I. <( \ ;i sur mer, si tu \('ii\ Mi^pn/mlrc à prier
no\<xc et son front (h'-soU''. Quel(|uof()is, par vin (Miorgiquo clan, il parvient à répandre snr les niontai,nie.s et les vallées des torrents de li:inière ; qnelqnefnis. il ne peut déchirer, sur une longue ligne, les brouillards qui l'enveloppent, et il étincelle, connue une lauie d'acier dans un fourreau brisé. Quelquefois, il se montre au milieu d'une bruiue intense, comme une lampe suspendue à une voûte sombre. Quelquefois, il a la lueur blanchâtre des nuées magellaniques, de ces curieuses nnées de riiémisphère austral, qui, selon quelques astronomes, sont des groupes d'éloiles si éloignées de notre globe, cjueleur clarté ne peut arriver i)lus uetlenicnl Juscpi'à nous. Quelquefois, entin, il semble épuisé dans ses elTorls, cl il ne parait plus que comme un œil morue, maladif, à demi éteint dans le cercle sinistre qui comprime son orbite.
deux qui se ])laiseul à étudier les traditions ni\- I hologiqucs auraient, dans ce spectacle des variations du ciel polaire, une image saisissante de ces conllils symboliques dcpeiu t s dans les cosmogonies des anciens peuples, de la lutte primitive des ténèbres et de la lumière, des Titans contre les dieux de l'Olyiupe, du Typhon des Égyptiens contre le brillant Osiris, de l'Arizman des Perses contre le radieux Ormuzd, et des légions de géants de l'Inde contre l'inllexible N ichnou. La diflérence est que, dans le Nord, c'est le dieu de la lumière qui, après une longue collision, finit par être vaincu et disparaît tout à coup, comme s'il se retirait à l'écart pour reprendre de nouvelles forces, puis rc- \ienl, à une époque fixe, recommencer son éternel combat. Les traditions de l'Inde rapportent que Vichnou lutta pendant dix mille ans contre les démons de l'obscurité. Combien y a-t-il de siècles que le soleil lutte, chaque été, contre les oiubrcs du Spitzbcrg!' V cette question, les réformateurs de l'humanité ne uian- ((ueraiciil pus d'ajouter : Combien voilà-t-il de cycles que les lueurs de la civilisation luttent aussi contre la ténacité de l'ignorance ? Mais nous ne songeons nullement à suivre dans leurs théories les réformateurs de l'humanité.
Il était près de minuit. lorsque la Rosa-Marie^ ayant doublé la pointe d'ime presqu'île, entra dans renceinte de la baie .Magdeleine. Tout le jour, Marcel avait été occupé d'une manœuvre pénible. Carine, qui se sentait un peu souffrante, et qui ne voulait pas le laisser voir, s'était retirée dans sa chambre. Le jeune lieutenant regrettait de ne pas rencontrer ce doux et bon regard qui s'alliait si intiiuement au sien, de ne pas entendre cette voix dont l'accent harmonieux résonnait comme un accord musical dans son cœur; mais, avant tout, il avait sa tâche d'olllcier à remplir. Dès son enfance, il avait eu, par une grâce providentielle, l'amour du travail ; dès sa première jcu-
Carhie prêtait l'ureille au son de sa voix.
uesse, il avait compris la loi du devoir, cette noble loi (pii ceint la conscience de l'homme connue un anneau d'or. Puis il aimait l'exercice de sa i)rofession ; il n'avait rien perdu encore de sa joviale ardeur de marin ; il se plaisait à voir son navire courir surles vagues, tourner les écueils. Comme un amant admire, dans la grâce de sa démarche, dans le mouvement d'une danse, la jeune fille qui lui est chère, Marcel admirait la légère Rosa-Marie, dans la vivacité de son allure et la sûreté de ses évolutions. Quelquefois même, il ne pouvait l'admirer en silence; il la louait à haute voix d'un de ses habiles virements; il lui parlait, comme si elle pouvait l'entendre, comme Vnrriero espagnol parle naïvement à sa mule favorite.
(Cependant, tout en surveillant avec Lax et Blondcau d'un œil attentifla marche du bâtiment, tout en dirigeant le labeur des mate-
lots, il songeait à Carine, et la jeune fille, assise dans sa cellule solitaire, songeait aussi à lui. Elle distinguait, entre tous les autres, le bruitdeses pas sur le pont : elle prêtait l'oreille au son de sa voix, et, par lefTet d"unc mystérieuse intuition, Marcel et Carine savaient qu'ils pensaient l'un à l'autre.
Dans ce temps d'incrédulité si froide et de crédulité si déréglée, dans ce temps où, en renversant d'une main le flambeau des saints autels, delautre, on s'efTorce de faire pirouetter unetable, s'il est une idée de puissance magnétique à laquelle nous nous rendons volontiers, c'est celle de deux êtres unis l'un à l'autre par une pure sympathie, qui communiquent ensemble sans se voir, et s'entretiennent l'un avec l'autre dans le silence de leur pen.'^ée.
Mais lorsque la jeune fille entendit résonner la chaîne de l'ancre qui se déroulait sur le cabestan et tombait dans les flots, elle remonta sur le pont pour voirie lieu où elle devait probablement séjourner pendant plusieurs semaines.
Elle n'était pas riante, cette rade qu'on avait eu tant de peine à atteindre! les matelots, ayant accompli leur dernier travail la regardaient avec un triste étonnemen t.
« Ah! c'est là votre port, disait l'un d'eux. Il est joli! Ohé: la musique! en avant le fifre et le rigodon !
— Mais pourquoi donc, dit un aulrc, l'appelle-t-on la baie Magdeleine ?
— C'est sans doute, répliqua le facétieux Provençal, parce qu'une Magdeleine est venue y pleurer ses péchés.
— Il a raison, leMoco, s'écria un de ses compagnons, et, sur ma foi, l'endroit était bien choisi. »
Tromblon ne disait rien. Depuis son échec dans la capture de la baleine, son humeur sombre n'avait fait que s'accroître ; il fumait sa pipe à l'écart, lançait avec une sorte de colère sourde des boufTées de fumée en l'air, et ne parlait presque plus à ses compagnons.
Carine gra%it l'étroit escalier qui conduisait au haut de la dunette ; Marcel, qui venait de recouvrer sa liberté, la suivit.
En ce monient le ciel était couvert d'une brume épaisse, déroulée vers les quatre points cardinaux comme une lente crevassée en certains endroits, découpée à son extrémité inférieure comme les bords d'une ombrelle. Par une lie ces crevasses apparaissait le soleil de minuit, dont le disque pâle et à dejni voilé projetait une lueur blafarde sur la cime d'une montagne noire. A travers les découpures de
l'immense tissu de vapeurs, on ne distinguait que la neige du ravin et la base des glaciers.
Pas une trace de végétation, pas un signe de vie, pas un mouvement. La brise avait cessé de soufller ; la mer était immobile : c'était une de ces scènes d'une austérité funèbre, qui font fléchir la tête de l'homme et compriment sa pensée ; une de ces scènes sublimes et terribles qui n'apparaissent aux regai-ds stupéfaits qu'à cette extrémité du monde.
Ailleurs, dans les phases d'un grand calme, dans les heures où la nature entière est en dormie, on distingue encore un indice d'animation, un bourdonnement d'insecte, un vol de moucheron, un léger murmure de l'eau ou du feuillage, un souille, inexplicable peutêtre, et saisissant comme celui qui passa sur le front de Job et le fit frissonner.
Mais ici, pas la moindre vibration, pas la plus légère apparence de vitalité : un ciel de fer, une mer de plomb, un silence sépulcral !
A voir dans cette muette innnobilité les masses confuses de neige et de glace sous leur dôme de Aapeurs, on eût dit l'image du globe dans son état primitif, le spectacle du chaos.
Marcel et Carine contemplaient ce spectacle avec une même émotion, sans prononcer un mot, comme s'ils étaient subjugués par ce mortel silence, et craignaient eux-mêmes d'y faire entendre le son de leur voix.
Marcel fut le premier qui osa prendre la parole.
« ^ ous qui connaissez sans doute, dit-il, votre ancienne mythologie Scandinave, ditesmoi, ce tableau ne vous fait-il jjas songer à ce sombre Niflheim? à cet enfer de nuages noirs, de givre et de glace, dépeint en quelques traits si rudes dans les vieilles traditions islandaises ? Ou plutôt, connue vous préférez, je crois, la lecture de la Bible à celle de l'Edda, ce sinistre désert ne vous rappelle-t-il pas l'un des premiers versets de la Genèse : « La terre « était sans forme et vide, et les ténèbres « étaient sur la facede rabime. »
— Oui. répliqua la jeune fille, vous avez deviné ma pensée ; mais la Bible que vous citez si bien ajoute : « Et l'esprit de Dieu se mou- <( vait sur les eaux, et Dieu dit : (Jue la lu- « mière soit, et la lumière fut.
« Cette lumière divine, elle est là, devant nous, sur la sommité de la montagne ; et, regardez, regardez, la voilà qui se rallume comme un phare, la voilà qui se dégage de ses ombres, qui éclate dans sa splendeur. Oh ! quel rayonnement ! quelle magie céleste! »
LKS FIAXCKS DU SPITZHERG
En ce moment, en efïet. par une de ces nicrveillenses féeries dcsré<;ions boréales, le soleil, qui nn^uère ressemblail à un cierge à demi éteint smis un voile de deuil, surgissait avec un nuuv(>l éclat, s'ennammail comme un brasier et répandait au iolt» des Ilots d'or et d'argent, des torrents lumineux. A cette clarté subite, les oiseavix sonnneillànt sur la grève se réveillèrent et battirent des ailes ; la brise endormie se releva comme pour saluer le Dieu du jour ; la mer frémit au souille qui courait à sa surface; ses vagues se plissaient dans des teintes de pourpre, et le noir manteau de brume s'enlr'ouvrant, se déchirant de tout côté, lloltait sur la pente des montagnes en lambeaux épars, et les icebergs étincelaient comme des palais de cristal ou d'éineraude.
C'était l'aurore d'un nouveau jour après les ténèbres ; c'était la magnificence d'un des prodiges de la création, après l'image du néant.
Dans rcnthousiasme qui le saisit ta celte apparition, Marcel, par un mouvement impétueux, prit la main de la jeune fille et la serra dans la sienne. Carinc tressaillit, et une rougeur pudicjue se répandit sur ses joues; puis elle le regarda avec un bon regard, comme les oiseaux regardent quand ils n'ont pas peur. Par ce serrement de main, par l'expression de leurs yeux, l'honnête Marcel et la pure Carine se disaient le secret de leur cœur, et la solennelle nature du Nord semblait, par son animation soudaine, sourire à leur aveu.