‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 33 sur 47 · I. (inieliu. ftciscii diirrh Sibiricn, tome II · texte numérisé non relu

I. (inieliu. ftciscii diirrh Sibiricn, tome II

échapper, se précipita vers l'enibarcation avec la rage du désespoir. Mais Frasnois, qui se trouvait là, lui asséna sur le museau un tel coup de galTc, qu'il lâcha la barque sur laquelle il avait déjà posé ses deux larges pattes, et se retira eu poussant un lugubi-e gémissement.

Un jour enfin la tempête s'apaisa, l'atmosphère s'éclaircit. Les rameurs remirent gaiement les baleinières à la mer. Lax se frottait les mains en riant ; Blondeau comptait sur une pêche abondante ; Tromblon lui-même. en buvant un verre d'eau-de-vie, fredonnait une de ses vieilles chansons, signe certain de sa bonne humeur. Marcel se réjouissait à ridée de réaliser au plus vile une des spéculations de M. \anskep, pour retourner au plus vite, avec sa chère Carine, à Dunkerque.

Ce même jour, qui donnait à tout i"éc[uipage de la Rosa Marie une si vive animation, devait être un jour de deuil lamentable.

Les trois embarcations sortirent à la fois de la baie Magdeleine. Tromblon conduisit la sienne vers une pointe de terre entourée d'un field; les deux autres s'avancèrent vers l'île d'Amsterdam et se séparèrent. Marcel entrevoyait, au côté méridional de l'ile, un banc de glace sur lequel gisaient plusieurs amphibies ; Dambelin et Frasnois, qui conduisaient la troisième embarcation, se dirigèrent au Nord.

Après avoir doublé un promontoire qui dérobait une des anses de l'île, tout à coup ils aperçurent un énorme troupeau de morses, jeunes et vieux, grands et petits, couchés pêle-mêle sur un vaste plateau de glace. Dans la joie que leur causait cette découverte, quelques bateliers firent retentir l'air de leurs hourras.

« Taisez-vous, fous que vous êtes », dit d'une voix sévère Dambelin ; mais il eût fallu donner plus tôt cet avertissement aux imprudents rameurs. Aux cris bruyants qu'ils venaient de proférer, toute la bande des quadrupèdes, réveillée en sursaut, s'ébranla, se souleva, et roula dans les flots comme une avalanche.

Trois d'entre eux seulement restèrent sur leur terrasse, tournant indolenuiient la tète à droite et à gauche, et regardant de côté et d'autre, d'un air hébété, connue s'ils ne comprenaient rien au rapide mouvement de leurs compagnons. C'étaient trois femelles, larges et robustes, avec leurs petits ([ui se tenaient à moitié cachés sous leurs nageoires, comme des agneaux sous la toison des brebis.

Dambelin et Frasnois, craignant de voir dis-

paraître ces trois derniers quadrupèdes, et pensant qu'ils ne pouvaient s'en approcher assez près pour les frapper avec leurs lances, se décidèrent à les harponner. Mais les harpons glissèrent sur des peaux pareilles à une cuirasse, et tombèrent sur les nourrissons. C'était un double malheur : car, dans les diverses races d'animaux, dans les qualités distinctes qui les caractérisent, il n'existe peutêtre rien de semblable à la tendresse du morse pour ses petits. A voir avec quel amour il les garde près de lui, avec quel soin il les protège, on dirait qu'il a lui-même le sentiment de la sombre et aride région où il les enfanie, et ([u'il cherche à compenser pour eux les misères de leur sol natal par l'excès de ses sollicitudes.

Au gémissement que firent entendre le.-< deux jeunes blessés, l'une des mères prit le sien entre ses pattes de devant et se jeta avec lui à la mer, comme pour le préserver d'une nouvelle attaque, ou le guérir par l'action salutaire de son principal élément. On pouvait suivre de l'œil son trajet, à la trace de sang qui teignait les flots, et de temps à aulre elle remontait à la surface de l'eau pour faire respirer le pauvre être débile. Tout à coup elle l'abandonne : il était mort ; elle le regarde quelques minutes tristement, comme si elle lui disait un dernier adieu; puis soudain, se retournant en arrière, elle revient en fureur vers la chaloupe : elle avait sa douleur de mère à venger. Les deux autres avaient, d'un même accord, transporté leurs pelits à l'extrémité du plateau de glace, puis venaient, avec une même ardeur de vengeance, assaillir la baleinière.

« Alerte ! alerte i s'écria Frasnois, qui d'un coup d'œil mesura toute l'étendue du danger ; un homme au gouvernail ! deux autres aux avirons! Nagez vigoureusement, et toi. Dambelin, et vous autres, la lance à la moin I 11 y va de notre vie ! »

A peine achevait-il de prononcer ces mots, que déjà le premier morse touchait à la barque ; un des matelots le frappa de sa lance à la tète. Mais l'animal prit cette arme entre ses dents, la broya comme une paille, et, quoique grièvement blessé et inondé de sang, s'élança de nouveau à l'assaut. En même temps les deux autres saisissaient, avec leurs crochets, le bordage de rembarcation, et 1» tiraient avec une telle force, qu'on eût dit, à chaque secousse, qu'ils allaient la briser ou la faire chavirer. Les rameurs cpiittèrent leur aviron ; le pilote quitta le gouvernail. Tous, armés de pieux, de gaffes ou de harpons.

frappaient à coups rodoubU's sur cos lorriblcs assaillants, et oiilin ils réussirent à les tuer. Mais à l'instant niènie. connue si l'alarme avait «'té donnée dans les repaires de la Iroupe monstrueuse, coinnie si une nouvelle cohorte était appelée à la défense de ses domaines, six autres morses, plus grands, plus vigoureux que ceux qui venaient de succomber, sortirent de la profondeur des eaux. \ cet aspect, les pauvres bateliers de la Rosa-Marie se regardèrent avec un sentiment d'effroi, puis recHieillirent leurs forces pour soutenir une nouvelle lutte.

« Allons, courage! dit Dambeiin, nous en avons heureusement fini avec les premiers ; avec la grâce de Dieu, nous parviendrons bien aussi à vaincre ceux-ci. Mais, attention! pas de coups sur le dos ou sur la lèle ; ils ne font • [n'augmenter la colère de ces animaux ; c'est la poitrine qui est la partie vulnérable : visez à la poitrine. »

Les deux partis élaienl ainsi en présence, comme les lloraces contre les Curiaces, comme les trente Bretons contre les trente Vnglais, dans la fameuse arène où parut Beaumanoir: « Bois ton sang, Beaumanoir ! » Mais nui spectateur pour applaudir au Iriomplie des vainqueurs: et, comme dans les duels judiciaires du nioyen âge, où. d'avance, on creusait sur lechanqj de bataille la fosse du vaincu, ici la fosse s'ouvrait, noire et profonde, dans l'abîme des vagues.

Trois morses rôdaient autour de la chaloupe, comme des ofTlciers d'état-major qui cherchent à reconnaître le coté faible d'une citadelle: puis j^eu à jieu ils s'en approchèrent et. tandis ([ue les bateliers se rangeaient en l'ace d'eux avec leurs armes, les trois autres formidables quadrupèdes se précipitèrent tout à coup sur l'autre côté de la frêle embarcation, et y plantèrent leurs crochets d'ivoire et s'y cramponnèrent, comme, dans les guerres puniques, les primitives galères des Romains se cramponnaient avec les co/'fii et les /errea; inaiius aux navires carthaginois. C'en était trop. Avec tout leur courage naturel surexcité par le sentiment de leur péril, les pauvres bateliers ne pouvaient résister à cette terrible manœuvre; puis leurs bras étaient fatigués. Ils hissèrent un pavillon pour annoncer leur (hmger. et en même temps ils poussaient des cris de détresse : mais leur signal ne fut pas vu, et leurs cris ne furent pas entendus.

Tout à coup, un craquement sinistre résonna à leurs oreilles. Un des bordages venait de se briser sous les rudes tenailles des morses. Par l'ouverture qu'ils y firent, l'eau entra dans la

baleinière. Un d'eux avait péri dans cette lutte acharnée ; les autres étaient blessés ; mais leurs blessures ne faisaient qu'accroître. leur rage : ils redoublèrent leurs efforts, et, à une nouvelle secousse, la barque chavira avec tout l'équipage.

Trois ou quatre de ces malheureux furent abîmés sous la quille renversée, qui les recouvrait de sa lourde charpente et leur mutilait les membres ; les autres essayèrent en vain de se sauver à la nage. Embarrassés i)ar le fardeau de leurs vêtements d'hiver et de leurs longues bottes, poursuivis par les morses impitoyables, ils ne purent parvenir à gagner la côte. Dambeiin seul, ayant réussi à s'emparer d'un aviron, s'en servit comme d'une ceinture de sauvetage, et, se dirigeant vers la pointe méridionale de l'Ile, arriva en vue de l'embarcation commandée ])ar Marcel. Là, ses forces étaient épuisées ; il exhala un cri de désespoir, et, par bonheur cette fois, sa douloureuse clameur fut entendue. Le Jeune lieutenant accourut près de lui, le recueillit à moitié mourant, et, après avoir appris l'affreux événement qui venait de se passer, se mit à chercher les victimes de cette catastrophe ; mais, pendant plusieurs heures, il erra en vain de côté et d'autre. Des dix hommes qui, le matin, étaient partis si gaiement sur la baleinière, il ne retira que trois cadavres ; les autres étaient perdus sous les glaces, ou emportés au loin par les flots.

Le soir, enfin, il se décida à retourner à bord du navire, avec son funèbre chargement. Tromblon était déjà revenu, sans accident, mais sans autre capture que celle de deux jeunes phoques qu'il jeta sur le jiont, avec une expression de colère. On était inquiet de la longue absence du lieutenant, et (ïarine courait de bâbord à tribord, montait sur ht dunette, regardait de tous C(')tés, et serrait ses mains sur son cœur, pour en comprimer les battements.

Quelle tristesse, lorsqu'enfin il apparut, après ses lamentables perquisitions ! Quellp consternation parmi les matelots de la Rosa- Marie, q»ii vo'jaient devant eux la figure livide de leurs compagnons, et qui apprenaient qu'ils ne reverraiont jamais les autres !

La jeune fille s'enfuit, épouvantée. Blondeam tomba sur le banc de quart, mit la tète entre ses mains, et de ses yeux s'échappèrent ces larmes de l'amère douleur de l'homme, ces larmes décrites en termes si saisissants dans, la Saga islandaise de Gunhild, ces larmes, dures et serrées comme la grêle.

Le lendemain, on creusa une tombe sur le

terrain de la presqu'île, près de Tendroit où, quelques jours auparavant, Carine avait éle si péniblement émue à l'aspect d'un cercueil saccagé.

Dans des parages à peu près semblables à ceux du Spitzberg, sur les côtes du (hoënland, les Esquimaux qui assistent à ces actes de sépulture ne comprennent pas ciue les pêcheurs européens prennent à tâche d'ensevelir leurs morts avec tant de soin, et de les

recouvrir d'un amas de terre. L'un d'eux, témoin d'un pareil labeur, disait au capitaine anglais Lyons : <i Prenez donc garde 1 vous écrasez votre homme sous ce monticule de pierres ; il ne pourra plus bouger. » La semaine suivante, un de ses enfants étant mort, le capitaine lui offrit de le faire enterrer. » >on, non, s'écria-t-il, jamais le pauvre petit ne pourrait supporter un tel fardeau. »

Mais, par vmc pensée pieuse, Marcel et Blondeau voulaient préserver le corps de leurs compagnons de la griffe des bètos fauves, et la fosse fut faite à une grande profondeur ; et, au moment où on l'achevait, deux autres cadavres, portés par les courants, apparurent au bord de hi plage, comme s'ils venaient demander à la pitié des vivants un dernier asile.

Les matelots les prirent dans leurs bras et le^ déposèrent près de ceux qu'ils venaient d'ensevelir : puis la tombe fut refermée, et recouverte d'une masse de terre. Le charpentier y planta une croix, Marcel et Blondeau s'agenouillèrent sur le tertre funèbre ; leurs com- ])agnons étaient rangés autour d'eux, la lèle découverte dans un profond recueillement. Parmi ces hommes, habitués à de

Ln des bordages venait de se briser sous les rudes tenailles des morses.

LES FIANCfô DU SPITZBERG

rudes éprouves, plus d'un conipriin.iil avec peine son émotion de cœur, cl plus d'un murmurait intérieurement une des prières qu'il avait apprises dans son enfance.

« Amen ! balbutia d'une voix tremblante Marcel, en se relevant et en faisant le signe de la croix.

— Amen ! » répétèrent instinctivement ceux qui l'entouraient ; puis l'équipage regagna, dans un morne silence, le navire ; et ce jourlà, à l'heure des repas on n'entendit pas un cri. pas une rumeur, et plusieurs des marins ne s'approchèrent même pas de la terrine fumante pour y prendre leur ration habituelle.

A l'arrière du bâtiment, Lax et Blondeau fumaient tristement leur pipe. Carine avait les yeux rougis par ses larmes, et ^larcei essayait de surmonter ses propres émotions, pour apaiser la douloureuse agitation de sa fiancée.

>i Quel malheur ! murmura Blondeau.

— Un malheur comme je n'en ai jamais vu. » dit le vieux pilote.

VA tous deux se turent ; et dans la chambre où ils étaient assis, on n'entendait que le tintement monotone qui annonçait la fuite dos heures, et le clapotement dos vagues où venaient de périr neuf braves gons.

Page 1