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Juslioo il r<'\aclilii(l(' de sim vnwp (rn^il cl à la fitU'liU' de son pinceau.
Carine était émerveillée du spectacle (jui. de minute en minute, se déroulail à ses regards avec une nouveiU» majesté et mi nouvel éclat. A tout instant ell(> exprimait son enthousiasme par une vive exclamation ; elle a])plaudissait, connue un enfant, à cette féerie de la nature, et son regard dierchail celui de Marcel pour l'associera son admiration. Cependant le voisinage de ces mas-ses de glace refroidissait d'une façon très sensible l'atmosphère. La Jeune fdle éprouvait le l)esoin de serrer sur sa poitrine les pans de son manteau, et, malgré les efforts qu'elle faisait pour résister à l'impression de la température, elle toussait. Le lieutenant l'engagea, d'im ton d'afleclion fraternelle, à se retirer, et en elle-même, elle sentait qu'elle devait obéir à ce conseil.
« Ah! notre mauvaise nature i)hysit[ue ! murmura-t-clle avec un mouvement de dépit et un sourire mélancoli([ue ; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de la ré[)rimer, comme une vile esclave, et de la faire taire!* 11 sendjle qu'elle se complaise à nous fatiguer par ses exigences, à nous irriter |)ar ses révoltes. Au moment même où notre es|)rit s'abandonne avec bonheur à un rêve idéal, la voilà qui, au lieu de céder complaisamment à cet essor de la pensée, se soidève dans son grossier élément, et noTis ramène, par l'aiguillon de la soufVrance, au sentiment de notre infirmité. La vilaine, la méchante, l'infidèle enveloppe terrestre! Dieu soit loué! Un temps viendra on nous en serons délivrés.
— Sans doute, répondit Marcel, qui, en regardant la douce figure de la jeune fille, réfléchissait que celle enveloppe lern^stre ne méritait point des épilhètes si injurieuses : mais, en attendant ([ue nous soyons délivrés de celte pauvre moitié de nous-mêmes, il est bon d'avoir quelques égards pour elle, ne fût-ce que pour apaiseï- ses rigueurs et la rendre par là plus docile. Je crois donc, quoi qu'il m'en coûte de vous voir disparaître, que vous feriez bien de ne pas vous exposer plus longtenqis à celte froide températur(<.
— Soit! n répliqua Carine.
-Mais à l'instant où elle s'apprêtait à descendre dans sa chambre, son père, qui se tenait debout au bord de la dunette, les yeux fixés sur l'horizon, cria d'une voix retentissante : Val! val: C'est le cri traditionnel euqjrunté aux Hollandais, le cri par le([uel la vigie annonce l'approche d'une baleine. Aussitôt tout est en nmuvemeut sur le navire : quelcpiesuns des matelots se hâtent de démarrer les
chaloupes, d'autres préparent les instruments nécessaires pour attaquer le monstre nautique: le harpon, les lances, la ligne, la hache.
La baleine est à environ un demi-mille de distance, lançant par ses évents deux jets d'eau (|ui retombent en poussière comme le Ilot d'une cascade.
Tromblon se précipite dans une embarcation, avec un timonier et trois autres de ses compagnons ; une seconde chaloupe va le suivre pour l'assister dans ses opérations, et lui remettre, s'il en est besoin, une nouvelle ligne. Le capitaine, le lieutenant président à ses manœuvres ; le vieux Lax va et vient, et court de côté et d'autre avec la vivavité d'un jeune homme, et Carine remonte sur le banc de quart pour observer cette nouvelle scène.
La baleine s'est replongée dans l'abîme ; elle y reste environ dix minutes, pendant lesquelles parfois elle parcourt un long espace ; mais on peut reconnaître sa marche à la profondeur du lit qu'elle se creuse, au sillage cpi'elle trace comme un navire, et souvent à l'aspect d'une volée d'oiseaux qui planent audessus d'eile et la suivent dans ses mouvements.
Le besoin de respirer l'oblige à remonter à la surface de l'eau ; elle y reste à peu i)rès deux minutes : c'est le moment rapide qu'il faut saisir pour la frapper. Le sens de l'ouïe est en elle fort développé; son regard, en revanche, est très pénétrant. Pour échappera la finesse de ce regard, les pêcheurs font quelquefois un long détour, et prennent à tâche de se ranger sur un des côtés de l'animal.
Kn r.imant de toutes leurs forces, bientôt les bateliers de la Rosa-Marie arrivèrent près du remous produit par la promenade du cétacé. Tromblon était debout à l'arrière du canot, tenant de la main gauche sa lourde ligne de trois pouces de circonférence, de l'autre le harpon forgé avec le meilleur fer, alïiléà ses extrémités, barbelé près du manche. Avec sa haute taille, sa robuste carrure, son regard fier et résolu, il avait en ce moment un aspect majestueux et une sorte de beauté imposante, la beauté de l'homme énergique qui se prépare à entrer en lutte avec un formidable adversaire.
Tout à couples vagues se soulevèrent, et retombèrent de côté et d'autre en nappes d'écume. La baleine apparut, comme une île mobile, à la surface des flots. Tromblon lui lança d'ime main vigoureuse son harpon ; la lame acérée i)énétra dans les flancs du Léviathaii, comme la hache d'un robuste bûcheron dans le tronc d'un chêne. Lax, Marcel et Blon-
deau, qui n'avaient cessé d'observer attentivement les évolutions de la ctialoupe, applaudirent à ce coup de maître. Carine frissonna et détourna la tète. En cet instant, tous les marins de la Rosa-Marie éprouvaient une de ces émotions pareilles à celles d'une foule ardente d'Espagnols assistant à un combat de taureaux. Mais si le public ici était moins nombreux, quelle ditrérence dans la grandeur du spectacle ! La galerie, c'était le pont du bâtiment ; les troupes de banderillos.
c'étaient les embarcations avec leurs actifs rameurs ; le cirque, c'était l'immensité de l'Océan, et le taureau, le géant des régions polaires, qui, par ses énormes dimensions, représente le poids de cent éléphants, qui, des débris
de son corps, de l'huile que l'on extrait de ses flancs, de la foret de fanons qui tapisse son palais, suffit pour récompenser d'une périlleuse expédition tout l'équipage d'un navire. Cependant la baleine, à la morsure du dard
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Harponnafre de la baleine.
qui la décliirail, lil vui bond olTroyable, lança dans l'air une Ironibo d'eau en frappant les vagues de sa queue et de ses nageoires, puis s'enfonea rapidement dans la mer, comme pour y chercher un refuge contre une nouvelle atteinte.
« Laisse arriver, dit d'une voix brève Tromblon au timonier ; hle la ligne, » ajoula-l-il en se relournanl vers le matelot placé près de lui.
Cette surveillance de la ligne est l'un des actes les plus importants de cette pèche audacieuse. La ligne que l'on attache au harpon est faite avec le chanvre le plus fin, roulée avec soin sur le bateau, et disposée de façon à glisser sur l'élrave. Chaque embarcation en porte environ six cents brasses, et toutes ces lignes sont préparées de manière à ce qu'on puisse, au besoin, les nouer promptement l'une à l'autre.
Dès que la baleine a été frappée, elle file dans la profondeur des eaux avec une vélocité de dix à douze milles à l'heure, et la corde file après elle. Nulle couche de goudron ne doit la roidir, nul obstacle ne doit en arrêter le dévelopjîement, et le géant nautique qui l'entraine lui imprime une telle rotation, qu'on est obligé à tout instant de l'arroser, pour ciu'elle ne s'enflamme pas dans son frottement contre le bord du canot. Souvent il arrive que la baleine emporte, dans sa course furibonde, toutes les lignes de quatre embarcations, qui représentent, dans leur ensemble, une longueur de près de deux lieues, et, si alors on n'a point réussi à l'atteindre de nouveau, à la frapper mortcMement, et si on ne peut la suivre plus longtemps, ou ralentir sa marche en serrant le cordage près de l'étrave, il faut se résoudre à l'abandonner.
Le cétacé sur lequel Tromblon avait si vigoureusement lancé son fer aigu, promettait une nueilleurc chance. Après s'être dérobé, pendant vingt minutes environ, aux regards des canotiers, il reparut à la surface de la mer dans un état visible d'aflaiblissement, et les matelots se rapprochèrent de lui la lance à la main ; mais soudain il fit un nouveau bond et se précipita sous un banc de glace, entraînant avec lui la chaloupe, dont les cordages touchaient à leur fin.
« Malédiction! s'écria Tromblon. Une autre ligne! une autre ligne! » Mais l'autre ligne qu'il demandait ne put lui être remise assez promptement, et son canot allait se briser contre la glace, et il fut obligé de trancher d'un coup de hache le lien fatal attaché à la baleine.
C'en était fait du résultat de sa vaillance ! La riche prise qu'il espérait avoir conquise, le harpon et la ligne, tout était perdu !
Il rejoignit le navire dans un paroxysme de rage. En vain le vieux Lax essaya de le consoler ; en vain Blondeau et Marcel tentèrent aussi de l'apaiser en le complimentant sur sa force et son adresse; il les écouta d'un air sombre, sans daigner leur répondre, avala en silence deux verres d'eau-de-vie que le capitaine voulut lui-même lui verser, puis s'assit à l'écart près de la poulaine, en murmurant : « Ce voyage est pour moi maudit ; j'en ai eu l'idée dès le premier jour, quand j'ai rencontré, en me rendant à bord, la vieille Bonnefonds, une vieille femme hideuse, ce qui est un signe certain de calamité. Depuis ce jour-là, je n'ai eu que des misères, et ce n'est pas fini. «