CHAPITRE VI
Fiallho(] mord Der lappen /lijttar kring mn frihel hoc sin hiord. Tegneh.
1.0S haules inonlaRiies du Nord, où erre le Lapon avec son U'oupeau et sa libcrlt'.
<( \ous avez donc la clientèle des Lapons ? dit Marcel au docteur.
— Oui, répliqua Walter, qui ne demandait pas mieux cjue de 'répondre à toutes les questions du jeime lieutenant, car il était instruit et expansif, et dans sa petite ville de Ilanimerfcst il ne Irouvaitpas souveid l'occasion de développer ses connaissances. Autrefois, ajoula-l-il, les innocents Lapons ne se souciaient guère de la science de nos écoles. Dans les divers accidents de leur vie, ils ne consultaient ({ne leurs sorciers. S'ils avaient un voyage à entreprendre, une aflaire diflicile à terminer, c'était le sorcier qui, comme l'oracle des peuples anciens, comme la Velléda des Gaulois, connue le Schamann des Tcheremesses, leur donnait une décision. Si l'un d'eux tombait malade, ils attribuaient sa débilité au départ de son âme qui s'en allait, disaient ils, dans les régions souterraines, visiter les morts qu'elle regrettait. Le sorcier, avec son tambour magique, devait alors é\o(pier celte âme et la
conjurer de rentrer dans le corps qu'elle avait déserté.
— Vraiment.' s'écria Carine; mais c'est là une très poétique idée I
— Oui, reprit Walter, une idée d'un spiri tualisme étonnant, digne de notre mystique philosophe. Swedenborg. Cependant les Lapons en sont venus à reconnaître que le sorcier, pour accomplir ces conjurations, buvait beaucoup d"eau-de-vie, exigeait un rigoureux salaire et ne parvenait pas souvent à ramener dans son domicile terrestre l'âme fugitive. Maintenant, chaque fois qu'ils en trouvent l'occasion, ils s'adressent volontiers à un médecin. Mais, dans leur isolement et dans leur vie errante, ils sont souvent obligés de chercher eux-mêmes un remède à leurs infirmités, et ils ont conservé certaines cures traditionnelles dont rien ne peut les détourner. Ainsi. par exemple, s'ils éprouvent une atteinte de scorbut, ils ne se décideront guère à employer le cochléaria, que la nature, dans une de ses commisérations, a répandujusqu'aux derniers confins des terres arides du "Sord. Ils préfèrent avaler du sang chaud de rennes ou de phoques. Pour arrêter une hémorragie nasale, ils se mettent sur le nez une lam-e de fer chauffée dans la cendre. Pour guérir un mal de tète, ils se brûlent le front avec des morceaux d'amadou enflammé. S'ils se font une entorse, s'ils se brisent un membre, ils se hâtent de tuer un chien, appliquent sa peau saignante sur leurs fractures, et renouvellent plusieurs fois cet appareil. Ils sont très exposés aux maux d'yeux, par l'épaisse fumée de leurs tentes, par la réverbération du soleil sur la neige. Dès qu'ils éprouvent un de ces accidents, ils se font nettoyer l'intérieur de la paupière avec la pointe d'un couteau. Quelquefois une main maladroite leur crève la prunelle; quelquefois aussi cette singulière opération les guérit.
— Mais quelle est, en général, demanda Marcel, leur constitution physique? J'ai lu plusieurs récits de voyageurs français et anglais qui décrivent la physionomie, le caractère, les moeurs des Lapons, et je ne suis pas sur que ces descriptions sont bien exactes, à commencerpar celle de notre illustre Regnard, qui aurait pu faire encore un bout de chemin au delà du lieu où il gravait son Défait orbis, et qui me paraît avoir consigné dans sa relation des remarques fort é(jui\0(iues.
— Oui, répondit Walter, on a publié une quantilé de livres sur les Lapons, non seulementdans nos contrées, mais en lJanemark,eii Norvège, dans les pays les plus rappiochés de
cette race singulière. Les peuples civilisés éprouvent une certaine curiosité à regarder ceux qui restent en arrière de la marche des nations et qui, dans le mouvement ascensionnel de l'humanité, conservent leur état primitif; c'est pour eux un objet d'étude, une espèce de phénomène, comme un animal fossile pour le zoologiste. Aussi, voyez avec quel intérêt les navigateurs anglais s'occupent des Esc|uimaux qu'ils rencontrent dans leurs expéditions au Groenland ; les Russes, des tribus à demi sauvages dispersées à l'est de leurs immenses domaines, sur les frontières de la Chine, et les Américains, des restes des hordes indiennes (ju'ils ont refoulées jusqu'aux dernières extrémités de l'Ouest et du Nord.
« En ce qui concerne les Lapons, nos meilleurs livres sont ceux des missionnaires suédois et norvégiens, qui ont pris à tâche de convertir au christianisme cette vieille race ignorante, cjui l'ont suivie dans la vaste région où elle est disséminée, qui ont vécu de sa vie nomade, et plus tard se sont établis dans différents districts où ils ont constitué des communautés chrétiennes. Comme vous ne pouvez pas lire ces livres, et comme vous n'avez pas non plus, je pense, l'intention de faire une étude approfondie de nos pauvres Lapons, je vous dirai brièvement leurs principaux traits de caractère.
« Vous remarquerez d'abord, quand vous les verrez, qu'ils ne sont iioint si petits qu'on les dépeint ordinairement ; ils ne méritent pas plus d'être abaissés au niveau des nains que les Patagons ne méritent d'être élevés à la hauteur des géants. C'est l'observation superficielle ou l'imagination des anciens voyageurs qui a enfanté ces erreurs. Les Lapons sont, en général, d'une taille moyenne, et il en est qui ne dépareraient point, par leur stature, un régiment de carabiniers ou de dragons. Vous remarquerez aussi cju'ils ont presque tous les cheveux noirs et les yeux noirs : c'est là évidemment un des signes de leur origine distincte, un signe saillant, surtout au milieu de la blonde race européenne qui les entoure. Mais quelle est cette origine .' D'où viennentils ? A quelle époque se sont-ils implantés dans le Nord ': A quelle langue se rattache leur idiome '} Nul ethnographe et nul philologue n'a i)u encore résoudre d'une façon po- .sitive ces j)roblèmes. Quelques savants ont cherché à démontrer qu'il y avait de notables analogies de physionomie et de caractère entre les Lapons et les Juifs, et l'un d'eux n'a pas craint d'affirmer que la tribu laponne provenait d'une des tribus d'Israël qui furent em-
menées captives en Assyrie par Salmanasar; d'autres la disent apparentée aux Turcs, aux Avares, aux Hongrois. Mais ni parchemins, ni traditions, ni monuments, rien qui puisse éclairer d'un rayon lucide ces dilVérents systèmes. C'est un de ces mystères »jue le vieux Saturne semble livrer malicieusement aux investigateurs du passé, comme pour s'amuser de leurs reclierches et de leurs déceptions.
« Ce qu'on a tout lieu de croire, d'après les récentes observations d'un habile professeur, M. Nilson, c'est que cette race, autrefois beaucoup plus nombreuse et plus prospère qu'elle ne l'est aujourd'hui, se l'épaiulit dans les régions méridionales de la Suède, jusqu'en Scanie, et qu'elle a été peu à peu rejetéc au iNord par l'ascendant d'une race plus forte. Les Lapons eux-mêmes ont conservé une vague réminiscence de cet événement, et ne craignent pas de le raconter, car ils ont trouvé le moyen d'y joindre un sentiment d'orgueil national. « 11 fut un temps, « disent-ils, où nos aïeux et « les aïeux des Suédois ne « formaient qu'un même 1 peuple; un soir, une tem- « pête violente éclate, le Sué- <' dois a peur et s'abrite sous « des planches ; le Lapon « brave fièrement l'orage.
« Depuis cette épociue, le « Suédois s'est construit des « maisons ; le Lapon, plus « robuste, vit en plein air. i
— Et ces Lapons, dit Carine avec un accent de pitié, ces pauvres gens, dont les ancêtres cultivaient jadis les plaines lécondes de la Scanie, sont à présent très malheureux !
— Moins malheureux peutêtre, reprit le docteur, qu'on ne se le figure, si comme l'a dit, je crois, un poète italien,
il n'y a pas une plus grande douleur que de se souvenir des jours de félicité dans la misère \