‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 25 sur 47 · I. L'Enfer, chanl V · texte numérisé non relu

I. L'Enfer, chanl V

enceinte, et de poser votre pied sur la plage. — Je le veux bien, répondit elle ; mais laissez-moi d'abord examiner cet admirable panorama que nous n'avons encore fait qu'entrevoir, et qui se développe à présent autour de nous dans toute son étendue. ->

V ce.s mots, elle monta sur la diuiellc, et Marcel y monta après elle.

C'était, en efTet, un admirable spectacle que celui qu'ils allaient contempler du haut de leur ampliilliéàtre. De tous côtés, un cercle de montagnes aux pics aigus, comme des schraeckliorn, et réunies l'une à l'autre par •des cimes dentelées. Sur la pointe de ces montagnes, la neige ne peut séjourner ; mais elle s'alTaissc sur leurs flancs, elle remplit leurs interstices, elle comble les ravins, et sur les contours de ces ravins, au bord de la mer, s'élèvent les éternels remparts des glaciers. Dans cette enceinte, d'un aspect sans pareil, la rade apparaissait comme le bassin d'un lac abrité contre les orages. Le soleil, jouissant ce jour-là d'une de ses phases éphémères de triomphe, illuminait l'azur du ciel et répandait de tous côtés des lames d'or et de pourpre. A ses rayons, la neige se fondait sur les pentes escarpées; on la voyait coulercoinme des larmes sur la face immobile des glaciers ; on l'entendait tomber dans l'Océan avec le murmure d'un ruisseau, et sur la grève et sur les vagues, il y avait une étrange animation.

Si la vie végétale disparaît à peu près complètement à cette extrémité septentrionale du globe, ou du moins ne s'y manifeste plus que par quelques petites plantes chélives, la vie .animale, au contraire, y subsiste dans les plus étonnantes proportions. Dieu a partout imprimé le sceau de sa puissance, et l'un des effets de celte puissance, c'est le contraste des diverses espèces de vigoureux aniiuaux avec le sol dénudé des régions du Nord, du peuplement de l'océan polaire avec la terre inhabitée qui l'avoisine.

C'est dans ces parages que l'on a fait les premières grandes pèches de la baleine : c'est là qu'au xvii'= siècle, on comptait, en un seul été, deux cents bâtiments et près de dix mille hommes employés à la poursuite de ce géant des mers ; c'est jirès de la baie Magdeleine, sur la plage de Smeerenberg, que les Hollandais ■dressaient des tentes, construisaient des cabanes, distillaient l'huile du cétacé, et formaient enfin un tel établissement industriel, qu'on l'appelait la Batavia du Aord.

La baleine, persécutée sans cesse par les ardentes légions de Basques, de Français, •d'Angiais, de Néerlandais, harcelée par les

lances et les harpons des bateaux de pèche, épouvantée par l'arlillerie et les combats sanglants des bâtiments de guerre, a fini par déserter ce domaine où la nature lui avait assigné un si grand refuge, où l'homme lui faisait une guerre si impitoyable. Quelques-unes seulement sont restées, comme des enfants d'émigrés qui, dans le bouleversement d'une révolution, ne peuvent se résoudre à abandonner leur demeure natale ; mais leur nombre est si petit, qu'il n'offre jilus au prudent armateur une chance de lucre assez assurée, et maintenant une partie des baleiniers se dirige vers le Groenland, une autre vers les parages du pôle sud.

Cependant, au sein des mers arctiques, les pécheurs russes et norvégiens viennent chcrcUcr le morse, cet autre animal énorme, qui porte sous sa peau épaisse une couche de graisse dont on extrait une huile plus fine que celle de la baleine, et à sa mâchoire supérieure deux dents d'un pied de longueur, de vingt livres de pesanteur, qui ont la consistance et la blancheur de l'ivoire, et que plus d'un marchand préfère même aux défensesdc l'éléphant. Ces monstiueux amphibies sortent fréquemment de la profondeur des eaux. A l'aide (le leurs larges pattes, ils se traînent sur la grè\e ; à l'aide de leurs dents, ils se cramponnent, comme avec des crochets, au bloc de glace qui est, dit Martens, leur prairie. Ils se hissent ainsi à sa sommité, s'y entassent l'un sur l'autre par centaines, et passent ainsi de longues heures, immobiles, muets, dans une sorte de léthargie. Près d'eux est le phoque, à la poitrine bombée comme celle d'une femme, à la lèle ronde comme celle d'un moine rasée p:ir les ciseaux du cloilre, au regard doux et tendre comme celui d'une jeune fdle ; le phoque illustré par tant de poètes et tant de naïves traditions. Les mythologues de l'antiquité en ont fait une sirène ; la légende superstitieuse du moyen âge en a fait un religieux condamné pour une grande faute à sa demi-métamorphose, et les Islandais ont dit que ces mêmes phoques étaient les débris de l'armée de Pharaon.

Dans les champs de neige qui entourent ces animaux aquatiques, de loin en loin, apparaît le roi des quadrupèdes du Nord, l'ours blanc, au museau noir, à l'œil rouge, à la dent acérée comme celle de l'hyène, au jarret souple et vigoureux comme celui du tigre. Là aussi est le renne sauvage ; là le renard blanc et le renard bleu, aux longs poils chatoyants et soyeux, mouchetés à leur extrémité d'une petite pointe pareille à une tète d'épingle

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