CHAPITRE XII
A^nidst immensity it touers sublime Winlei's cternal palace, buill btj Time.
J. MONTGOMERV.
Dans l'immensité s'élève le palais sublime, l'éternel palais de l'hiver construit par le Temps.
« Enfin ! s'écria un matin le pilote, après avoir attentivement observé l'horizon, si je ne me trompe, la mer doit être libre au nord-est. J'espère que nous aborderons aisément dans la baie Magdeleine, et, comme la brise nous porte de ce côté, nous pourrons même nous rapprocher sans inconvénient de l'île du Prince.
— Mais nous en sommes déjà très près, dit Blondeau.
— Très près ! répliqua Lax : il faudrait faire, encore en droite ligne, un bon bout de chemin avant d'y arriver.
— Ah ! oui, répliqua le capitaine : j'oubliais ces illusions d'optique. J'ai cependant eu l'occasion de les remarquer plus d'une fois au Groenland. »
Le fait est que, dans ces contrées boréales, la vivacité des contrastes de l'ombre et de la lumière, la hauteur, l'escarpement des côtes, produisent de singulières déceptions. A huit lieues de distance, les cimes des rocs et les icebergs se dessinent si nettement aux regards, qu'il semble qu'en un instant on peut y toucher. Comme l'a très justement remarqné un physicien, M. Van Baer, la nudité du sol contribue encore à augmenter cette erreur. Ni arbustes, ni arbres, ni maisons, aucun de
LES l-I VACKS DU SPITZBERG
CCS objets qui par dosdiinonsions roniuics sort de comparaison, et aide à prendre une mesure.
11 existe, dans les relations nautiques du Danemark, un curieux exemple de ces déceptions. Un ofTicier, nommé Heinson, fut envoyé par Frédéric 11 à la recherche des colonies perdues dans le Groenland ; on le citait conuiie un marin très habile, et il navigua, en effet, avec courage et dextérité à travers de graves diiïicultés. Après avoir subi plusieurs tempêtes et franchi plusieurs vastes (ields, il arriva en face de la plage orientale du Groenland ; un bon vent le favorisait ; la mer était dégagée de tout banc de glace. Là, en quelques instants, il croyait atteindre la côte ; mais plus il avançait, plus cette côte fantastique semblait s'éloigner de lui. A la fin. il se crut le jouet d'une puissance surnaturelle: il se sentit saisi d'une terreur superstitieuse, et s'en revint en Danemark, disant cjue, tandis que la brise enflait ses voiles, des dé. nous invisibles ou des roches cachées sous les eaux arrêtaient la marche de son navire. l,e brave Heinson attribuait à une cause in;aginairc une simple erreur d'optique : il croyait être très près de terre, lorsqu'il en était encore fort éloigné.
Ainsi, les matelots de In Rom-Marie, cpii n'avaient point encore navigué dans le Nord, aiuaient allirmé aussi qu'ils allaient en u\\ instant atteindre ce promontoire du Prince- Charles, s'ils n'avaient été désabusés par le vieux pilote ; car ils voyaient devant eux, à une distance api)arente de cpielques encablures, les glaciers de l'île, qui s'élèvent au bord de la mer comme des murailles de cristal, les sévères sommités qui les surmontent, entre autres, celte cime aiguë et dénudée qui s'élance à deux cents pieds de hauteur, et qu'on aj)pelle 1? Pouce-du-Diable, un vrai pouce satanique (jui se dresse dans l'espace, comme une aiguille de fer, et qui n'est ganté que par de sombres nuages.
La variabilité du vent et de l'atmosphère donnait, à toulinstant, à celte côte étrange un nouvel aspect : tantôt des tourbillons de vapeurs l'enveloppaient dans leurs immenses replis ; tantôt ces vapeurs, se relevant comme un rideau, dévoilaient aux regards une longue chaîne de montagnes étagées lunesur l'autre comme les gradins d'iui amphithéâtre, ou connue les assises régulières de la j)yramide de Chéops. Quelquelois, à un jet subit du soleil, une portion de ces remparts de rocs et de glaces s'illuminait comme une rue ténébreuse aux lueurs éblouissantes de l'étincelle électrique. Puis le soieil disjiaraissait de nou-
veau sous un torrent de brumes, et le vent silllait dans les cordages, et la neige tombait ctï grains anguleux, taillés comme des étoiles. « Quel temps ! disait un des hommes de la Rosa-Marie, né sur les bords de la Méditerranée; quand je songe qu'à présent, en France, on est en pleine canicule!
— Et que, près de l'équateur, ajoutait un de ses camarades, le goudron des planches du navire fond sous les pieds des matelots.
— Quel tableau inimaginable! s'écriait d'un autre côté Carine, avec vni religieux enthousiasme. Quelles merveilles dans la variété des œuvres de Dieu !
— Oui! murmurait Blondeau qui, avec sa bonne et simple nature, avait le cœur ouvert aux vraies et nobles émotions : si quieres aprender a orar, entra en la mur ' . »
Marcel remercia son ami de cette sentence, et la traduisit à la jeune fille.
De même qu'on avait distingué à une longue dislance les glaciers de l'île du Prince-(;harles, de uîème on aperçut à l'horizon lointain l'ile d'Amsterdam qui. au Nord, protège la baie Magdeleine, puis le cirque montagneux de celle baie dont les cimes enilécs justifient, comme toutes celles. qui les entourent, le nom imagé que les Hollandais ont donné à cette contrée, le nom de Spitzberg (montagnes pointues).
Un vent contraire obligeait encore le navire à louvoyer, et c'était pour l'équipage un rude travail de haler les cordages roidis par la neige, et une tâche assez périlleuse de courir sur les vergues glissantes.
Malgré le froid qui pénétrait sous son manteau, Carine persistait à rester sur le pont, et se réjouissait quand un rayon de soleil perçait à ti'avers une épaisse niasse de brouillards, Mais ce soleil qui, chaque année, manifeste pour les régions extrêmes de l'hénnsphère boréal une atîection que. pendant quatre mois, il ne peut se résoudre à les abandonner, ce pâle soleil du pôle, il n'a point une vigueur digne de sa fidélité 1 11 ne réussit qu'à peine à surmonter, de temps à autre, les obstacles qui s'opposent à sa marche lun)ineuse. A chaque instant il est menacé par une noire vapeurqui. du sein des vagues, s'élève dans l'almosphère. ou subjugué par luie subite rafale qui lui jette siu' la face tni noir linceul. Il a ix)urtafit, dans sa débilité, la vertu d'un amant opiniâtre: il s'elVorce de se dégager des entraves qui l'arrêtent, et de fixer ses regards sur cette terre qui élève tristement vers lui ses bras de