CHAPITRE m
Frèi-f. dans le désert, plus d'une fleur pacliée, Au détour du senlier attend le voyageur.
A. DE Latihh.
Gnstt'riheden ar en dygd S07n kanske ingevs iadi'S i nni-den floverera til den grad so)ii i Norgc. Auwinson.
L'hospilalilé est une vertu qui peut-être ne fleuri! nulle part dans le Nord au même degré qu'en Norvège.
Le navire de M. ^anskep. filant grand largue, près de dix nœuds à l'heure, poursuivit pendant plusieurs jours son excellente marche. Les matelots, avec leur nature su i)ersti lieuse, considéraient ce temps propice comme un hemeux augure pour le reste de leur voyage, et Tromblon, en prenant son verre d'eau-devie, se lixrait aux grotescjues plaisanteries, indice de sa bonne humeur.
<( 11 paraît, mes jjetits loups, disait-il à ses camarades, que l'on s'est bien conduit à terre, qu'on n'a pas désobéi à papa et à maman, qu'on n'a pas trop fait pleurer sa Ninelle, et qu'on a sagement réglé ses comptes d'auberge, car le vieux Nélune parait satisfait et nous mène rondement. »
Il ne disait pas qu'il était endetté dans plusieurs auberges de Dunkerque, c^u'il n'a\ait réussi à se débarrasser d'un de ses plus rudes créanciers c[u'en le menaçant de l'assommer, et d'une pauvre vieille cabarelièrc qu'en lui promettant de lui rapporter douze peaux d'ours blancs et vingt livres d'édredon.
(< Viens ici, s'écria-t-il un malin en apercevant Frisquet. Approche, petit marsouin 1 » Et le prenant de sa rude main par l'oreille : « Tu as de la chance, ajouta-t-il, que nous soyons joliment orientés : car, si nous avions eu le vent debout, mon intention était de te jeter à la mer pour conjurer la déesse Am- ])hylrie, qui s'adoucit (piand on lui sert à déjeimer la chair fraîche d'un enfant... Quel caniche ! reprit-il tandis que Frisquet, C[ui était parvenu à reconquérir sa liberté, se sauvait à toutes jambes sur le gaillard d'arrière. Il n'est bon qu'à se coucher sur le lit de son maître, ou à lécher les pieds d'une donzelle. »
Dès le
moment où
rorphelin
était monté
à bord du
navire, Tromblon lavait pris en aversion, et
le i^auvre Frisquet tremblait de se trouver
près de lui.
Quelques jours s"écoulèi'ent encore, et la Rosa-Marie franchit galamment le cercle polaire. Mais à la hauteur des iles Lofoden, elle fut assaillie par un de ces coups de vents subits, inq)étueux, auxquels les meilleurs navires résistent ditficilement. En ce moment-là, Blondeau était cloué dans sa cabine par une sciatique qu'il avait contractée dans ses voyages au Groëuland. Ce fut Marcel qui fit carguer les voiles et mettre le bâtiment à la cape. Sa voix, ferme et sûre, retentissait avec une vibration métallique dans les mugissements de l'orage, et chacun de ses ordres, net, précis, accusait à la fois l'expérience du marin et l'autorité du chef.
« 11 faut l'avouer, se disait Tromblon en montant aux enfiéchures, il ne commande pas mal, ce blanc-bec de lieutenant... Mais c'est égal, il m'a fait un affront, le soir où il m'a rencontré sur la jetée, et tôt ou tard il me le payera... II... me... le payc.ra, » murmura-t-il en serrant avec une sorte de frémissement les garcettes de la voile de misaine, comme s'il croyait déjà serrer dans ses doigts de fer le cou du heutenant.
Malgré J'habileté delà manœuvre de Marcel, la f?osa-.Wflrie perdit dans cet ouragan son màt
liosa-Maric rpganlant partir le navire.
de beaupré et sa brigantine. A bord d'un bâtiment de guerre, de pareilles avaries sont promptement répai'ées ; mais pour les bâtiments de conuncrce, qui n'ont ni le même nombre d'hommes ni les mêmes ressources matérielles, il n'est pas aisé de remédier à ces accidents. Par bonheur, l'orage s'apaisa. Au vent inflexible qui s'élançait en mugissant des profondeurs du nord, succéda un pacifique vent du sud. Quelques jours après, la Rosa-Marie jetait l'ancre dans la rade de Hammerfest. Les matelots se montrèrent l'un à l'autre, avec surprise, cette ville septentrionale dont ils s'entretenaient dès leur départ de Dunkerciue, dont ils s'étaient fait, dans leur ignorance, une attrayante image.
Dans la multiplicité des êtres animés qui peuplent le globe, l'homme est le seul qui puisse vivre sous tous les climats, sous les feux brûlants de la zone torride comme dans les sinistres hivers des contrées boréales. C'est là ce qui constitue encore un de ses signes de royauté. Les autres animaux ne s'écartent guère des régions que la nature leur assigne. Les plus nomades obéissent à des règles invariables dans leurs migrations. L'homme construit sa demeure ou plante sa lente dans tous les pays. Dieu lui donne partout le pavillon du ciel et l'empire de la terre.
Cependant, de même que les naturalistes déterminent sur les flancs des montagnes, sur les plages septentrionales, les dernières lignes du sol végétal, on peut aussi rationnellement indiquer, en différents lieux, une limite à la faculté d'acclimatation de l'homme.
ai
A deux distances éloisnéos. dotix villos nous apparaissoiil coinino la manifestation do sa d(Mnière puissance d'action : t^erro-di-Pasco et Hammerfcsl : (]erro-di-Pasco, qui s'élève comme un nid de condor dans les Andes, à treize mille six cent soixante-treize pieds audessus du niveaii de la mer, pres(|ue à la lianleur de la cime du Mont-Blanc, et llamnierfest. située au-delà du 70' degré de latitude, à dix-neuf degrés et demi du jxMe arctique.
Des mines de métaux précieux, Vanri sacra J'nmes, ont attiré une population d'ouvriers et de spéculateurs sur ce revers de montagne péruvienne au(|uel les Indiens ont donné le nom de Pana, qui HÏgmWp (lépi'uplé .
Les produits de la pèche ont attiré au bord de l'île de la Haleine illvaloë), sur un sol aride, au pied d'une enceinte de montagnes dénudées, près des glaciers éternels de Seiland. plusieurs centaines d'intrépides bateliers et des familles de marchands. Les uns ont bâti deçà, delà, entre les rochers, leurs cabanes en bois; les auti'es, leurs maisons et leurs magasins ; puis une église s'est élevée au milieu de ces habitations, et un prêtre, à qui les marins payent la dîme de leur pèche, enseigne à celte extrémité du monde le dogme évangélique.
L'été, pendant deux mois environ, cette petite ville esttrès animée. On y voit aborder des navires de Russie et de Norvège, du Danemark et quelquefois d'Angleterre, les uns revenant, avec leurs cargaisons de morues et de fourrures, de leur courageuse excursion au Spilzberg; d'autiTS chargés de denrées européennes qu'ils échangent contre les produits des contrées boréales ; et les marchands alors sont très atlairés. et svu' le port et dans les tavernes on entend balbutier à la fois plusieurs langues, comme parmi les ouvriers de la tour de Babel.
En môme temps, cette froide terre du Nord semble chercher à se parer jiour recevoir dignement tant d'hôtes étrangers. Ses sommités de Seiland ne peuvent se dégager du manteau de neige qui les revêt, et son Tyvefield ne peut se décorer de plantes verdoyantes, car nulle terre végétale ne se lie à ses flancs de granit. Mais, par un beau soleil, les cimes de neige étincellent comme des nappes d'argent. La surface noire du Tyvelield brille connue une lame de l)asalte, la mer est bleue comme vm lac de Suisse, et les maisons et l'église de la petite ville, revêtues d'une couche d'ocre, ont un éclat de pourpre romaine. Puis voilà (jue dans les sinuosités de la \ allée, des grouj)es de bouleaux nains élèvent gaiement leurs petits rameaux au-dessus du sol, se couvrent de
feuilles, et semblent se réjouir de la chaleur qui les ravive, du jour qui les éclaire après levir long sommeil. Puis voilà que, près du port, au milieu des ci'is rauques des matelots, des voix vibrantes des marchands, on distingue un doux et frais murmure : c'est un petit ruisseau (pii descend des aspérités de la montagne, sautille comme un enfant joyeux sur les rocs, et coule mollement vers la mer dans un lit bordé d'herbe verte et de myosotis.
La plu])arl des llenrs et des arbustes ont leur légende endjlématique. L'homme n'a pu les Aoir grandir près de lui sans les associer, selon leur diverse nature, à ses joies ou à ses douleurs. Le lis a sa gloire biblique et sa noble gloire de France; le lotus, son caractère sacré dans la religion des Hindous :1a rose, ses symboles d'amour chantés par Anacréon et par les poètes persans; l'hyacinthe et l'anémone, leurs traditions mythologiques ; les cyprès, le romarin, le mélèze, leurs images de deuil ; la giroflée et le narcisse, leur gaieté rustique ; la tulipe, ses histoires linancières de hausse et (le l)aisse dans le commercial pays de Hollande.
Les IMnlandais célèbrent à tout instant, dans leurs poésies naïves, le bouleau, et, si les Guaranis des bords de l'Orénoque ont une poésie, que ne doivent-ils pas dire de l'arbre providentiel qui est à peu près leur unique moyen d'existence?
Le myosotis a aussi sa légende, une tendre et mélancolique légende d'Allemagne. On raconte qu'une jeune fdle, qui se trouva tout à coup saisie et emportée par un torrent, jeta cette fleur à son amant, en lui criant : Souriens toi (le moi ! Ils ont bien raison, ceux qui croient à cette légende. Depuis les rives de nos ruisseaux jusque sur les pentes de l'Altaï, jusque dans les froids ravins du cap Nord, partout la jolie fleur regarde le voyageur avec ses doux yeux bleus, partout elle semble lui dire : « Souviens-toi... souviens-toi delà terre natale et des trésors d'amour que tu y as laissés. )> Un naturaliste rapporte qu'on a vu, après la bataille de AN aterloo. une quantité de myosotis germer tout à coup sur ce sol arrosé de tant de .sang. Tandis que les diplomates et les généraux discutaient alors leurs questions de finance et de politique, la fleur sympathique parait doses boutons d'or, de sa collerette d'azur, la tombe des soldats, et disait à ceux qui visitaient cette terre sinistre, comme une mélodie de Thomas Moore, comme une messéniemie de Delavigne : « Souvenez-vous, souvenez-vous de ceux qui sont morts dans
cette nirlf'e des peuples, sous le drapeau de leur nation ! »
Aussi est-elle aimée, la jolie plante, aimée partout et à tous les âges ! Les botanistes seuls persistent à la désigner, dans leur sèche nomenclature, parle nom grossier qu'ils lui ont infligé '. La jeune fdle d'Allemagne ne la connaît que sous le nom de ^ ergissmeinnicht, et les Trançais et les Anglais, et les Suédois et les Russes traduisfut, dans leur idiome, cette même dénomination -.
Mais à l'époque où le navire de Dunkerque arrivait dans la radedeHammerfest, nul myosotis ne fleurissait au bord du ruisseau, nulle branche de bouleau n'avait encore reverdi. L'hiver, l'opiniâtre hiver, enlaçait la petite bourgade septentrionale dans sa froide étreinte. La mer était sombre, le ciel brumeux, la terre couverte de neige. Seulement, la durée des jours s'accroissait rapidement, et les habitants de Hammerfest saluaient avec joie la réapparition de la lumière vivifiante, qui les déserte et les laisse plongés dans une obscurité profonde pendant plusieurs mois.
Déjà les bâtiments employés à la pèche du Spitzberg étaient partis. Les navires étrangers n'arrivaient pas encore; les négociants inoccupés se tenaient enfermés dans leur demeure, et, en attendant la saison sérieuse du travail, continuaient leurs longues parties de cartes. La ville était morne et silencieuse. Çà et là seulement, on voyaitcheminer à pas lents quelque famille de Quàners ou de Lapons des environs, qui venait olTrir au marché des peaux ou des quartiers de rennes, et qui, par malheur pour elle, abandonnait quelquefois toute sa cargaison dans une taverne.
L'arrivée inattendue du beau navircde Dunkerque réveilla subitement la population de Hanunerfesl dans .sa torpeur. Les négociants se hâtèrent d'ou\rir leurs magasins ; les cabareticrs rangèrent sur leurs rayons une respectable colleclion de bouteilles d'eavi-de-vic et de porter; le capitaine de la douane revêtit son uniforme et se rendit à bord de la Rom-Marie. Quelques instants après, toutes les femmes de Hammerfest étaient aux fenêtres pour voir passer Blondeau et Marcel qui se dirigeaient vers la maison de M. Sparrman, le plus actif négociant et le premier banquier du Finniark.
Les deux marins furent introduits dans un salon meublé avec un soin qui attestait à la