I.KS FIVNCKS DU SPITZHKIIG
iWw'^viA. l/onis. l'ciiomnK' dans loiihvs les conlrcos pour sou iniclliijiouco. sort avec piccauliou (le sou repaire, et souvent échappe, l)ar la finesse de son instinct, aux jjièges (jui lui soûl tendus. Le renne cherche laborieusenicnlsous la neijjfeles hrins de mousse humide qui doivent lui servir de pâture : le renard, cet astucieux \()leur, s"a\ance souriioisemcnl vers les lieux où il llaire queUpic carcasse.
.Mais, sur la j^rève et sur les eaux, retentissent les cris d'une myriade d'oiseaux. I,à, est le goéland à l'aile hianclie comme la voile d'un iK-chevu- ; riiirondelle qui, de sou vol rapitle, rase la surface des flots ; le i)élrel qui annonce la tempête ; le stercoraire, ce brigand de la troupe ailée, qui se précipite sur la mouette ([ui vient de pécher un poisson, comme un bandit calil'oruien sur le mineur qui \ienf du jiIncL'r, et lui ravi! son butin. Là est un autre pirate, |)!us tort, plus redouté (jue le stercoraire ; les Hollandais l'ont irrévérencieusement surnommé le bourgmestre. A l'écart de celle bande sauvage, est le guillemot au plumage noir ; l'oie grise, qu'on appelle l'oie barnaciie ; le logopède. qui piétonne sur le sol comme nos perdrix, et i'eider avec son moelleux duvet.
(( Quelle quantité d'animaux de toute sorte ! s'écria Carine en observant tour à tour une fro ipe de morses et de phofiues assoupis sur les bancs dj glace, et une nuée d'oiseaux lourbillonnant autour d'elle. Qui croirait (pi'on peut \oir, dans cette mortelle région, tant d'êtres vivards ? Et comment donc i)euvenl-ils pourvoira leur subsistance!' »
Marcel aurait mieux aimé se livrer à un doux épanchement de c>L'ur cjue d'entrer dans un3 dis.sertalion d'histoire naturelle; mais il aspirait tellement à conq)lairc à la Jeune fdlc, qu'il n'hésita pas à réprimer son désir d'un autre entrelien pour répondre à la question qu'elle lui adressait.
(( Plus on observe, dit-il, la nature, plus on est émerveillé des règles providentielles qui la régissent. Tout y révèle un principe irréfragable. Tout y a sa place spéciale et sa destinée parlicvdière. La destruction même est une de ses lois de reproduction ; la mort des différents cires qui la peuplent alimentent d'antres êtres. Vous avez remarqué pcul-être çà et là, à la surface de la mer. une matière informe, ondulante ; cette matière, ({ui resscndjle à une gélatine sans consistance, c'est un animal, c'est la méduse, <pii vil, ([ui respire comme les autres animaux, qui aspire par ses porcs les imperceptibles atomes dont elle se nourrit ; celle méduse est le premier clément de subsistance
des êtres innondjrables ([ui étonnent vos regards. L'océan polaire est rempli de ces animalcules. En certains endroits même, ils se trouvent en masses si compactes, qu'ils impriment aux vagues une leinlc i)arliculièrc, une teinte olivâtre. Faibles et inertes, sans antre moyen de défense (pi'une légère faculté de picotemerd, ils alimentent les crabes, les crevettes, les i)etifs poissons qui, à leur tour, deviennent la patine des requins, des morses et des baleines. Les poissons dexiennent ensuite la pfdure des oiseaux de proie, et l'ours et les renards s'emi)arent de tout ce qui périt sur la grève ou de tout ce qu'ils peuvent saisir sur la glace. Telle est la puissance de la vie animale dans ces contrées si arides, si désolées, qu'elle se l'épand jusque dans les parages uiéridionaux. Ces myriades de harengs, qui réjouissent des milliers de pêcheurs européens, on dit qu'ils proviennent des mers du (Groenland. Le fait est-il vrai ? Je n'ose l'airn-mer ; mais plus d'un savant l'alteste. Au mois de janvier, ils descendent vers la côte d'Islande, et y arrivent ordinairement vers le mois de mars. Là, comme luie armée ([ui. en se conqitant, se trouve tr«ip nombreuse pour suivre en un même corps le môme chemin, ils se divisent en deux bandes : la plus considérable se dirige vers le nord de l'Ecosse, et, après avoir longé l'Irlande, s'approche des cotes de France ; l'autre coidonrne la Norvège et entre dans la Baltique.
« Au mois de juillet, tout ce qui reste de ces nomades légions, tout ce qui a échappé aux divers accidents d'une telle traversée et aux fdiisdes pêcheurs, retourne vers IcCiroénland. (hielques naturalistes ne craignent pas d'allirmer que les harengs ont, à celte époque, un lieu (le rendez-vous déteiMuiné, comme les oiseaux au temps de leur migralion, mais il n'a pu encor(> être découvert. C^e c[u'il y a de sur, c'est ([u'à leur départ et à leur retour ils s'axancent connue des soldats disciplinés, à la suite d'un chef qui est comme leur roi par droit de naissance, ou par droit d'élection, ou en vertu de sa taille, connue les anciens rois des peuplades sauvages de l'Océanie, car il est j)lus grand el plus fort (jne tous ses sujets. Les Hollandais, (pu attacherd une si grande importance aux prodidts de la pioche du hareng, qu'ils ont glorifié le nom de celui (pu le preuùer apprit à les saler', les Hollandais reconnaissent aisément ce roi à ses dimensions, el, dès (in'ils le trouvent dans leur nasse, ils se
I. Guillaume licmklct, mort à 13icrvliet en 1/1/17. On lui a élcv('' un moniuiicnt que Cliarlcs-Qiiiiit voulut voir, à son passage à liicrvlict.
bâtent de lui rendre la liberté, de peur que son absence ne jette le désordre parmi ses fidèles troupes. Si cette histoire de migration est exacte, les Hollandais, les Shetlandais, et une quantité d'autres pêcheurs, peuvent bien dire qu'ils doivent une de lenrs plus fructueuses '■'.'coltcï =i'.!x froids abîmes du Groenland.
(< Mais ce n'est pas tout. Ces belles grosses oies au dos cendré, au col noir et à la gorge blanche, qu'on appelle les oies harnaches, et dont la chair savoureuse délecte en hiver les gourmets d'Allemagne, elles viennent aussi des plages arcticiues, et longtemps, comme on ne les voyait couver nulle part, on ne pouvait s'expliquer ni leur propagation ni leur origine. Longtemps même il y a eu à ce sujet une singulière croyance répandue parmi le peuple. On disait que leurs œufs germaient et se développaient comme des fruits sur les rameaux d'un arbre, et en tombant à l'eau se transformaient en volatiles '. En vertu de cette curieuse crédulité, l'oie harnache était admise, comme un aliment maigre, dans les repas du carême.
« Ainsi, partout la vie, partout l'action des forces reproductives de la nature, partout le mouvement continu, jusque dans les choses les plus inanimées. Voyez ces neiges qui, en hiver s'amassent sur les flancs des montagnes, qui, l'été, se liquéfient et roulent au loin avec les flots de l'Océan ! Voyez ces icebergs qui nous entourent; par la variété de leurs formes, par l'éclat de leurs couleurs, ils humilieraient la puissance des génies qui construisaient un magique palais pour Aladin : en voilà un dont la façade me rappelle le portail do la plus belle église de Dunkerque ; en voilà un second dont l'immense arceau me fait songer aux grottes de stalactites d'Adelsberg : en voilà d'autres dont les ramifications sont comme une image de ces prodigieux arbres de l'Inde poétiquement décrits par Milton, de ces arbres dont les souches gigantesques projettent de longs rameaux qui se penchent sur le sol, s'y enracinent, y forment d'autres tiges, et s'épandent dans les airs en d'autres rameaux '^.
1. « Aucuns auteurs n'ont eu crainte il'cscrire ([ue CCS oyes naissent es arbres en Ecosse, de manière que si des Ijranclies de ces arbres espanducs sur l'eau, les fruits viennent à tomber en celle eau, ils tiennent que les petits de ces oyes cl canards sauvat^es s'engendrent incontinent, nag-ent, et que ceux qui tombent en terre se corrompent et ne servent de rien. )>(Trois navifiatioiis udinirahlr-^. ffiirlea on si'jitatlrioii. — Paris, 1699.)
2. IJrancliing so broad along, tlial in le ground The binding twigs take root, and daughtcrs About tlie mollicr tree, a pillar's sliad(> [grow High overarcbd nitb cctioing walki betxveen.
c< Quelle merveilleuse architecture que celle de ces glaciers I et à quelle date remonte-t-elle i* Les anciens Perses rapportent dans leur cosmogonie que la base de notre globe terrestre est l'Elborous (le Kaukase;. Cette montagne, d'où sont issues, disent-ils, toutes les autres montagnes, sortit du chaos comme le germe d'une plante, se développa peu à peu dans un cycle de quinze ans, puis grandit comme un chêne, et n'arriva à sa complète croissance que dans le long espace de huit siècles.
« Ici encore la fiction populaire est audessous de la réalité. Le couche primitive de ces glaciers remonte bien au delà de huit siècles, jusqu'aux âges ténébreux scrutés par les géologues, et probablement jusqu'à la première formation du sol sur lequel ils reposent. D'année en année, de période en période, ils se sont élargis et élevés comme les chaînes du Caucase. Par leur masse compacte, par leur vaste étendue, ils semblaient défier le pouvoir du temps elles diverses influences des saisons. Cependant ils subissent, dans leur grandeur suprême, l'action des plus faibles éléments. Un filet d'eau, découlant d'une nappe de neige, se fraye un passage dans leurs blocs de granit ; une vague opiniâtre sape leurs fondements ; un rayon de soleil les pénètre ; un coup de vent les ébranle. Le tonnerre n'éclate pas dans cette froide atmosphère du Spitzberg ; mais, lorsque ces énormes murs de glace se détachent de leur enceinte, ils s'écroulent dans les flots avec le fracas du tonnerre, et du broiement de leurs débris s'élève un tourbillon de poussière pareil à la fumée d'un incendie allumé par la foudre.
« \ oilà l'une des images qui étonnent la pensée aux dernières limites du monde ! Et quelle serait notre stupéfaction, si, après avoir contemplé ces phénomènes de la plage, nos regards pouvaient plonger dans les abîmes de l'Océan ! Là est un autre monde trois fois plus vaste que la terre où les races humaines bâtissent leurs demeures. Là sont des vallées incommensurables où les plus hautes cimes des Cordillières s'engloutiraient, et des montagnes dont nous ne pouvons mesurer l'étendue, et d'autres qui, de la profondeur de leur base aquatique, s'élèvent à des milliers de pieds de hauteur au-dessus des vagues. Là, il y a une richesse, une variété de productions plus inerveilleuses que celles qui nous apparaissent à la surface de la terre ou qu'on découvre dans SCS entrailles, des créatures plus monstrueuses (jue le mammouth antédiluvien. Là sont les perles étincelautes ((ue les plongeurs de Ceyian arrachent aux parois du roc pour
Li;S FIANCLS DU SPlTZlîERG
la ])aiiir(' des rciiics, el les slrncluros faiilasliqucs des madrépores, el les villes île email, cette magique eréatioii qui, dans chacuiie de ses pareelles, ])réscnle tour à lour le lioui- «feonuemeiit de la piaule, la iesi)iialioii de ranimai, la couleur purpurine de la rose cl l'inuiiobilité de la péUificatiou.
« Sous les Ilots de la uier. au pied des dunes de la Normandie, selendenlde vastes prairies (Couvertes d'un Irètlc succulent (pii sert de nourriture à des troupeaux de veaux marins, comme les herbages de la yallcc d'Aucli aux
I)uissaule végétation des océans dont on ne peut, sans un sentiment d'admiration, observer la structure et les variétés.
■ l.a partie inférieure du fucus, qui i)0urrait être sa racine, ne sert pointa sa nutrition. Si on le détache du sol où il est implanté, le fucus n'en subsiste pas moins. Il se nourrit au moyen de ses pores nombreux ou de filaments ou suçoirs qui garnissent ses pores. Il existe, par la vertu de sou élément, comme ces fleurs poétiques de l'Amérique du Sud, (pie l'on voit suspendues aux balcons de Men-
.Vlnucs cl l'iicus variés.
bœufs superbes qui font la fortune du paysan. Sur ces uièmes plages, croît une espèce de laitue dont les feuilles plissées et onduleuses sont un remède elllcace contre les lièvres, les maux de tète et les insomnies.
(' Ailleurs brille le rosier marin, dont le pédicule, passant à travers les lleurs qu'il décore, se couronne, connue d'une tiare, d'une seconde et d'une troisième rose. Partout les violettes maritimes, plus mcxiesles encore que celles qui se dérobent sous les ('(Miillages de nos haies champêtres ; partout des toulles de gazon semblables à une soie vernieillç, (pii sont un des aliments des morses et des lamenlins ; partout enfin l'algue ou le fucus, cette
LES FIAXCliS DU Sl'lTZIîERi;
doza et que l'on appelle les fleurs de l'air : Flores de l'aere. Grâce à cette faculté d'absorption et de reproduction, il se propage dans tous les océans. 11 étonne le voyageur par la diversité de ses formes, par l'éclat de ses couleurs. Dans certains parages, les médecins en extraient un remède pour diverses maladies; dans d'autres, l'homme l'emploie à ses besoins domesliques.
« I.e long des grèves de la Méditerranée, est le fucus jaunâtre, haut et ligneux comme les bruyères de nos landes. Il est l'asile d'une multitude d'insectes et de coquillages, il alimente diverses espèces d'oiseaux el de poissons. Sur CCS mêmes grèves est la coraline rie
L'Abbé R. ïh. JLapomte,
Corse, aux filaments raincux réunis et entrelacés par petites touffes. On en fait dans les pharmacies un excellent vermifuge pour les enfants.
<< Dans l'Océan, sur les côtes de France, d'Angleterre et d'Espagne, grandit l'algue empourprée qui ressemble à une branche de corail mouchetée de petites taches noires et couronnée de perles. L'auteur des curieuses notesjointes au poème de Castel dit que cette plante peut remplacer dans nos teintures l'ancien murex de Tyr et la cochenille du nouveau monde. Ailleurs est le fucus aux branches évasées comme la lyre antique. On dirait qvie le dieu des mélodies olympiennes a laissé tomber son instrument musical au fond des eaux, ou qu'il l'a livré après un amoureux concert aux blondes Néréides.
<( Sur les plages de l'Islande est la canne à sucre de l'Océan, le fucus sacchnrinus. Sa feuille, qui n'a pas moins de douze pieds de longueur, est couverte d'vuie efllorescence blanche et sucrée. On en fait, en la cuisant avec du lait, une savoureuse bouillie. On la grille aussi avec du beurre, et les pauvres moutons d'Islande, à qui une terre aride refuse si souvent ses produits, mangent avec avidité celte herbe des eaux.
« Sur les rives glacées du Kamtschaka est le fucus duîcis, à la teinte verte nuancée de rouge, qui donne aussi une nourriture aux habitants de cette malheureuse contrée, et assaisonne leur boisson.
« Dans les îles d'Orient est l'algue edulis, qui flotte sur les eaux comme une gelée à demi transparente. Une hirondelle la cueille, la pétrit avec son bec. et en fait ces fameux nids dont se délectent les Chinois dans leurs festins les plus somptueux.
(( Près de Java est le fucus qu'on peut appeler le chanvre nautique, dont on fait des filets et de solides cordages.
« Au ôo"" degré de latitude australe se déroule dans urie longueur incommensurable le varech, qu'on a justement surnommé le varech gigantesqtie. Il descend dans des profondeurs où n'a jauïais régné la lumière, qui ne pénètre qu'à cent cinquante pieds dans l'abîme des eaux.
« .\ la pointe d'Afrique est un arbrisseau maritime de trois pieds de hauteur, cjui. par la variété et la vivacité de .ses couleurs, apparaît sur les roches comme une clialoupe pavoisée.
« Dans l'Amérique russe, au fond delà mer qui arrose la côte de Silka, il y a. dit M. Schleiden, ring''nieux botaniste allemand, il y a
une forêt, il y a toute une végétation d'ime splendeur inimaginable. Là, sur les tapis veloutés des fds d'algues ondoyantes, de mousses brunes, de conferves écartâtes, s'élèvent les longues feuilles de pourpre des iridées et les tiges flexibles des alaries. Sur les écueils, sur les rocs, se déroulent, comme des rubans de soie, les légers fucus, et du milieu de ces réseaux de plantes s'élance le néreocyste, qui, à son sommet, porte une bulbe énorme où s'épanouit un faisceau de feuilles, commeune aigrette ondulante sur le cimier d'un casque. Ce sont là les palmes de l'Océan, palmes éphémères qui se développent en quelques mois et se flétrissent, puis renaissent bientôt par la puissance infinie de leur élément.
« Océan sans bornes et sans repos, disent les poètes, et c'est vrai ! 11 est la plus saisissante image de l'infini, et nous olfre la plus vivace idée du mouvement éternel I Nous ne voyons pourtant qu'une partie de ses mouvements, ceux qui se font à sa surface par les courants, par les marées, par le soufllc des vents. Combien d'autres que nous dc\''inons à peine, et qui sans cesse s'opèrent dans ses profondeurs par les convulsions volcaniques, par les vallées qui se creu.sent au pied de ses montagnes, par les migrations continues de ses diverses peuplades, par les combats de ses différentes légions. Car là aussi est la guerre, enfantée, comme dans notre pauvre monde, par la rapacité, par la jalousie, par la vengeance. Là aussi, il y a des sultans qui se disputent avec acharnement la libre disposition d'un harem, et des êtres débiles qui doivent se tenir sans cesse en garde contre les puissants ennemis qui les menacent ; et là aussi, d'intrépides prolétaires qui ne craignent pas d'attaquer le souverain des mers. Ici même, nous pourrions voir un exemple de ces luttes audacieuses : la baleine, qui, par ses dimensions, semble devoir épouvanter toutes les hordes aquatiques; la baleine dont le choc équivaut, dit Lacépède, à celui d'ime batterie de soixante canons; la baleine est harcelée comme le lion du désort, par de misérables insectes qui se cramponnent aux parties les plus sensibles de son corps, et se jouent de ses fureurs. Klle est poursuivie par le narval, qui lui plonge comme une lance dans les flancs sa longue corne d'ivoire, et par le requin, qui, de sa triple rangée de dents, lui enlève quelquefois de larges lambeaux de chair. Souvent le spectacle de ces combats échappe à nos regards; mais un jet de sang colore l'eau, un monstre marin flotte inanimé à la surface des vagues, des requins voraces le déchirent, des
LES KIANCIvS DU SPITZBERG
oiseaux (le proie fondent sur lui, et nous apprenons i)ar là le conllit qui a éclaté et le meurtre qui s'est accompli dans les mystérieuses arènes de l'Océan.
— Quelle triste chose, s'écria Carine, que de retrouver partout, dans l'histoire de la natm-e, comme dans celle des sociétés humaines, ces perpétuelles scènes de combats! Ce qui me plaît surtout dans l'idée que l'on m'a donnée du paradis terrestre, c'est le tableau de cette terre virginale s'épanouissant dans sa beauté sereine, aux yeux de notre premier père, de ce fleuve limpide où il voyait se refléter l'azur d'un ciel sans nuage, de ces animaux auxquels le Créateur lui disait de donner un nom, et qui reposaient en paix autour de lui, conune mi docile troupeau de moutons autour de son berger.
— Oui, répondit Marcel, c'est une douce image, une image qui ne nous est point complètement enlevée : car il est des jours, des heures, où elle se représente à notre âme, comme le souvenir de la patrie lointaine au cœur de l'exilé. Mais si nous ne devons jamais la levoir dans toute sa plénitude en ce monde, n'y a-t-il pas encore vm grand charme à étudier l'œuvre de Dieu sur cette terre orageuse? IMus on y regarde de près, plus on est émerveillé des lois suprêmes qui la l'égissent et des prévisions infinies de la Providence. Partoi^t Tordre éternel surgit de ce qui apparaît (pielquefois à notre faible intelligence comme le désordre. Partout la vie naît de la mort, comme de la nuit la lumière. Partout un souflle puissant pénètre, échauffe, anime la nature la plus rebelle, et sans cesse opère des transformations près desquelles les métamorpho.ses mythologiques de l'antiquité ne sont plus que de grossières fictions. La pierre même, la pierre impassible et inerte, est un exemple de ces métamorphoses. Qu'un filet d'eau y tombe journellement d'une cascade, peu à peu il la creusera. Que (piel- (pies ])arcellcs de terre loulent ensuite dans la fissure qu'il a faite, bientôt on y verra des cryptogames, puis des plantes plus fortes, puis un chêne ou im sapin, et un temps \iendra où ce même roc, miné par l'eau, dissous par l'action continue de l'humidité et de la chaleur, s'ouvrira de côlé et d'autre aux racines (jui tendent à se fixer dans ses parois, et se changera eu un monticule de verdure. Là, les chèvres du village iront brouter les branches des jeunes plantes ; là. le scarabée aux ailes d'or se balancera sur une graminée, comme un clown, avec sa ja([uette de soie et sa ceinture écarlate, sur la corde aérienne ; là.
on entendra chanter la cigale, bourdonner l'abeille. En se penchant sur le sol, on distinguera diverses espèces d'insectes qui, dans leurs dimensions microscopiques, ont un organisme complet, qui de bonne heure sont éveillés, et tout le jour circulent dans leur petit domaine, comme des gens très affairés, les uns cheminant sous les réseaux de mousse qui, pour eux, sont les lianes et les arbres gigantesques d'une forêt vierge ; d'autres gravissant résolument à la pointe d'un caillou, comme un hardi chasseur à la cime des Alpes ; d'autres encore, plus aventureux, se hasardant en une audacieuse exploration et traversant sur une feuille flottante ou sur un brin de paille l'océan d'une crevasse remplie par la pluie. Qu'un observateur perspicace s'arrête là, et sur un espace de quelques pieds il discernera peut-être plus de races différentes d'insectes qu'il n'y a de peuplades difierenles dans un des vastes Etats de l'Amérique du Nord. Peut être même il en découvrira qui ne sont pas encore inscrits dans les registres des musées, et il aura, comme Adam au preiuior jour de la création, le privilège de leur donner un nom. Mais nous n'avons pas besoin d'aller jusqu'aux lieux où ime abondante terre végétale se peuple de tant d'êtres de toute sorte, pour reconnaître les inépuisables facultés de production de la nature. Ici même, regardez eu face de vous ce tapis empourpré qui se déroule sur la pente de celte montagne.
— Je l'ai déjà remarqué, répondit Carine. et j'ai cru d'abord que c'était une masse de neige qui s'irradiait ainsi à la lueur du soleil : mais, à présent, le soleil n'y brille plus, et elle m'apparait avec une teinte sinistre, comme une nappe ensanglantée.
Rassurez-vous, reprit Marcel, c'est tout simplement de la neige; mais une neige imprégnée d'une multitude innombrable d'animalcules si petits, qu'à peine peut-on les discerner à l'aide du microscope. Demain, probablement, ces légions d'êtres éphémères auront cessé de vivre, et alors cette même neige sur laquelle ils répandent, (!ans leur rapide existence, cette couleur de pourpre, deviendra, par la décomposition de leurs cadavres, verte comme mie prairie. Afais voyez: de même que. dans la Séiiégambie ou dans l'île de Ceylan. on peut toucher aux deux extrémités de la vie végétale, d'une main au plus cliélif gazon, de l'autre au baobab dont le tronc a vingt-cinq pieds de diamètre, ou au talipot dont la feuille suffit pour mettre dix hommes à l'abri de la pluie, de même ici vous
êtes entre les deux extrémités de la vie animale : sur cette montagne, l'imperceptible infusoire, et dans ces vagues, l'incommensurable baleine : entre ces deux extrémités, quelle variété d'êtres ! quelles gradations !
— Que vous êtes bon, s'écria Carinc, de me révéler toutes ces merveilles 1 elles m'inspirent ime profonde admiration et un nouveau sentiment de piété. Maintenant, si vous pensez que nous avons assez vu ce panorama de la baie, voulez- vous que nous descendions à terre ?
— Très volontiers, répondit le lieutenant : toute ma journée est à vous. Quelle heureuse journée dans ce désert solennel, où jamais probablement aucune femme n'est apparue, et où jamais aucun homme n'a pu a\oir les émotions que j'éprouve, ma chère Carine ! »
<( Ma chère Carine 1 » c'était la première fois que Marcel lui jjarlait ainsi, et, comme s'il eût craint d'avoir été trop loin, il s'enfuit, il alla donner à un matelot l'ordre de luettre à la mer la petite yole suspendue au flanc du navire.
La jeune fdle resta sur la dunette, absorbée dans une indicible rêverie. « !\Ia chère Carine I » Ces paroles vibraient encore à son oreille. Son cœur disait aussi : c< Cher Marcel : » et ces quelques mots résonnaient en elle comme une harmonie surnaturelle. Musique céleste du premier aveu, de la première expression d'amour ! Plus tard, on en viendra à un langage plus tendre et plus explicite, d'où naîtront d'autres inipressions ; plus tard, ceux qui s'aiment noblement, sincèrement, confondront leurs âmes dans un inefl'able accord. Mais cette note timide, inattendue et entraînante, de la première révélation, elle restera comme une note unique dans la mélodie de la vie.
« L'embarcation est prête, » dit Marcel, en gravissant quelques échelons de la dvuielte et en tendant la main à Carine j^our l'aider à descendre. La jeune fille accepta son offre en souriant, et tous deux entrèrent dans la chaloupe. Marcel tenait la barre du gouvernail: Carine était sur un banc couvert d'un tapis.
En voyant devant lui cette douce et belle jeune fille, délicate et blanche comme un lis, candide et charmante comme un enfant, Marcel se disait qu'il aurait mieux valu la conduire en des lieux plus riants, sous un ciel plus doux, où les fleurs s'épanouissent nu soufRc d'une brise tempérée, où les enfants se forlilieiit dans une atmosphère propice. In^olonl<iiremenl,il sorvgeait aux ondes azurées des mers méridionales, au tiède bassin
du golfe de Bahia. au lac célébré en vers immortels par Lamartine.
Pourtant, il se trouvait heureux de voguer avec elle sur ces froides vagues du >"ord. Il aimait, et la magie de l'amour suffit pour faire de la région la plus désolée une demeure idéale ; il aimait, et en ce moment il pouvait chanter au fond de l'âme les strophes de Th. Moore :
Viens sur la mer, loin de la plage.
Jeune fille, viens avec moi :
Par le vent, la neige et l'otage, Avec bonheur je suis à toi.
Qu'importe à celui qui t'aime Les saisons, les climats, les lieux ?
Partout le cœur reste le même.
Partout le ciel est dans tes yeux '.
Carine semblait heureuse aussi de cette promenade nautique, et, lorsque la chaloupe s'arrêta à la pointe de la presqu'île, elle sauta lestement à terre et s'écria en riant ;
<' ^ oilà donc notre jardin d'été ! un tapis de neige pour égayer nos regards, des bancs de glace pour nous asseoir, et des kiosques de glace pour nous mettre à l'abri de la chaleur !
— Attendez, dit Marcel : cette bande de terre nous réserve peut-être quelque agréable surprise, .l'ai lu dans le livre de Martcns et dans celui du capitaine Phips la description de plusieurs plantes qui verdissent au Spitzberg. et l'un de vos compatriotes. M. Keilhau, a noté sur ce même sol vingt-six espèces de phanérogames, et trois espèces de fucus. Qui sait si, en errant un peu de côté et d'autre, nous n'en trouverions pas quelques-uns?
— Allons, répondit Carine ; je serai charmée de faire cette exploration, et si par hasard, nous venions à découvrir une quatrième espèce de fucus, songez un peu quel honneur !
— Oui. nous adresserions à ce sujet un beau rapport à l'Académie des sciences de Stockholm, et votre nom serait inscrit dans ses annales.
^ Non pas le mien, mais le vôtre.
-— Pas du tout ; ce sera le vôtre, et on vous décernera peut-être une belle médaille d'^or, avec Une inscription en latin : « A la savante, à l'intrépide Carinc Lax, qui, au péril de sa vie... »
— Vous vous moquez de moi, mais je prendrai ma revanche. »