‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 4 sur 47 · Myosotis, (iri'illc do souris · texte numérisé non relu

Myosotis, (iri'illc do souris

2. SoLiviciis-toi (le moi. — Foriiel me not. — Forgat mig ei. — Nazaboiulka.

fois la fortune et les habitudes casanières du capitaliste de Hammerfest. Un honnête rentier de France n'aurait pas dédaigné ces tentures en papier velouté qui tapissaient les murailles, ni ces rideaux en damas de laine drapés sur une patère dorée, ni ces canapés et ces chaises revêtus d'une étolTe brillante. Les productions de l'industrie arrivent jusqu'à des régions appauvries par la nature Sur cette terre dénudée de llvaioc, au bord de la mer Glaciale, les étrangers trouvaient un surprenant assemblage d'objets de luxe des plus lointaines contrées. L'acajou de ces sièges avait été coupé dans les Antilles et plaqué par un ébéniste de Stockholm ; ces papiers de tentui-e avaient été dessinés et coloriés en France ; ces élofres tissées dans une fabrique de Suisse ou d'Allemagne. Le tout avait été transporté à grands frais, de ville en ville, jusqu'à Dronlheim, puis de là expédié par le bateau à vapeur, oii chaque été les curieux pevivent s'embarquer pour le cap Nord, et décrire ensuite en de gros volumes, à l'aide de faciles plagiats, les régions qu'ils ont parcourues en quelques jours à vol d'oiseau.

Avec-ses ornements exotiques, le salon de M. Sparrman avait pourtant son caractère distinct : quelques lilliograpl)ies représentant la vie lapone, un portrait de liernadotle, un autre de Charles \ll, et les signes de défense contre l'ennemi delà maison, contre le froid, un plafond très lias, un poêle en ferre énorme, et de petites fenêtres garnies d'un double vitrage. Sur l'entablement de la fenêtre, entre ces deux vitrages, s'étendait une couche de ouate blanche, parsemée de roses et d'œillels artificiels. C'est ainsi que les habitants des régions boréales renq)lacent par une image fictive les fleurs qu'ils ne peuvent ^oir germer dans leurs jardins.

M. Sparrman accueillit les deux marins avec la courtoisie cordiale qui est une des qualités des hommes du Nord, et leur adressa la parole assez correctement en français : car jusqu'au bout du monde nous retrouvons Fusage de notre langue importé dans les cours étrangères par l'ascendant du grand siècle de Louis NIA, et de là répandu dans la bourgeoisie.

Avant de pouvoir explitpier au binupiier le motif de leur visite, les deux amis furent obligés d'abord de s'asseoir à sa table.

« C'est une coutume de notre pays, leur dit-il en souriant. Notre sang coule plus lentement que celui des habitants du Sud, nous axons besoin de l'activer, et, dans chaque maison decette ville où vous vous présenterez.

oïl comiiu'iu'cra p.ir \ous olIVir mio forliliantc boisson. »

\ CCS mots, il s'approclia de la porte entr'oincrtc, où un (ioniesli([iie l'alterulaii, el lui donna un ordre à voix basse.

Quelques instants après, une servante a])portait sur la table des tranclies de saumon fumé, des langues de i-onnc, du caviar ; puis la propre fille de M. Sparnnaii venait elle-

M. Sparrnian rcrcvant lUoiulean el Marcel.

m»"Mne, eoinme une pudique Hébé. olîrir aux Ilotes de son père du \iii, du i>orter et du vin de Madère, et se retirait ensuite diserèteinent. I.es jieuples du Nord ontconser\é l'abandon et la simplicité de l'bospilalité anticiue. Les Russes célèiirent dans leurs cbanls nationaux TolTrande du pain el du sel [lileib i sat) ; les Finlandais des rives du Muonio, quand leurs tra- \au\ d'agriculture les obligent à (piilt(>r leur

demeure, laissent leur porte ouverte el déposent près de leur foyer du lait et du pain pour le voyageur qui, passant par là. peut avoir faim et soif. Là où le climat est rigoureux, le sol aride, la i)0|)ulalion éparse el peu nonibreus(\ l'Iioiunn^ conqirend plus vivement qu'il doit aider à .son semblable. L'boinme a besoin de riiomme : c'est une des sentences du Ilarninnl. le poème islandais que les anciens Scandinaves attribuent à l(Mir dieu suprême, Odin.

Après avoir fait déguster à ses deux Aisilcurs la liqueur des lointains \ ignobles, et leur avoir oiîert des cigares de Hambourg, M. Sparrnian ('•conta avec attention les <\c\\\ demandes (jue Blon- (leau venait de lui adresser, puis il répondit :

i< Je vous procurerai aisément ce qui vous est nécessaire pour réparer les avaries de votre bâtiment. Les matériaux ne nous manquent iioinl, mais nous n'avons ([u'un liien petit nombre d'ou- ^ riers, et il est possible <[iie ce travail ne s'acliève pas aussi vite que vous le désirez. Quant à un |)ilote, il n'y eu a peutêtre pas, d'ici à Bergen, un meilleur que le vieux Lax. Depuis plusieurs années, il a fait chaque été une expédition dans les parages du Spit/berg.

Personne ici ne les connaît mieux que lui, et personne n'est plus en état d'y guider un navire étranger ; mais je doute que vous puissiez vous entendre avec lui.

— Pourquoi donc.'» s'écria Blondeau. S'il s'agit d'une ([tiestion d'argent, je suis autorisé à la traiter largement.

— La question d'argent, reprit le banquier, n'est ici ([u'un point secondaire. Lax y tient peu, el d'ailleurs il est à son aise ; mais il a une autre exigence à laquelle il tient obstinément. Il ne veut plus partir pour le Spitzberg qu'à la condilion d'emmener avec lui sa fille.

— Quel âge a-t-elle '} demanda Blondeau.

— Environ vingt ans.

— Vingt ans ! murmura le capitaine. Non, non; cela ne se ])eul. Il y a trop d'inconvé-

nicn(s dans la présence d'une femme à bord d'un bàtimcnl. Passe encore si c'était une petite fille. Mais vingt ans !... >on, c'est impossible. Si le proverbe espagnol est vrai, c'est surtout dans un cas comme celui-ci : De la inar la sal, e dé la mujer inucho mal i.

— Je comprends parfaitement votre inquiétude à cet égard, répliqua M. Sparrman. Xos pêcheurs qui sont partis il y a quelques semaines ont eu le même sentiment de répulsion. Aucun d'eux n'a voulu emmener le vieux pilote avec sa fille, quoiqu'on attache un grand prix à son expérience.

— Ce que je ne conçois pas, c'est que luimême puisse avoir une si étrange idée.

— Très étrange, en cfîet ! Mais elle lui vient d'une solhcitude qui inspire ix>urtant de l'intérêt.

— Ah ! probablement quelque fantaisie d'amour qui pourrait se développer malgré lui pendant son absence!»

— Non, vous n'y êtes pas. Mademoiselle Carineicar c'est ainsi qu'elle s'appelle; est un modèle de raison et de sagesse.

— Alors la crainte de la laisser seule pendant plusieurs mois ')

— Vous n'y êtes pas encore. Lax demeure ici avec sa sœur, une brave et digne femme, veuve sans enfants, qui a pour sa nièce une tendresse extrême. Mais voilà le fait. Mademoiselle Carine est d'une constitution délicate. Lax, qui n'a que cette fille et qui l'aime beaucoup, tremble de la voir dépérir, comme sa femme, qui est morte toute jeune. Il a lu, dans je ne sais que livre, que les voyages au Nord et l'air froid fortifiaient les tempéraments débiles. C'est en partie pour cette raison qu'il est venu s'établir ici, car il appartient à la Suède par sa naissance, et il a passé en Suède plus de la moitié dp sa vie. Maintenant il s'est persuadé que la température de Ilammerfest, qui pourtant ne ressemble guère à celle des tropiques, est en été d'une nature énervante ; il regarde sa fille comme uii oiseau qui a besoin 'l'une lointaine migration, comme une perdrix blanche des régions po-

aires, et il \eut la conduire dans les glaces du Spitzberg.

— Il y a là en effet, dit Marcel, une pensée louchante, mais qui me paraît erronée. Par pitié même pour le pauvre homme, on devrait s'opposer à la réalisation de ses projets et lui démontrer qu'il se trompe.

— C'est ce que j'ai déjà cssavé plus d'une fois de faire. réplitjMa l(> banquier, et je l'es-

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