu.
— Il faut lui obéir, dit à voix basse la jeune mère au docteur, qui voulait protester contre cette injustice ; si je résiste à un de ses ordres, elle se plaint à son fils, et il jne rudoie. »
En disant ces mots, elle se leva, déposa son enfant sur les genoux de Carine, et s'en alla au fond de la tente prendre une nouvelle brassée de broussailles, arrachées récemment dans la plaine couverte de neige.
(< Il est donc injuste et violent, son mari ? dit Marcel au docteur, qui venait de lui traduire la réflexion d'Akka.
— Non, répondit Waller ; il est, au contraire, d'un caractère placide et indolent.
comme la plupart des Lapons ; mais, comme eux aussi, il a la passion de l'argent, une passion qui provient encore en partie d'un reste de paganisme. Autrefois, les Lapons croyaient, comme les Slaves de la Poméranie, qu'après leur mort ils allaient tout simplement continuer dans un autre monde la vie qu'ils avaient achevée dans celui-ci. Pour les aider à accomplir leur Aoyage dans les régions souterraines qu'ils devaient traverser, on mettait à côté d'eux, dans leur fosse, un briquet, de l'amadou, du tabac, parfois un peu d'eau-de-vie, et. pour se faire une situation agréable dans leur nouvelle existence, ils axaient soin eux-mêmes d'enfouir de temps à autre, en certains endroits, tout ce qu'ils pouvaient amasser d'écus de Suède ou de Danemark. Un d'eux, à qui l'on reprochait un jour de déshériter ainsi ses enfants, répondit naïvement : « Eh 1 de quoi vivrais-je donc « dans l'empire de Joubmala, si je ne me fais « d'avance un petit trésor ? » Quoique les enseignements du christianisme aient anéanti cette absurde sollicitude, il est encore des Lapons qui, par une habitude traditionnelle, ou par une avarice insurmontable, enterrent leur argent. Svendsson est persuadé qiie sa mère a des trésors cachés ; il voudrait parvenir à lui faire révéler le lieu où elle les a ensevelis : voilà pourquoi il lui montre tant de déférence, et impose à sa jeune femme la même soumission. 11 faut vous dire, en outre, que ce sentiment idéal, ce sentiment divin, chanté par tant de poêles, décrit par tant de romanciers, glorifié par tant de nobles dévouements, l'amour, enfin, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'existe guère dans la nature essentiellement matérielle des Lapons ; ils n'ont pas même dans leur langue un mol pour rendre cette pensée abstraite ; ils l'expriment par un terme brutal que je n'ose vous traduire. Ce qui nous révolte parfois dans les grandes villes, au point culminant de l'échelle sociale, la question d'argent mise à la place de la question du cœur, est ici, presque constanmient, l'unique mobile des alliances conjugales. La grossière tribu de pâtres nomades a les mêmes préoccupations d'intérêts matériels que les gens du grand monde : les deux extrêmes se touchent ; mais vous conviendrez que, dans ces deux sordides penchants, celui du Lapon est le plus excusable. Pour lui, le premier souci est de vivre, et il a parfois tant de peine à vivre sur ce sol qui lui refuse toute moisson, sous cet âpre climat qui le menace de tant de mortels périls I
Carine souriant à reniant dans la tente laponne.
LES FIANCÉS DU Sl'ITZBERG
« Donc, quand le Lapon songe à se marier, il commence par chercher autour de lui, non pas la plus jolie, la plus allrayante jeune fille, mais celle qui peut hériter, à la mort de ses parents, d'un bon nombre de rennes et d'une ample provision d'ust-ensiles. Une fois que son choix est arrêté, il se rend avec un de SCS amis, qui doit être l'interprète de ses vœux, vers la demeure de celle qu'il désire épouser. L'ami entre ; le prétendant reste discrètement à la porte; l'ami annonce sa mission aux parents de la jeune fille, et leur offre un verre d'eau-de-vie. Si la liqueur séduisante est acceptée, c'est un premier acte de fiançailles ; le galant alors est invité à comparaître ; il donne à la jeune fille une bourse en cuir, un anneau en argent doré, et à ses parents un vêtement neuf. Si plus tard le mariage vient à se rompre. les parents sont obligés de lui restituer SCS présents, et de lui payer en outre l'eau-de-vie qu'ils se sont trop hâtés de boire. Si. au contraire, l'accord se maintient entre les deux parties, le Lapon vient de temps à autre, pendant quelques mois, visiter sa liaiuée. et. pour l'entretenir dans une aimable disposition d'esprit, il a soin de lui apporter, à cliaque visite, un peu de tabac qu'elle fume lentement dans une petite pipe de fer. et quchiues verres d'alcool qu'elle savoure aNCC lui, en devisant de sa future existence ; puis la Hoce se célèbre par un pompeux banquet, où l'on consomme une quantité de pots de giaisses et d'affreuses boissons. Le gendre reste ensuite ordinairement une année chez son père, pour l'aider, comme Jacob aida le vieux Laban, à conduire son troupeau, après quoi on lui donne un certain nombre de rennes, et il se retire sous sa tente avec sa Uachel... C'est ainsi que Svendsson s'est marié, et c'est ainsi que la plupart des Lapons nomades... Mais j'entends les aboiements des chiens : voilà le bétail qui revient du pâturage. ^"'ètes-vous pas curieuv de le voir?
— Oui, répondit Marcel, et j'aspire aussi à respirer le grand air. Depuis qu'on a jeté sur le foyer une nouvelle charge de broussailles, je me sens près de sulfoquer. ¥A vous, dit-il en se tournant vers Carinc, ne voulez-vous pas sortir aussi :> Je soulfre de vous voir dans une telle vapeur.
— J'y suis un peu habituée, répondit paisiblement Carine, et il faut que je reste ici avec l'enfant, tandis que sa mère va préparer les vases de bouleau pour traire les rennes. >>
.V ces mots, Marcel se sentit aussi tenté de rester ; mais le docteur l'appelait et il le .suivit.
Au dehors de la tente, on entendait un craquement pareil à une détonation : c'est le bruit que les rennes produisent, dans leur marche, par le jeu de leurs articulations ou le choc de leurs talons. En même temps, on voyait s'avancer dans la plaine le troupeau réuni en une même phalange. C'est vraiment un intéressant spectacle ! Les Lapons, dont la langue est d'une pauvreté extrême pour tout ce qui tient aux idées abstraites, et d'une richesse étonnante pour les plus minutieux détails de leurs occupations journalières, donnent à un de ces nombreux troupeaux le nom de Sava, qui signifie mer ; par là, ils expriment, d'une façon assez juste, le mouvement d'une masse de rennes, imposant et ondulant comme celui des vagues. Mais en regardant cet amas de têtes surmontées de bois fourciius, serrées l'une contre l'autre, le lieutenant, qui avait lu Macbeth, se rappelait la forêt mobile de Birnan. et croyait en voir une image vivante.
En avant de la colonne, marchaient fièrement les mâles, ces impétueux siiltans d'un nombreux harem ; derrière eux cheminaient, d'un air plus débonnaire, les femelles ; de cùté et d'autre, les plus jeunes essayaient de gambader, dans leur humeur folâtre ; mais aussitôt ils étaient poursuivis et ramenés à l'ordre par les chiens vigilants. 11 existe eu Bretagne une naïve légende populaire qui raconte que. lorsque Dieu donna la vie aux différents êtres qui devaient peupler le globe, Satan, l'orgueilleux Satan, qui fobservait, essaya d'imiter ses œuvres et les parodia. Dieu créa l'homme, et Satan créa le singe. Dieu forma le cheval superbe, aux naseaux fumants, à la crinière flottante, et Satan forma l'âne. Dieu anima le chien, et le rusé Satan anima le renard.
Le chien semble avoir été, en elTet, assigné à l'homme par une des grâces de la Providence: il a la même faculté d'acclimatation que l'homme; il le suit dans toutes les régions; il est le compagnon du pauvre, le défenseur du pâtre, le guide de l'aveugle. Le chien des Pyrénées protège contre les loups et les ours le bercail du fermier ; le chien dcTerre-Neme se précipite dans les flots pour sauver d'un péril mortel une existence humaine ; le chien du Saint-Bernard enlève dans les tourbillons de neige le voyageur saisi par le froid, épuisé de fatigue. Le chien des Antilles est le gendarme des esclaves, quand un coupable s'enfuit dans la profondeur des bois pour se dérober à l'action de la justice. Le chien des villes d'Orient est justement respecté, car il nettoie
LKS KIWCKS DL SPITZBKI\(;
les mes des plus dangereuses iiinuoudiccs, et préserve par là. peul-èlre, une paresseuse population de la peste. Le chien de la Sibérie septentrionale fait, de relais en relais, connue nos chevaux, le service de la poste ; le chien du kanitsclialka et du Grot-iiland charrie le traîneau de ses maîtres et veille à leur porte ; on le nourrit d'iui peu de poissou avarié, et lors([u'il est vieux ou infirme, ceuv qu'il a si courageusement aidés dans levu's travaux le tuent sans miséricorde, font un repas de sa chair et se révèlent de sa peau.
c'était là (pie cluuiue femelle devait être tour à tour traite; mais cette opération journalière ne s'accomplit point aisément dans les champs de la Laponie comme dans nos bergeries. Il faut avoir recours à l'adresse, à la force, pour obliger la renne farouche à livrera ses maîtres le produit de ses mamelles. Svendsson, qui connaissait son métier, prit une corde à laquelle il avait fait un nœud coulant, la lança avec la dextérité d'un gaucho au milieu de son bétail, et saisit par les cornes une robuste femelle qui. bon gré mal gré. fut entraînée à
lasso sur un roniic
Pour les La|)ons. le chien (•>! au^^i lui pui^sanl auxiliaire; sans lui. lis ne par\iendraient pas à gouverner les propensions vagabondes et iinslincl sauvage de leurs rennes.
(iràce à l'aclive surveillance et aux alertes manœuvres de ces intelligents gardiens, le troupeau de Svendsson s'avançait en bon ordre, et, derrière ce majestueux assemblage de (piadrupèdcs, le propriétaire cheminait d'un pas grave, comme im éleveur de Normandie, avec son domestique.
l.es rennes furent j)eu à peu poussés dans luie enceinte circulaire, comme les bœufs des pampas dans leur corral. A l'une des extrémités de cette enceinte s'élevait un poteau :
l'écart de ses compagnes et liée au poteau, où Akka l'attendait avec son vase d'écorce de bouleau. Une autre fut prise ensuite de même, puis mie autre; nulle d'entre elles ne devait échapper à rinllexible étreinte. Les Lapons coimaissent si bleu leur troupeau et ont une telle sûreté de coup d'iril, qu'ils distinguent, entre plusieurs centaines de tètes, le renne ciui n'a pas encore été trait, et ne lancent pas luie seconde fois leur la sso sur celui qui a déjà payé son tribut. Ce tt*ibut ne se compose cependant que d'une petite quantité de lait, mais il est très onctueux et très aromatisé. La famille laponne ne le boit pas à longs traits, comme les montagnards de la Suisse
ou de la Franche-Comté boivent le lait rafraîchissant de leurs vaches : elle le ménage avec soin ; elle en fait du beurre et du fromage ; quelquefois elle lassaisonnc avec des petites baies savoureuses qu'elle cueille dans les vallées, quelquefois avec des plantes d'angélique, une de ses friandises. Au commencement de l'hiver, elle le fait geler dans des seaux en bois, et le garde ainsi jusqu'au iirintemiis.
A cette alimentation pastorale, le Lapon joint la viande de renne, fraîche ou fumée. En été, il ne tue aucun de ses animaux; leur peau, transpercée par les insectes, n'aurait alors aucune valeur, et la chair serait coriace. En hiver, il en immole plusieurs chaque mois : c'est luimême qui leur plonge son couteau dans le poitrail, qui les dépèce et les fait rôtir ou bouillir, en se réservant la part du lion. De même que les Turcs, il ignore ou dédaigne l'emploi delà cuiller et de la fourchette. Quand il juge sa cuisson achevée, il apporte la chaudière au milieu de la tente ; chacun y pèche un morceau avec une branche d'arbre, le pose sur ses genoux, le dissèque avec ses doigts, et le porte gloutonnement, d'un seul bloc, à ses lèvres, après quoi on prend une ample gorgée de neige fondue, et le repas est fini. Les Européens qui ont assisté à un de ces dîners lapons ne sont pas tentés d'y revenir.
Lorsque Svendsson eut terminé sa tâche, il s'approcha du docteur et l'invita à rentrer dans sa tente pour y manger du beurre frais.
« Tu verras, lui dit-il, avec quelle promptitude Akka fait ce beurre en battant le lait avec sa main, jusqu'à ce qu'il devienne aussi épais et aussi ferme qu'une tranche de saumon. »
Mais Carine, qui entendit cette proposition, déclara qu'elle était obligée de s'en retourner, et Marcel, qui n'avait pu s'empêcher de remarquer les mains noires d'Akka, ne se souciait nullement de goûter le mets qui lui était ollert.
« Eh bien ! reprit Svendsson en s'adressant de nouveau à Walter, puisque tu ne veux pas rester, je te porterai prochainement une belle cuisse de renne.
— Non, non. répliqua le docteur, je te remercie.
— Ah ! lu méprises le don du pauvre Lajjon !
— Je ne le méprise pas ; mais j'aime mieux qu'il garde pour lui ses provisions, puisque je n'en ai nul besoin.
— lu as beau dire, répondit Svendsson, j'irai te porter un présent.
— Et moi, dit Akka à Carine, je n'ai rien à vous porter ; mais je vous remercie de tout mon cœur de vos bienfaits.
— Pourquoi donc, dit Marcel au médecin, en reprenant avec lui le chemin de Hammerfest, ne voulez-vous pas acceptez cette olfrande de Svendsson ? Il me semble que c'est bien le moins qu'il vous doive pour les soins que vous donnez à sa luèi'c.
— Ah ! vous ne connaissez pas le caractère du Lapon, répondit AN aller en souriant. Celuici a, il est vrai, pour moi, aujourd'hui, un sentiment de gratitude, et son offre est sincère ; mais le présent qu'il m'aura fait, il le notera dans sa mémoire. Dans un an, dans deux ans, chaque fois qu'il viendra à Hammerfest, il entrera chez moi et me dira : <i Donne-moi donc un verre d'eau-de-vie, ou <' un peu de tabac. Tu te rappelles quel su- « berbe quartier de renne j'ai détaché de mon « stabur pour le déposer dans ta demeure ! »
<( Les pauvres gens ! je ne les blâme pas : la misère do leur situation éclate jusque dans leur élan de générosité, et les quelques denrées exotiques qu'ils entrevoient autour de nous, leur apparaissent comme des merveilles. Ils nous gratifient de leurs dons avec le même esprit de calcul qui animaient jadis leurs ancêtres, dans les sacrifices qu'ils faisaient à leurs idoles.
— A ous avez bien raison, dit Carine, d'être indulgent pour les Lapons. Quiconque les a vus de près, dans leur isolement, dans leurs soulTrances de toutes sortes, ne peut songer à eux sans une pensée de commi.sération. Mais je ne compi'ends pas ce que vous dites des anciens sacrifices de leurs aïeux.
— .Te vais in'expliquer. Au temps de leur paganisme, les Lapons avaient, de même que les Indiens et la plupart des peuples primitifs, une jolie variété de fétiches, des pointes de montagnes, des pierres déforme bizarre, parfois même des tiges d'arbustes contournés. Sur ces montagnes, sur ces pierres, qu'ils considéraient comme des symboles divins, ils allaient déposer des cornes de renne, ou des plumes d'oiseau, avec l'espoir que le dieu auquel ils rendaient cet hommage transformerait ces |)lumes en autant de coqs de bruyères ou de gelinottes, et ces cornes en bons et beaux quadrupèdes.
— C'était, en effet, remarqua Marcel, une assez bonne spéculation, si elle eût pu réussir. Mais ces dévots Lapons avaient ils un grand nombre de dieux, pour placer avec cette douce confiance les débris de leur chasse et de leur troupeau ?
— Une quantité, répondit Walter : des dieux dans les astres et dans les airs, des dieux à la surface du sol et dans les entrailles de la
Loire, dos dioux pour cliaquo mois, pour chaque saisou, pour cliaque événeniout. Mais ce u'étaienl point dos dioux brillants et joyeux, comme ceux do la Grèce, ni belli(pieux, comme ceux dos Scandinaves, ni terribles ou mysticpies, comme ceux do l'Inde : c'étaient de pauvres dieux sans auréole, sans éclat, et sans oxiffonce ; ils se conlenlaiont d'une modeste ollVando et obéissaionl à l'évocalion du sorcier.
« Ces sorciers, ces A'ortatV/es, dont je vous ai déjà parlé, occupaient une grande place dans In Iribu laponne : ils formaient entre eux une corporolion mystérieuse, et imposaient la crainte et le rosjjecl à la crédule population. \ l'aide de leurs riinbooin, luie espèce de tambour sur lequel étaient dessinés <Trossièrement dos signes cabalistiques, ils prétendaient guérir les maladies, découvrir les objets perdus ou volés, deviner l'avenir, pénétrer dans l'empire des morts, entrer en communication avec les esprits invisibles. Comme cet antique magicien dont parle Ovide, ils prétendaient aussi subjuguer les éléments ', et vous pouvez lire, dans une relation de voyage du xvn"' siècle, le naïf récit d'un chirurgien embanpié sur un navire de Copenhague, qui raconta comment il acheta d'un sorcier lapon une provision de bon vent, enfermée dans un mouchoir -.
« Non contents d'accomplir avec leur runboom tant de prodiges, les Noaaidos employaient à leur service divers animaux. Los traditions populaires du moyen âge rapportent que Cornélius Agrippa, le fameux nécromancien, conduisait à sa suite un démon sous la forme d'un chien noir. Les traditions laponnes signalent un Noaaido qui avait soumis à ses volontés un oiseau, un serpent et un renne. L'oiseau le guidait dans ses pérégrinations, et de temps à autre, comme le corbeau d'Odin, lui apportait les nouvelles des lieux lointains ; le serpent lui servait de monture pour se rendre au sabbat, au Blocksberg des sorciers, ou d'instrument pour se venger de ses ennemis; le renne assaillait et tuait les rennes de ses rivaux.
— iUw de citations vous venez de faire en un instant 1 dit Marcel ; vous lisez donc beaucoup ?
— ,Io lo orois i)ion ! s'écria Carine; il n'aime que les livres, et, quand il a le bonheur d'en