‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 20 sur 47 · COLERIDGE · texte numérisé non relu

COLERIDGE

La glace ici, la glace là, la glace de tous côtés.

« Mauvaise nouvelle I dit le pilote en se rapprochant des deux olficiers.

— Quoi donc ? demanda Blondeau.

— Eh bien ! voilà : je comptais que nous pourrions prochainement atterrir sur cette côte, et j'aurais voulu vous conduire dans la baie de Bell-Sound, où il y a plusieurs bons ancrages, et où l'on trouve des ruisseaux d'eau douce ; mais je vois que toute cette plage est obstruée par les glaces. Ces scélérates glaces I Il n'y a rien de plus capiicieux et de plus fantasque I Je ne serais pas éloigné de croire qu'elles sont habitées par de malins Trolles qui s'amusent à les promener de côté et d'autre, pour vexer les pauvres pilotes. Tantôt elles s'en iront barrer le cap méridional du Spitzberg ; tantôt elles s'amasseront à l'est, tantôt à l'ouest. La côte occidentale est pourtant ordinairement la plus sûre et la plus fré quenlée : c'était là que se rassemblaient autrefois les navires hollandais, et c'est là que nos pêcheurs norvégiens essayent encore d'aborder.

La côle orientale, au contraire, est d'un accès très diffîciJe : peu de rades sûres ; des bancs de roche qui se cachent traîtreusement sous les eaux, et sur lesquels un bâtiment se brise comme une coquille de noix, puis des coups de vent extraordinaires et de vastes banquises. Il y a eu là de terribles catastrophes, de mémorables événements, entre autres celui des quatre matelots russes qui se trouvèrent abandonnés sur une des îles de cette mer enragée. Tout le monde connaît cette histoire.

— Quelle histoire? s'écria vivement Marcel.

— ^ ous devez la savoir, vous qui lisez tant de livres, que ma fille ne se lasse pas de me vanter votre science universelle ; on en a fait une brochure qui a été traduite en suédois, et même en islandais, et, je crois, en français.

— C'est singulier, dit Marcel ; moi qui ai tant cherché toutes les relations de voyage dans le Nord, je n'ai nulle idée de celle-là ; veuillez nous la raconter.

— Avec plaisir, répondit Lax, d'autant que je m'étais déjà proposé de la raconter à l'équipage. Je me préparerai par là à un récit plus circonstancié : car, avec vous, je pense qu'il faut abréger ; vous de^^nez les choses avant qu'on en ait dit la moitié, tandis que les matelots, c'est un cercle d'auditeurs qui écoute joliment un conteur, qui demande des détails, et n'en a jamais assez.

— Nous vous écouterons très attentivement aussi, dit Blondeau. Pour être plus à l'aise, entrons dans la dunette, et buvons un verre d'eau-de-vie: j'espère que cela ne vous sera pas désagréable.

— Cela me fera grand plaisir, répondit Lax. J'ai passé là-haut deux heures, par un coquin de vent que les Américains appellent le barbier, et ils ont raison, car il vous rase la figure, comme avec une lame des mieux allilées.

— Faut-il, reprit Marcel, inviter Mademoiselle Carine à venir vous entendre !

— Non, répliqua Lax : elle connaît déjà cette histoire, et elle en connaît bien d'autz-es qu'elle pourrait vous narrer mieux que moi. »

Les trois amis entrèrent dans la chambre du capitaine et s'assirent sur des escabeaux, Autour d'une petite table.

« Fameuse eau-de-vie 1 s'écria Lax en avalant d'un trait le verre que Blondeau lui avait présenté. A Hammerfest, nous n'en trouverions pas une pareille. Nous n'avons que de l'eau-de-vie de grain qui descend comme une râpe dans le gosier.

— Encore un verre ?dit en souriant le capitaine.

— ^ olonticrs. Je crois cjue j'ai un glaçon

LES FIVNCÉS DU SPITZBERC.

dans l'estomac : celto cliando liqiuMir le fora fondre. »

(Juand il eut savoun- ])lns lonlemonl sou second verre cl alluiiu' sa pipe, le pilole commença son récit :

« Vous saurez donc, dil-il, qu'il y a un bon nombre d'aimées, un siècle, je crois, un marchand de Mesen expédia un navire de pèche au Spitzberg. Le commandant de ce navire, qui savait son affaire, voulait aller, comme les Hollandais, sur la côte occidentale ; mais des vents impétueux auxquels il ne pouvait résister l'entraînèrent à l'est, et le jetèrent près d'une îleqiie les Uusses appellent Maloï-Broiine, petite brune, une drôle de petite brime, comme vous allez voir.

« Un savant de Christiania, M. Keilhau. ([ui a visité le Spitzberg, et que j'ai vu à son passage à Hammerfest, m'a dit qu'il croyait que cette île est celle que les Anglais marquent sur levn- carte sous le nom de llnlfnioon : elle se trouve vers le soixante-dix-huilième degré de latitude, mais qu'importe 1

« A peine le bâtiment était-il là. à une lieue environ delà plage, qu'il fut tout à coup cerné par des amas de glaces notlantcsoù l'on n'entrevoyait pas la moindre issue.

« Alors le contre-maître, nommé Himkoff, dit à ses compagnons qu'il se rappelait que d'autres Russes avaient construit sur celte île une cabane, qu'on la retrouverait peut-être et qu'on pourrait y passer l'hiver.

<■ C'était là une bonne nouvelle, dans l'effrayante situation du navire. Luimème olîrit de s'en allerà la recherche de ce précieux refuge et partit avec son lilleul. l\an llimkok, et deux autres matelots.

« Comme ces braves gens avaient un Irajet diiticile à faire sur des monceaux de glaçons, ils n'emportaient que juste ce qui pouvait leur être nécessaire, en cas d'accident, pour une absence d'un ou deux jours.

" Voyons que je tâche de me rappeler ce q-i'ils avaient : un fusil, une poire à pondre, douze balles, une hache, un petit chaudron, un petit sac renfermant une vingtaine de livres de farine. C'est tout," je crois ; non, ils emportèrent encore un couteau, un briquet, de l'amadou, du tabac et des pipes.

— Sages précautions ! dit Blondeauen bourrant de nouveau sa pipe, coinme povu" faire voir, "par son propre exemple combien il appréciait l'utilité de cet ustensile.

— Les quatre aventuriers, reprit le pilote, après avoir cheminé à une demi-lieue de distance dans l'intérieur de l'île, découvrirent la cabane qu'ils cherchaient, ime belle et solide

LES Fl.iXCliS DL SPITZBERG

cabane, ma foi 1 divisée en deux compartiments, assez large pour abriter tout un équipage, et garnie d'un four ; ils y passèrent la nuit, et le lendemain matin de bonne heure ils se remirent gaiement en marche pour annoncer leur découverte à leurs camarades. Figurez-vous leur stupéfaction, lorsqu'on tournant les regards de côlé et d'autre ils ne virent que les vagues ondulant librement, plus de glaces et plus de navire. Un coup de vent avait, pendant la nuit, balayé la mer : le même coup de vent avait fait sombrer ou emporté au loin le bcàtiment. Ce qu'il est devenu, on ne sait, on n'en a jamais retrouvé les vestiges.

(( Les pauvres gens, abandonnés ainsi sur leur île déserte, sans aucun moyen pour en construire une, retournèrent dans leur gîte, bien aflligés, comme vous pouvez le penser, et bien effrayés.

(( Leur premier soin fut de pourvoir à leur subsistance. Par bonheur, il y avait autour d'eux des rennes ; avec leurs douze balles, ils réussirent à en tuer une douzaine qu'ils dépecèrent, et dont ils firent sécher la chair pour la conserver ; ils travaillèi-enl ensuite à réparer leur cabane, dégradée en différents endroits par les ouragans. Le Spitzberg, comme vous savez, ne produit aucun arbre, pas même de chétifs arbustes ; mais les courants apportent fi'équemment sur ces plages des bois d'une autre contrée, peut-être des bois d'Amérique.

— Oui, dit Marcel, dont l'esprit saisissait toujours avec avidité chaque notion de physique ou de géographie, c'est même là un des faits péremptoires que l'on a souvent signalés pour démontrer l'existence d'un passage au nord, entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique. Je voudrais bien en trouver de ces bois flottants, et voir de mes propres yeux, si, comme l'a observé Scorcsby, on y distingue des piqûres d'une espèce d'insectes qui n'existe que dans les régions boréales. Une telle remaniue est des plus importantes ; et, si quek{ue jour je naviguais vers le pôle sud, je voudrais bien, comme cela est arrivé à quelques baleiniers, parvenir à capturer un de ces cétacés cjui ont été harponnés dans les mers du Nord, et qui glissent dans l'océan Pacifique. Mais, pardon, mon cher Lax, de cette interruption : continuez, je vous prie, votre récit, qui me paraît devoir être si intéressant.

— .le continue, dit Lax, qui, depuis son embarquement à bord de la Rose-Marie, avait dû s'habituer aux digressions du jeune lieutenant.

« Les quatre matelots russes, en errant sur la côte, eurent le bonheur de trouver des

ri

pièces de bois qui devaient servir à réparer leur cabane el à cbaulTer leur poêle ; mais ce qui les rejouit bien plus encore, ce fut de recueillir divers débris d'un navire naufrage, des planclics dans lesquelles étaient encore fichés de longs clous, des rouleaux de fil caret et plusieurs pièces en fer. Leur provision de poudre était épuisée ; la découverte qu'ils venaient de faire leur donnait un nouveau moyen de salut : ils fabriquèrent des lances avec ces clous attachés solidement à des bâtons ; ils employèrent les lourds morceaux de fer en guise de marteaux ; ils parvinrent même à se façonner un arc avec une tige de sapin recourbée. Ainsi armés, un jour ils tuèrent un ours qui s'approchait de leur demeure ; sa chair h-ur offrait un bon aliment, sa peau leur servait de couverture, et en divisant ses tendons, ils en firent une sorte de fil à coudre.

— Mais, s"écria Marcel, c'est une nouvelle histoire de Robinson que vous nous racontez.

— Robinson 1 Robinson ! répliqua le pilote, choqué cette fois de celte interruption dans laquelle il croyait entrevoir une épigramme ; il m'est arrivé de lire la vie de ce marin qui a été traduite en suédois, et je ne puis nier qu'elle ne m'ait intéressé ; mais, à vous parler franchement, j'ai toujours pensé que ce brave homme comptait un peu trop sur la crédulité de ses lecteurs, et s'amusait à composer des aventures qui ne me paraissent pas toutes dignes de foi, tandis qu'au contraire celles que je vous ra conte sont très véridiques.

— Je n'en doute pas, se hàla de répondre le lieutenant, pour apaiser la susceptibilité de Lax.

— Très véridiques, et attestées par les plus solides témoignages.

— Je puis vous certifier, ajouta Marcel en souriant, que votre histoire est pour moi beaucoup plus sûre que celle de Robinson.

— Et vous pourriez ajouter plus émouvante ; car enfin, ce Robinson, il était seul, il est vrai, jusqu'au jour où il trouva son fidèle Vendredi. Mais il avait été jeté par son naufrage sur une terre féconde, où il pouvait faire d'agréables plantations, où un généreux soleil faisait mûrir ses fruits et ses moissons, et vous savez qu'il avait trouvé dans les épaves de son navire une quantité de provisions et d'ustensiles de toute sorte. Ces quatre pauvres Russes, au contraire, étaient abandonnés aux dernières limites du monde, sur un sol impitoyable, sous un ciel glacial.

— Je vous demande pardon une seconde fois, repartit Marcel, de vous avoir fort mal à

propos inle rompu, et maintenant je \ous écoute avec la plus vive attention.

— L'hiver vint, dit Lax, apaisé par cette excuse : le noir, le froid, le terrible hiver des régions polaires ! Les malheureux Russes, enfermés dans leur cabane, gémissaient de l'obscurité dans laquelle ils étaient ensevelis. Pour y remédier, ils s'avisèrent de faire une lampe avec de la terre glaise, qu'ils pétrirent en forme de vase'; ils y mirent de la graisse de renne et l'allumèrent : mais ce premier ustensile était d'une nature trop poreuse ; la graisse en se fondant le traversait. Ils façonnèrent un antre vase, qu'ils firent d'abord sécher en plein air. puis rougir au feu ; ensuite ils le trempèrent dans une bouillie de farine brûlante. Cette fois leur essai réussit. La nouvelle lampe contenait parfaitement la graisse qu'ils y versaient, et ils déchiquetaient leur linge et leurs habits pour faire des mèches. De temps à autre, avec leurs lances ou leur arc, ils tuaient encore des rennes, des renards et des ours qui, pressés par la faim, s'approchaient témérairement de leur cabane. L'idée leur vint de faire sécher à la fumée de leur poêle une partie de la chair de ces animaux ; ils la cassaient ensuite par petits morceaux et la mangeaient en guise de pain. Les peaux de ces mêmes animaux, ils les employaient à se façonner des vêtements ou des couvertures, en les trempant d'abord dans l'eau et en les enduisant ensuite de graisse pour les assouplir.

'< Ils savaient que le scorbut est une des calamités auxquelles on est le plus exposé dans les parages du NorJ. Mais la Providence a mis là, comme en tant d'autres lieux, le remède à côté du mal : ils trouvèrent autour deux, en creusant sous la neige, du cochléaria, et en firent un fréquent usage : de plus, ils employaient une précaution très usitée parmi les habitants de la Sibérie septentrionale et de la Nouvelle-Zemble : ils mangeaient dans toute sa crudité de la chair de renne gelé et buvaient du sang de renne chaud. Enfin, ils s'imposaient l'obligation de sortir et de se livrer à de violents exercices. L'un d'eux, qui était d'un tempérament apathique et qui ne voulait pas se soumettre à ces mesures hygiéniques, dépérit bientôt, et tomba dans un tel état de faiblesse, qu'il ne pouvait même plus porter sa main à sa bouche ; ses compagnons le servaient comme un enfant au maillot : puis il mourut et fut enterré dans la neige.

<< Les trois autres continuèrent à observer le régime auquel ils devaient le maintien de leur existence. Mais quelle existence ! Toujours le

ij:s fi\N(;i;s dl spit/bkkc

nirmo liivor, la iiumuo caplixilé clans celte ile maudite : nul espoir d'en sortir, cl la mort loin de leur terre natale ! Souvent ils se lamentaient sur leur trisle sort, llinikolT surtout, qui était marié. Que de fois il s'attendrit au souvenir de son foyer domestique ! que de fois il demanda à Dieu lo bonheur de revoir sa femme et ses enfants !

« Les infortunés étaient là dei)uis six ans, lorsqu'un malin, au mois d'août, ils virent poindre à l'iiorizon les mâts d'un navire : vous pouvez vous imaginer leur saisissement de cœur, à cet aspect, cl leurs transpoits ! Pour attirer ratlentiou des marins de ce bàliment, (jui leur apparaissaient comme des envoyés du ciel, ils se hâtèrent d'allumer im j^rand feu sur une colline, puis ils coururent au bord de la plage, en agitant, comme un pavillon, une peau de renne attachée à une perche. Bientôt ils eurent la joie de voir que leurs signaux de détresse étaient remarqués. Le navire se dirigeait de leur côté. C'était un navire russe qui avait lente, comme le leur, d'atleindre la côte occidentale du Spitzberg, et que les vents contraires avaient jeté, comme le leur, vers celle île fatale.

<( Le capitaine les prit à son bord, avec leur cargaison, qui se composait de vingt quintaux de graisse enfermée dans des peaux de rennes, de plnsi(>urs fourrures de renards blancs et de lenards bleus, et de dix peaux d'ours. Ils emportaient en outre, comme un précieux trophée de leurs six années de malheur, les lances, les marteaux, les aiguilles qu'ils avaient eu tant de peine à façonner, et une boîte en os que l'un d'eux avait palicmment ciselée.

« Cinq semaines après, ils arrivaient à Archangel. cl la femme de HimkolT faillit se noyer, en courant précipitamment sur la rade, au-devant de son mari. A oiià l'hisloire des quatre matelots russes. Je dois ajouter que, le bruit de leur aventure el de leur miraculeux retour s'élant répandu dans le pays, Himkofr fut appelé à Saint-Pétersbourg ; il s'y rendit avec un de ses compagnons, el y raconta à plusieurs personnes de distinction les divers incidents de son long séjour dans l'île de Maloï-Hroun. La Aéracité de son récit fut attestée par l'équipage d'un bàlimenl de pèche, appartenant au comte Schouwalollqui, l'année suivante, aborda dans celle même ile. y retrouva les traces des naufragés, et y vit aussi une croix que llinikoff avait pieusement érigée près de la cabane.

— Merci ! mon cher Lax. dit Marcel, votre relation est un curieux épisode des voyages dans le 'Sord ; je m'en souviendrai.

— Oui, ajouta lîlondcau, c'est un récit touchant et instructif, et j'en conclus que nous devons employer toutes nos forces à ne pas nous laisser entraîner sur la côte orientale. Quoique je n'aie ni femme ni enfants, je ne me soucie nullement de camper plusieurs années sur celte ile désolante : el cpiel chagrin pour l'honnèle iNL Vanskep, s'il ne nous voyait pas, d'ici à quelques mois, rentrer dans le port de Dunkerque !

— Ainsi que je vous l'ai dit, repartit le pilote, j'aurais voulu conduire le navire dans la baie de Bell-Sound, d'autant que la corvette française, la Beclierche y a slationné, il y a ([uekiues années, et que nous y trouverions peut-être encore quelc[ues-unes des conslruclions que son écjuipage y a faites. Mais celte baie esl entièrement obstruée par un banc de glace. Il faut donc nous résignera en chercher une autre plus éloignée. Pour éviter le voisinage des banquises, je vous conseillerais de mettre le cap à rouesl-nord-oucst : par ce moyen, nous aui-ions le vent plus favorable et nous accélérerions notre marche.

— Soit ! dilBlondcau. Vous êtes notre guide, el je m'abandonne avec confiance à votre direction. »

CllAlUTllE XI

Uni descendnnt marc invaribus, facienles operationern i.n aquis inullis. ipsi ridcrunt opéra Doinini et inirabiiia ejtis in prufundv. Ps. cvi.

Ceux qui vont sur mer avec des navires, faisant le nésoec dans les grandes eaux, ceux-là verront les œuvres du Seigneur et s 'S merveilles dans les profondeurs.

(Juel([ues instants après, la Bosa-Mavic fdait légèrement par une bonne brise de Iroisquarts. C'est un des plus agréables modes de navigation ; car alors le navire, appuyé d'un côté, glisse en droite ligne sans roulis et sans tangage, et, aussi longtemps qu'il \)Q\\{ rester ainsi orienté, les matelots se rei^osent.

Carine remonta sur le pont.

Frisquet, guéri par les soins compatissants (le la jeune lille, avait repris son service. Troniblon le vit passer près de lui et détourna la tête, soit que l'aspect du petit mousse lui rappelât sa récente luimilialion, soit qu'il craignit de s'abandonner à un nouvel élan de colère ; il détourna la tête, mais son regard et sa physionomie avaient une expression farouche. Lax, ayant essayé de lui faire amicalement (pielques représentations sur ses

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emportements, a\ait été si mal reçu, qu'il ne se sentait nulle envie de recommencer.

La Rosa-Marie se tenait à dix lieues environ de la côte, et on ne rencontrait plus que de temps à autre cjuelques plaques de glaces éparses qui, en glissant sous sa ciuille, ne pouvaient rcndonimager. Mais lorsqu'on arriva à la haviteur de l'ile du Prince-Charles, la jeune passagère, qui était près de la dunette, les yeux fixés sur Ihorizon, vit briller une lueur blanchâtre, semblable aux premiers rayons de l'aube, ou à la réverbération du disque argenté de la lune.

(( Monsieur Marcel 1 Monsieur ^larcel 1 » â'écria-t-elle.

Le lieutenant, qui, en stationnant sur le pont pour observer le cours du vent, avait à tout instant l'esprit et l'oreille tournés du côté de Carine, se rendit à cet appel.

« Voyez donc ! là-bas, devant nous, dit la jeune fdle, cette clarté singidière : qu'est-ce que c'est donc ?

— Sans doute, répondit Marcel, le reflet des icebergs illuminés par le soleil.

— Vous voulez dire des montagnes de glace de l'île ?

— N'on, celte ile est, à la vérité, remarquable entre toutes par sept montagnes de glace d'une

Navire au milieu d'icebergs de formes variées.

dimen.sion prodigieuse ; mais nous en sommes trop loin pour pouvoir les distinguer. Celles que vous voyez miroiter sont probablement des montagnes flottantes.

— Est-il possible ?

— J'en suis convaincu.

— Mais nous avons été beaucoup plus près de terre ; nous avons même navigué, pendant plusieurs jours, au milieu d'une couche de glace épaisse cjue vous appelez un field, et nous n'avons rien vu de pareil.

— Faut-il vous donner l'explication d'un de ces phénomènes du Nord ? J'hésite à le faire : car il me semble qu'en face des grandes scènes de la natiu'C, ce qu'il y a de meilleur, c'est de contempler et de se recueillir, sans songer aux froides solutions de la science. Si ces solutions satisfont à une de nos curiosités, si le plaisir de les connaître flatte notre amourpropre, souvent aussi elles amortissent un des^ plus vifs élans de notre pensée ; elles remplacent, par d'inflexibles analyses, les féeries de l'imagination... \oyez l'enfant qui ne sait rien, comme il admire naïvement les moindres objets qui frappent ses regards : le papillon qui voltige sur les fleurs, les fds de la Vierge (jui flottent dans les airs ; tandis que l'homme qui a fait quelques éludes se dit que ce brillant papillon est enfanté par un très vilain insecte, et tjue ces légers filaments proviennent d'une araignée.

— Eh quoi ! s'écria Carine, allez-vous à présent me prêcher l'ignorance, vous c}ui avez

un toi besoin do locinro cl uno si grande avidilô d'instruclion !'

— Malliourousonionl, répliciua Marcel, je ne suis pas d'accord avec nioiinènio ; je voudrais pcnélrer dans les secrets de la science, et souvent je suis péniblement airecté de ses révélations, et souvent je me demande s'il n'est pas plus heureux que les plus illustres savants, celui qui ne se préoccupe point de leurs laborieuses recherches, celui qui s'en lient tranquillement, en toute chose, aux simples notions de la nature ou delà tradition, à ce qu'on appelle vulgairement la foi du charbonnier. Schiller a, dans une de ses poésies lyriques, représenté un jeune homme que le désir ardent de s'instruire entraîne à Sais, en Egypte. Là, dans une enceinte mystérieuse, il s'arrête devant une image voilée, et le prêtre qu'il interroge lui dit : « Derrière « ce voile est la vérité ; mais jnalheur à qui «oserait le soulever sans l'aide de la divinité ! » Le jeune homme inq:)étuou\ eidove Je rideau sacré, et tombe inanimé aux pieds de la statue d'Isis. Ce qu'il a\ait vu, ce qu'il avait entendu, personne no peut le dire ; la gaieté de sa vie s'évanouit à jamais, et bientôt il mourut de consomption. Il y a longtemps que j'ai lu ce poënie, et il m'est resté dans l'esprit comme une grave parabole, comme une sage leçon... Mais à quoi vais-je songer i' Nous parlions des glaces, et vous désirez, je crois, cfue je vous explique leurs diverses formations ?

— Oui, répondit Garine, qui avait patiemment écouté l'aventureuse digression de Marcel ; je confesse que j'aimerais assez à avoir cette explication , dussé-je y perdre cette précieuse admiration qui, selon vos belles doctrines, serait un des privilèges de l'ignorance.

— Eh bien ! reprit Marcel en souriant, soyez punie comme vous le méritez. Il y a dans ces régions deux espèces de glace ; l'une se forme près des côtes, à la surface de la mer, à cinq degrés environ au-dessous du point de congélation de l'eau fraîche ; elle est d'une nature particulière, poreuse, peu compacte et peu transparente ; elle s'étend quelquefois à une assez longue distance de la plage, mais elle n'a qu'une durée éphémère. L'autre est celle que les Anglais désignent par le nom générique d'icebenj ; elle s'élond sur un espace inunense dans la profondeur des vallées ; elle s'élève au bord do l'Océan, entre les pics de roc du Groéidand et du Spitzborg. Ses premières couches sont probablement aussi anciennes que le sol sur lequel elles reposent ; ses autres couches se sont formées peu à peu

pendant une longue suite de siècles, par les masses de neige qui tombent sur les montagnes, qui, en été, s'y liquéfient et coulent dans les ravins, où bientôt elles se congèlent. Il existe dans l'une de nos anciennes et de nos plus regrettables possessions, dans le Canada, près do Québec, une niagnifiquc cascade qu'on appelle la cascade de Montmorency. Parfois, en de rigoureux hivers, on l'a vue paralysée par le froid, immobile et silencieuse comme une stalactite : c'est ainsi que les ruisseaux de neige du Spitzberg sont arrêtés dans leurs cours. Au printemps, la cascade canadienne reprend sa voix sonore et ses rapides élans, ^lais quand les ruisseaux du Spitzberg ont été gelés, nul soleil ne leur rond le premier mouvement ; ils s'adjoignent à l'éternelle muraille de glace, et réparent les vides qui s'y l'ont chaque année. Car, chaque année, voici ce qui arrive : les flots de la mer, qui sans cesse frappent la base du glacier, finissent par la miner, par y creuser de larges cavités ; alors la lourde façade, privée de ses fondements, s'ébranle, vacille, et tombe comme une avalanche dans les vagues. Il en est qui se brisent dans leur chute ; il en est qui restent sur l'Océan connue des collines. Dans les mers du Groenland, Parry, Ross et le capitaine Graah, en ont mesuré quelques-unes qui s'élevaient à plus de cent pieds de hauteur à la surface de l'eau, et plongeaient de sept à huit cents pieds dans ses profondeurs. Des mers du Groenland, les courants les emportent dans l'Atlantique, le long de la côte du Labrador, auprès des bancs de Terre-Neuve : c'est l'un dos périls auxquels on est exposé en faisant la traversée d'Europe à New-York. Ce superbe bateau à vapeur le Président, qui fut anéanti il y a quelques années, de toile sorte qu'on n'en a jamais retrouvé aucun vestige, il a probablement été broyé, pulvérisé près do Terre- Neuve, par les glaces qui descendaient du cap Farewell... Mais vous allez juger par vousmême de l'aspect de ces lies mobiles ; car les voilà qui s'avancent mollement de notre côté, comme si elles se berçaient sur les vagues et se dorlotaient au soleil. Si elles viennent trop près do nous, n'ayez pas peur ; il nous sera facile de les éviter. »

Le navire n'eut pas besoin do faire la moindre manœuvre pour s'écarter de cette légion de colosses ; ils défilaient à une assez longue distance pour n'inspirer aucune crainte, et assez rapprochée cependant pour qu'on put les observer dans leur solennel mouvement. Tous les gens de la Rosa-Marie se jîcnchèront sur les bastingages pour contem-

pler ce spectacle, Tun des plus merveilleux de la nature.

Il y avait eu sans doute quelque commotion et quelque bouleversement extraordinaire dans l'île du Prince-Charles : car, sur un espace de près d'une lieue d'étendue, les vagues étaient parsemées des débris de ces icebergs, débris étranges qui étonnaient les regai'ds de Carine, de Marcel, et ceux des matelots, par la grandeur de leurs dimensions et la variété de leurs formes.

L'auteur anonyme d'un voyage Imaginaire aux deux pôles signale une île où l'on voit, dit-il, une montagne déglaces taillée à facettes, et des arbres de glace « qui jettent des rameaux chargés de Hoquets de neige qui leur tiennent lieu de fleurs et de fruits ^ ! »

Quelle chétive fiction à côté de la réalité 1 Ceux qui ont réellement vu les icebergs des régions polaires ne peuvent en décrire la formidable majesté, et le peintre le plus habile ne peut réussir à représenter entièrement la diversité de leurs structures et l'éclat de leurs couleurs. Il y en a qui sont aiguisées comme les flèches d'un clocher ou arrondies comme une tour ; il y en a qui sont creusées par les vagues et se dressent sur deux piliers, comme des arcs de triomphe ; il y en a qui représentent le dessin ogival d'un édifice gotliique, ou la monstrueuse colonnade d'un temple indien, tel que le temple d'Eléphanta. A les voir onduler à la surface des flots, on dirait des pans de muraille, des ailes de cathédrale, des ijavillons de fantaisie enlevés aux cités des contrées méridionales, et conservés dans leur forme première sur ce lointain océan. Puis, à travers ces constructions gigantesques, voici d'autres images moins grandioses, mais non moins surprenantes : voici des blocs de glace qui s'élèvent sur une légère tige et s'évasent à leur sommité, comme des champignons ; en voilà d'autres qui étendent de côté et d'autre leurs brauciics, comme un buisson d'aubépine ; d'autres encore qui s'élancent en pointe pyramidale, comme un sapin ; enfin, il en est qui représentent, même aux yeux du navigateur, les meubles de son foyer, tantôt une coupe élincelante, tantôt une couchette. Scoresbv, rillustre baleinier, atTirme même a\oir vu une fois, dans cette fantastique exhibition, une table ronde trèsncttcmenl dessinée, sur laquelle étaient rangés symétriquement des verres cl des bouteilles.

En observant ces fabuleux phénomènes, ne serait-on pas tenté de croire à vme nouvelle

I. nidation d'un voyage du pôle arcliquc au pôle ant(trrti(jiie. Paris, 1721.

mythologie .'' Qu'en dites-vous, ô poétiques songeurs de l'Allemagne !' N'y a-t-il pas là toute une nouvelle sphère d'ingénieux systèmes, toute une cohorte de Djins, d'Ariel, de Trilby, qui, pour quelques méfaits peut-être, ont été bannis des riantes contrées où résident encore leurs frères, et qui, pour se consoler des rigueurs de leur exil, reproduisent, dans leur froide demeure, les images de leur chère patrie .'' S'ils ne peuvent animer ces images, ils leur donnent du moins, par leur lîuissance magique, un admirable rayonnement.

Oui, il est vrai que partout il existe une concordance manifeste entre la position géographique d'un pays et la teinte de ses plantes et de ses animaux. Sous les tropiques, « où luit perpétuellement l'invariable clarté du soleil 1 X, le feuillage des plantes est d'un vert foncé ; les fleurs et les fruits ont une vive couleur, et le plumage des oiseaux offre aux regards les nuances les plus brillantes. Dans les contrées orientales de la Perse, le peuple attribue de tels ctTets à la lumière, qu'il j)rétend que les turquoises se colorent peu à peu au soleil comme les cerises, et que celleslà restent pcàles que l'on a détachées de leur filon avant leur pleine maturité.

Dans les régions tempérées, le coloris des diverses productions de la nature est moius éclatant, et, plus on s'avance vers les parages du Nord, plus on le voit s'affaiblir. De mêuie cjue l'on a composé une géographie des plantes et des animaux dans les différentes zones du globe, de mcuie on pourrait composer une échelle géographique des couleurs : son point culminant toucherait à l'équateur, son extrémité inférieure aux régions polaires. Mais il faudrait y noter, comme un point exceptionnel, les glaces de ces régions : car, aux rayons d'un jour lumineux, les glaces ont la splendeur des plus riches trésors de l'Orient, la transparence du cristal, le rayomiement delà perle, l'azur du saphir, la verte profondeur de l'émeraude. et parfois même la fulgurance du rubis.

Il y a quelques années, un peintre d'un notable talent. M. Meyer, associé au voyage de la Recherche, mit à l'exposition plusieui's tableaux qu'il avait très consciencieusement faits au Spitzberg. En voyant ces glaces si brillantes, les régents du feuilleton, les pédagogues de l'art se firent un généreux devoir de lui représenter ses erreurs et de lui donner une charitable leçon ; s'ils avaient vu connue lui les scènes qu'il représentait, ils auraient rendu

I. « Tliw >iiii s-liiiifs ft)rcvi'r uiuhaiifrcaijlo hriglit. »

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