‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 31 sur 47 · Mieux vaut un bon ;iini qu'un parunt ou un cousin · texte numérisé non relu

Mieux vaut un bon ;iini qu'un parunt ou un cousin

arriver dans la marine royale de Suèdeau grade de conlre-maîlre ?

— Je sais tout.

— El vous pensez que vous ne vous repentirez jamais, jeune comme vous l'êtes, d'avoir lié votre sort à celui d'une pauvre étrangère, d'une naissance obscure, sans fortune et sans protection ?

— J'en suis sur.

— l\egardez-moi. »

Marcel fixa sur le pilote ses yeux Hmpides, où rayonnait, dans toute sa lucidité, la pure franchise de son àme.

u Je vous crois, dit-il : si une telle physionomie peut mentir, il ne faut plus se fier en rien en ce monde. Je vous crois, et je vous confie ce que j'ai de plus cher en ce monde, mon unique bien, ma seule joie. Aimez-la ; soyez bon pour elle. Ayez pitié, si parfois vous la voyez un peu délicate et soulTrante. Elle vous aimera comme elle a aimé son vieux père; elle' ne manquera à aucun de ses devoirs. »

A ces mots. Marcel se leva précipitamment et serra, avec un transport de joie, le pilote dans ses bras.

« Ecoulez, dit Lax avec une érnotion qui lui faisait trembler la voix: j'ai encore une grâce à vous demander, c'est que vous vouliez bien m'emmener avec vous. Je sais que, le plus souvent, les vieux parents n'apportent guère d'agrément dans un jeune ménage, et je ne meliissimule pas qu'il m'en coûtera de quitter mon pays, mes concitoyens, mes anciennes habitudes ; mais je ne puis me résoudre à me sép;u-er de celle qui, depuis longtemps, est le seul mobile de ma vie. Je ne vous gênerai pas : un petit coin dans votre demeure me sullira ; et quand vous partirez pour un voyage, vous serez peut-être content de penser que Carine n'est pas seule; que son père est là, qui lui parlera de vous, qui la rassurera quand elle entendra mugir la tempête. Enuuenez-moi, mon cher Marcel.

— Vous emmenez ! s'écria le lieutenant allendri jusqu'aux larmes par cette tendresse et celte humilité ; mais pouvez-vous supposer que j'aie jamais eu une aiilre intention ? Mais Carine elle-même pourrait-elle se résoudre à vous quitter:» Et moi, nedois-je pas vous aimer comme un père ?

— Merci, vous êtes bon et vrai, et j'ai foi en vous : attendez-moi ici un instant. »

A ces mots, Lax descendildans l'enlre-ponl.

Blondeau. ({ui se promenait devant la dunette, impatient de savoir le résultat de cette conférence, s'avança près de Marcel dès qu'il le vit seul.

« C'est décidé, lui dit le jeune licufenanl : le père vient de me donner son consenlenient.

— Recevez mes félicitations, s'écria vivement le capitaine : j'espère que vous serez heureux.

— Et moi aussi, je l'espère, » répliqua Marcel avec une radieuse physionomie.

En ce moment le pilote entra, amenant avec lui Carine qui le suivait timidement, le visage rouge, les yeux baissés.

11 prit la main de sa fdle et la mit dans celle de Marcel, et se découvrant la tète comme pour prier dans une église : « Que la bénédiction du ciel... » dit-il; mais son émotion ne lui permit pas d'achever sa religieuse invocation. Il tomba sur une chaise, et fondit on larmes.

C:irine aussitôt s'approcha de lui et l'embrassa, et lui i)assa doucement la main sur le front.

Le vieillard le\a sur elle ses yeux remplis de pleni-s, avec cet etUuve de l'amour paternel qui ne rassemble à aucun autre.

Lc3 anciennes traditions arabes rapportent que l'autruche couve et fait éclore ses œufs par son regard. Celte fiction d'histoire naturelle est une image de l'indicible puissance des meilleures alfeclions de la vie. Qui do nous ne l'a éprouvée.'' Qui de nous, hélas ! ne la regrettera à fout jamais .'' Le regard d'un ami s'associera au nôtre par une expression de sympathie ; le regard d'une femme nous ravira par la pensée qu'il nous révèle ; mais le regard d'un père ou d'une mère, si bon, si doux, si indulgent, nul ;iiitre au monde ne poulie remplacer.

« Quelle sottise à moi, s'écria tout à coup Lax, de pleurer ainsi, quand je devrais me réjouir d'un bonheur inespéré ! Pardonnezmoi, mes enfants, cette faibles.se... Mais, au fait, ajouta-t-il en essuyant ses yeux et on riant, j'ai, ma foi, bien raison de verser quelques larmes. Je me rappelle que, quand jo me suis fiancé avec ma pauvre Berthe, nous avons, selon l'usage de Suède, célébré joyeusement cet événement : un grand banquet auquel présidait M. de Fersen ; tous mes camarades, avec leurs habits des dimanches, et des toasts, et des chants, comme pour un mariage ; tandis qu'aujourd'hui, de si belles fiançailles, au milieu de ces neiges, sans musique et sans

bal, ma foi ! vous avouerez que cela n'est pas gai.

— Mais, dit doucement Carine, nous les célébrerons comme vous voudrez, à Hanimerfest.

— Oui I s'écria énergiquement le pilote, à Ilammerfest, et le brave docteur y assistera, et M. Sparrmann, et tous les gens de la ville, et je danserai comme si je n'avais que vingt ans.

— Et, en attendant, reprit d'un ton câlin la jeune fille, vous serez content de penser que j'ai, près de moi. mon Fiistinan, et que je suis sa Karasta '.

— Allra Kdrasla min ^, dit Marcel, qui se souvenait des leçons de suédois que lui avait données la jeune fille.

— Eh! quoi! s'écria Lax, il parle suédois, ce marin de Dunkerque I mais c'est donc un trésor .'' >)

Blondeau, qui avait assisté en silence à celte scène, sortit à la dérobée et revint quelques minutes après avec Frisquet, portant d'une main deux bouteilles revêtues d'un papier argenté, el. do l'autre, un plateau avec des verres.

« Je ne puis, dil-il à Lax, vous offrir la joyeuse réunion que vous désirez ; mais il ne sera pas dit que nous n'avons pas, de notre mieux, salué ce jour solennel. Voici le vin des fêtes de France, le pétillant vin de Ghanq^agne. Nous allons boire à la santé des fiancés.

— Bravo I » s'écria Lax qui avait, en un instant, repris sa vive et franche animation.

Tous les verres s'emplirent, et Frisquet eut aussi le sien, et, sans comprendre ce qui se passait, le pelit mousse se réjouissait de voir la figure réjouie de ses maîtres.

" Encore un verre, dit Blondeau à Lax, puis, ai^rès, une bonne pipe, el demain la pêche.

— Et dans deux mois, peut-cire, Ilammerfest, ajouta le vieillard.

— - Et bientôt Dunkerque, » murmura Marcel en regardant Carine.

Oh 1 les bonnes gens qui se trouvaient là alors, réunis dans le désert du Spilzberg ! et cjuelle honnèle et douce satisfaction ils avaient tous dans le cœur!

1. (7cst par res deux rnol'i qu'on désipriic ordinairciiieiit. en .Suède, le fiancé et la fiancée.

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