CHAPITRE XVI
0 diras hoimnitm mentes ! o pectora cœca !
Oli ! aveugles esprils des homnies I oh! aveugles cœurs I
Avec la llexible résignation et la facile insouciance qui, en général, caractérisent le marin, il est probable qu'en d'autres lieux et en d'autres circonstances, les matelots de la Uosa-Marie auraient aisément oublié l'impression produite sur leur esprit par le désastre de la baleinière ; mais dans leur isolornonl, sur celte sombre mer du Pôle, nul incident récréatif no pouvait les détourner de leurs pénibles rétloxions. Quelques-uns d'entre eux étaient li('s, depuis longtemps, avec ceux ciui venaient do périr, et racontaient avec tristesse les divers voyages qu'ils avaient faits ensemble, et les regrettaient sincèrement. D'autres, plus jeunes, n'ayant jamais navigué dans les régions du Nord, se sentaient douloureusement affectés par l'aspect continu de ces glaces, de ces neiges, par cette froide température et ces
orages perpétuels. Tous se trouvaient, en outre, plus ou moins découragés par l'inutilité de leurs eflbrts pour faire, dans ces parages, la moisson mercantile qu'ils avoipnt espérée. Puis Tromblon était là, Tromblon qui se souciait peu de la mort de ses compagnons, mais qui gardait dans le cœur, dès le commencement de cette expédition, un sentiment de révolte, et n'aspirait qu'à le I^ropager.
Le malhcinqui venait d'éclater lui donnait une occasion de répandre autour de lui le fiel de sa mauvaise nature, et il saisit cette occasion avec l'habileté et la promptitude de la méchanceté. Jusque-là il s'était tenu, la plupart du temps, à l'écart, sombre et concentré en lui-même, comme un être incompris. Après l'enterrement, il se rapprocha de ses camarades ; il écouta, d'un air de commisération, leurs mélancoliques rélloxions ; il se lamenta avec eux sur le sort déplorable de ses braves camaïades ; puis bientôt il en vint à son but. Il retraça toutes les déceptions que l'équipage avait éprouvées depuis le départ de Hammerfest, et les orages et les fatigues qu'il avait subis ; il dit ensuite que la saison pour la pèche était à peu près passée ; que, dans quelques semaines, on arriverait à l'hiver du Spitzberg, et alors il faisait un sinistre tableau de tempêtes des désastres auxquels on était exposé.
Malheureusementelle n'est que trop étendue, la fatale chronique des mers boréales. Tromblon n'en connaissait pas même les pages les plus dramatiques ; il ne savait pas l'histoire do liaven, qui, au xvir" siècle, emmenait au Spitzberg un navire monté par quatre-vingtsix hommes, et qui, dans un seul ouragan, en perdit cinquante-sept, ni celle du capitaine danois Munk, qui vit périr de faim et de froid cinquante-deux de ses compagnons ; ni celle du capitaine Rille, qui, après un horrible naufrage, erra pendant quatorze jours sur une frêle chaloupe, à la merci d'une mer effroyable ; ni d'autres scènes de ce martyrologe de tant d'hommes qui, par un noble désir d'exploration scientifique, ou par une idée de spéculation, se sont aventurés dans les impitoyables régions du Nord. Mais il en savait assez pour fixer l'attention de ceux à qui il s'adressait, et déposer peu à peu un levain dangereux dans des esprits déjà ébranlés et faciles à tromper.
Sur un navire dont le nom est devenu célèbre dans les annales maritimes de l'Angleterre, sur le navire le Bounty, une vingtaine d'hommes, enchantés par les attractions do Tahiti, et ne pouvant se résoudre à y renoncer.
s'emparent, un matin, de leur capitaine, le font descendre dans un canot, avec les hommes qui, dans celte rébellion, lui restaient fidèles, puis l'abandonnent en pleine mer, et retournent avec le bâtiment vers leur île de Sirènes.
Tromblon n'en était pas encore venu à former un projet semblable ; mais il était irrité de ce voyage, et il voulait obliger le capitaine à retourner à Dunkerque. Pour en arriver là, il prenait à tâche de surexciter les regrets de ses camarades, ou d'accroitre leurs appréhensions. V tout instant il reprenait le même sujet d'entretien, tantôt isolément, avec un ou deux des plus jeunes et des plus crédules, tantôt dans les groupes qui se formaient, à certains moments de la journée, sur le gaillard d'avant. Parfois aussi, dans ses récils perfides, son animadversion à l'égard du lieutenant éclatait en sarcasmes :
« Ce beau monsieur ! disait-il d'un ton acerbe, il s'inquiète peu de ce que nous avons à souffrir : il ne se fatigue pas les bras à haler les cordages ou à manier les avirons. Il a sa paye d'officier, qui vaut mieux que la nôtre, et il a sa princesse qu'il ne désire pas quitter. »
Mais dès qu'il apercevait Lax ou Dambelin. il interrompait ses méchants propos : « Deux cliiens couchants, murmurait-il, deux traîtres; il n'y a rien à faire avec eux, » Et déjà quelques-uns de ses compagnons étaient avec lui dans une sorte de complicité, par la défiance qu'ils éprouvaient envers le vieux pilote et le fidèle timonier.
Cependant Dambelin avait, sans le vouloir, surpris quelques mystérieuses conversations et entendu quelques mots qui l'inquiétaient. Il crut devoir en référer au capitaine, et l'honnête Blondeau, tout en le remerciant de ses bonnes intentions, ne crut pas devoir s'occuper de cette révélation :
« Les pauvres gens ! ils ont soulTcrI. dit-il, et ils sont affligés de la mort de leurs camarades 1 Qu'ils se plaignent un peu, c'est assez naturel mais ils sont incapables de projeter une mauvaise action. »
Ce qui n'était d'abord qu'une émotion en réalité assez naturelle, comme le disait Blon deau, prenait iiourtant un caractère plus grave. La funeste innuence de Tromblon se fortifiait ; l'idée d'insubordination, si ce n'est de révolte, germait parmi les matelots. Quand une fois cette idée s'est infiltrée dans des esprits ignorants et grossiers, elle y couve comme un tison embrasé sous une cendre chaude, et souvent il ne faut qu'un incident
inattendu pour la faire éclater ; sur un navire, elle suffit pour pousser aux derniers excès une réunion d'hommes, naguère paisibles et parfaitement disciplinés ; dans un royaume, elle enfante l'émeute sanglante, hélas 1 et quelquefois les révolutions.
Tromblon continuait son œuvre, et nulle parole salutaire n'en entravait le progrès. Il n'attendait qu'une occasion favorable pour parler impérieusement à ses chefs. L'orage du Nord la lui donna.
Un matin, la brume des régions polaires, cette brunie plus lourde, plus intense que les épais brouillards de Londres, se répandit dans l'espace. Ciel et mer, contours de la baie et sommets des montagnes tout était enveloppé dans une obscurité profonde. Blondeau fit allumer des falots, et la lueur de ces lanternes suspendues au mât de misaine et au grand mât ressemblait à celle des lampes funéraires, dans la nuit d'une voûte séijulcrale.
Tout l'équipage était réuni sur l'avant du navire, vivement impressionné par la subite extension de ces noires vapeurs. Pour les plantes comme pour l'homme, la lumière est un élénieut de vie : les Heurs dépérissent, si on les soustrait à la clarté du jour, et le cœur de l'homme se trouble dans les ténèbres.
Le calme régnait encore sur les flots, mais c'était un de ces calmes sinistres qui ne trompent point le marin expérimenté, un de ces moments de silence solennel, où il semble que l'ouragan rassemble ses forces, comme un allilète, pour s'élancer dans son arène.
« (iare à nous ! dit Lax qui se tenait près de la dunette a\ec Marcel et le capitaine. La chaîne de l'ancre est solide, j'espère .'
— Une chaîne toute neuve, répliqua le capitaine.
— Les mâts bien plantés ?
— Les meilleurs mâts de Dunkerque.
— Eh bien ! j'ai idée que vous allez les voir se plier comme des branches de bouleau. S'ils résistent à cette secousse, vous pouvez vous vanter d'avoir de fameux constructeurs. »
A peine achevail-il de parler, qu'un vent de nord-ouest se leva avec une telle force et une telle violence, qu'on eùl dit tous les vents déchaînés dans les antres d'Kole ; à son souffle impétueux, un iceberg, dont la base était minée par les flots, s'écroula dans la mer, avec un bruit pareil à celui d'une décharge de plusieurs batteries de canon. Les débris du gigantesque édifice et d'autres glaces flottantes furent poussés vers le navire. A la clarté vacillante des falots, on ne pouvait distinguer ni leur forme ni leur grosseur ; on
LES FIVNCKS DU SPITZHERG
les voyait siMilomeiil scinlilIcM' dans r()iul)io, comme des lames d'acier.
« God beware 1 iiniriuura Lax, en se passant la main sur le fronl ; la crise peul cire plus grave que je ne l'avais pensé. »
A ces mots, il prit une lanterne et monta sur le bastingage pour essayer de reconnaître le péril qu'il appréhendait.
La Rosa-Marie était rangée par le travers, ayant à tribord l'extrémité de la rade, et à bâbord la plein(> mer. Les glaces arrivaient par le tlanc (li'oil et ])ar l'arrière. Dans celte situation, il n'y avait plus qu'un moyen de salut : c'était de déraper à l'instant et de fuir devant ces masses écrasantes. Lax se bâta de faire part de ses observations à Blondeau et à Marcel, qui en reconnurent la justesse.
Comme on n'avait pas le temjjs de lever l'ancre, l'ordre fut donné de couper la chaîne et de préparer l'appareillage. Mais déjà les matelots obéissaient mal, et, avant que la manamvre nécessaire pour mettre le navire en mouvement put être accomplie, il était cerné, bloqué, captif. Deux énormes bancs de glaces se collaient sur ses flancs ; un aulre se jeta si violemment sous sa poupe qu'il la souleva de plusieurs pieds; d'autres, enfin, serraient sa quille et son étrave comme dans un élau.
Au choc terrible qu'elle venait de ressentir, Carine monta tout effiirée sur le pont.
<( Descendez dans voire chambre, au nom du ciel ! lui dit Marcel : calmez-vous ; ce n'est rien qu'un accident passager ; mais je vous en prie, ne reste/ pas ici. »
La jemie lîlle promena autour d'elle un regard désolé, jiuis leva les mains au ciel et s'éloigna.
En ce moment, d'autres blocs de glaces, roulant confusément de coté et d'autre, se rejoignaril. se heurtant, venaient s'amonceler sur les premiers. On eût dit qu'une puissance infernale les lançait de toutes parts contre le téméraire bâtiment qui avait osé pénétrer dans ces parages, et que des titans invisibles les entassaient l'un sur l'autre comme des rocliers. Et le ciel était toujours couvert d'im voile impénétrable, et le fracas deces énormes masses, ([ui se précipitaient l'une contre l'autre, se mêlait au mugissement des flots et aux lugubres sifflements de la rafale.
Le côté gauche de la Hosa-Mavie leslait seul dégagé d'entraves ; parla, on pouvait encore s'échapper avec des chaloupes ; mais le navire résistait bravement à la violence de la tempête, et dans l'opinion de Lax, de Blondeau et de Marcel, il n'y avait nulle raison de l'abandoimer.
Tout à coup, luie voix vibrante se fit entendre.
« Sauve qui peut! disait-elle. A la mer les chaloupes! En haut les provisions !
— Qui se permet de donner de tels ordres ? s'écria Blondeau.
— C'est moi ! répliqua fièrement Tromblon, en s'avançant sur le gaillard d'arrière, avec son harpon à la main, suivi de six matelots armés de leurs lances de pêcheurs.
— Eh quoi ! dit le capitaine d'un ton ferme, une révolte ! une révolte à main armée ! ^ songez -vous ? Ne savez-vous pas quel châtiment la loi inflige à un tel crime .^
— Il ne s'agit ni de crime ni de révolte, répliqua Tromblon. Le fait est que nous en avons assez de ce misérable pays où vous nous avez amenés. Nous ne nous soucions point de devenir la pâture des ours blancs, ou d'êlrc écrasés dans ces montagnes de glace. Nous voulons partir, et c'est moi qui viens de donner l'ordre d'armer les chaloupes et de tirer les provisions de la cambuse.
— Misérable ! » s'écria ^larcel en s'élançanl vers le baleinier pour le saisir au collet.
Mais il fut retenu à la fois par le bras de Lax et par celui de Blondeau, qui comprenaient très sensément la nécessité d'éviter une collision.
« Ne chantons pas si haut, mon jeune coq, dit d'un ton farouche Tromblon, en brandissant sa lame acérée ; je n'ai point oublié que nous avons un compte à régler. On ne m'outrage point impunément, et je sens encore brûler sur ma joue le soufllet que vous m'avez donné. Ce soufllet, j'avais juré que vous le payeriez de votre sang; mais, toute réflexion faite, je me vengerai mieux en vous laissant ici, sur ce navire, où vous souffrirez loides les tortures du froid et de la faim, avant de périr dans votre naufrage. Quant à vous, capitaine, comme \ous êles après tout un bon homme, si \ous voulez nous suivre, je veux bien vous enunener.
— .lamais ! s'écria Blondeau.
— Mes amis, dit Marcel en s'adressant aux matelots groupés autour de Tromblon, cet honunc vous trompe, vous égare! .lusqu'à présent, vous vous êtes conduits comme de bra^es gens : songez à la faute que vous allez conunettre; il en est tenq)s encore.
— Nous voulons partir, répondirent d'une voix sourde les matelots.
— Mais, malheiu'eux que vous êles! reprit Lax. pour échapper à un péril d'un instant, \ous allez au-de\ant d'une mort certaine. Ce navire est solide; vous le voyez, il n'a pas été
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dématé par l'ouragan ni brisé par les glaces. et vous voulez...
— Tais-toi, vieil amphibie, s'écria vivement le baleinier, qui redoutait l'efTet de ces représentations ; tu nous as conté assez de sottes histoires ; tu nous as assez leurrés par d'absurdes promesses : nous ne pouvons plus nous laisser tromper. Re>tc ici avec ton muscadin de lieutenant et ton oison de fdle, et que le diable vous emporte! Maintenant, camarades, à l'œuvre, et vivement 1 »
A ces mots il s'éloigna d'un air superbe, en lançant à Marcel un regard de défi. Mais Marcel, avec sa vaillante nature, avait assez de raison pour comprendre qu'il y a des circonstances où l'homme vraiment énergique accomplit le plus grand acte de fermeté en réprimant sa propre ardeur : et certes, en ce moment de crise, une lutte avec Tromblon pouvait entraîner tout l'équipage dans un combat sanglant.
« Oue faire? dit Blondeau avec une amère douleur.
— 11 n'y a rien à faire, répliqua Dambelin. qui venait de se placer près de lui. Tous les hommes sont décidés à partir : les voilà qui préparent les embarcations et y jettent des provisions. .Fai vainement essayé de leur représenter leur folie. Tromblon, depuis huit jours, les a tellement subjugué-^, qu'ils n'écoutent que lui et n'obéissent qu'à lui.
— Et vous, dit Blondeau. vous nous restez ?
— Certainement.
— A'ous êtes un brave homme, repartit mélancoliquement le capitaine en lui serrant la main. Ce malheureux Tromblon 1 j'avais bien raison de le redouter. Alais je veux tenter encore un effort. Restez là, Marcel, je vous en prie instamment ; restez avec Lax, et vous, Dambelin, venez avec moi. »
En parlant ainsi, il s'avança sur le gaillard d'avant, et s'arrêta stupéfait à la vue du désordre qui y régnait : tous les matelots couraient confusément de côté et d'autre, les uns détachant les cordages des chaloupes, les autres tirant de la cale les caisses de biscuit on de salaison, et les brisant dans leur précipitation : partout descollres à moitié rompus, des vêtements épars, des lances et des harpons pêle-mêle a\ec des tonneaux défoncés : car, en s'aflVanchissant des liens de la discipline, les révoltés avaient commencé par se jeter sur les barils de bière ou d'ea\i-de-vie, et l'effervescence produite par leurs libations achevait d'aveugler leur jugement.
Blondeau prit un de ces hommes par le bras, et lui parla avec douceur.
« Assez causé comme cela, lui répondit cet homme à moitié ivre. En avant la clarinette et la polonaise ! »
Il s'adressa à un autre, qui le repoussa brusquement pour lancer dans une des embarcations un rouleau de cordages.
Un troisième le regarda d'un œil hagard, et menaça de l'assommer s'il voulait l'empêcher de partir.
Tous enfin étaient dans un tel état de surexcitation et de vertige qu'après plusieurs efforts réitérés. Blondeau reconnut l'impossibilité de les ramener à la raison.
Le baleinier qui. seul au milieu de cette cohue désordonnée, avait conservé son sangfroid, s'approcha du cai^itaine et lui dit d'un ton ironique : « Vous le voyez, toutes vos belles paroles sont inutiles; nul de ces hommes ne vous écoutera et ne vous obéira : c'est moi qu'ils ont choisi pour leur chef. Eh bien ! je suis bon prince, et, si vous voulez venir avec nous, à la condition de suivre aussi mes volontés, je vous emmènerai.
— Allez ! je vous plains, répliqua Blondeau en s'éloignant tristement, et Dieu vous punira comme vous le méritez,
— \ ieille bête ! murmura Tromblon. Il y a longtemps que ton bon Dieu ne s'occupe plus de moi. si jamais il s'en est occupé.
— Rien à faire, rien 1 dit le pauvre capitaine en rejoignant Lax et Marcel, et ses mains serraient convulsivement celles de ses compagnons, et deux grosses larmes roulaient dans ses yeux.
— Allons ! dit Marcel, du courage, mon cher Blondeau ; c'est un malheur, un affreux malheur ! mais avec l'aide de la Providence, nous surmonterons tous nos périls.
— Oui, dit Lax; un coup de vent suffît pour nous délivrer de cette ceinture de glace, pour remettre le navire à flot, et nous sommes assez forts pour le ramener à Hammerfest.
— Assurément, s'écria Dambelin : j'ai vu arriver à la Havane un bâtiment qui venait de la Vera-Cruz. Tout l'équipage avait succombé en route à la fièvre jaune. Le capitaine était dans son lit. malade ; sa femme, intrépide et infatigable, se mit au gouvernail, et eût la gloire d'accomplir celte terrible traversée. Ce qu'une femme a fait, trois hommes vigoureux sont bien en état de le faire. Et toi aussi tu nous aideras, mon petit Frisquet .* ajouta-t-il en se tournant vers le jeune mousse, qui, depuis le commencement de cette scène sinistre, s'était tenu inuuobile et silencieux près du lieutenant, comme un épagneul près de son maître.
La révolte de l'équipage.
— Oui, oui, répliqua vivement Frisquet : je ferai tout ce qu'on voudra : je vous servirai, je monterai dans les hunes, je larguerai les voiles. Je suis fort et alerte 1 vous verrez.
— Pauvre enfant 1 » murmura Marcel en lui passant amicalement la main sur la tête.
En ce moment retentit de nouveau la voix de Tromblon : « Tout est paré ! cria-t-il ; au large ! nage partout ! »
Une clameur bruyante résonna dans les airs. Ti"ois chaloupes filèrent à la suite Tune de l'autre à bàboi'd : un instant encore on les vit. à la lueur des falots, sillonner la rade, puis elles disparurent.
Elles disparurent à jamais. Ce qu'elles devinrent, personne ne l'a su ; probablement elles furent écrasées et englouties dans un amas de glace, car nulle i)art on n'en a rien revu.
Au bruit incompréhensible qu'elle venait d'entendre, Carine, qui souffrait une mortelle anxiété, sortit de nouveau de sa chambre: elle vit le pont désert et les chaloupes fuyantes: elle comprit ce qui s'était passé, et se jeta dans les bras de son père.
L'ouragan continuait à mugir, et les six pauvres êtres abandonnés restaient seuls.
CHAPUrRE XVII
Do vnt fear. neaien is as near liy uater as by land.
LO.NGFELLOW.
Ne crains pas. Le ciel est aussi pris par iner que par lerre.
Seuls ! à la dernière extrémité du globe ! sous un ciel plus rigoureux que celui des Cimmériens, dont les anciens poètes de l'antiquité dépeignaient les nuages éternels avec une sorte d'effroi 1 Seuls, sur une mer implacable, sur un frêle bâtiment qui, d'un instant à l'autre, pouvait se briser dans la pression des glaces !
Les pauvres délaissés restèrent l'un près de l'autre, subjugués et atterrés par le sentiment de leur situation.
Carine fut la première qui, dans ce moment d'angoisse, prit la parole. Après sa subite émotion, elle releva la tète, et, promenant autour d'elle un doux regard : « Dieu, dit-elle, qui prend soin du passereau. Dieu qui veille si bien sur ses créatures, que, sans sa permission, pas un cheveu ne tombe de la tête de l'homme. Dieu ne nous abandonnera pas, si
nous ne nous abandonnons pas nous-mêmes, si nous invoquons son secours, si nous avons foi en lui ! »
En parlant ainsi, la jeune fille avait cet accent d'enthousiasme qui pénètre dans les cœurs, et sur sa physionomie rayonnait une indicible expression de religieuse croyance. Aux yeux de ses compagnons, elle apparaissait, dans sa suave et placide beauté, comme un ange de consolation.
Les paroles qu'elle venait de prononcer n'étaient point le langage trompeur d'une émotion factice ; elle avait réellement l'âme calme et confiante. « L'âme, a dit un écrivain latin, est plus là où elle aime, que là où elle respire S » et la chaste Carine avait en ce moment, près d'elle, tout ce qu'elle aimait : son père et son fiancé.
« La petite a raison, dit Lax ; il ne s'agit pas de rester ici à nous apitoyer sur notre sort, mais de prendre nos précautions pour surmonter les dangers qui nous menacent. Allons voir, d'abord, si le navire n'a point été endommagé par les glaces.
— Aide-toi, le ciel t'aidera, » ajouta Blondeau, qui, à défaut d'un de ses proverbes espagnols, trouvait une sentence de La Fontaine; et il se dirigea avec Lax vers l'entrée de la cale.
Dambelin les suivit avec une lanterne, puis Marcel, qui, à vrai dire, s'éloignait à regret d« Carine.
Le vieux pilote craignait que le choc impétueux des glaces n'eût entr'ouvert les flancs du navire ; mais il n'en était rien. Si, à l'extérieur, la charpente de la Rosa-Marie était entamée, à l'intérieur on ne découvrait aucune fissure, aucune voie d'eau.
<( Brave bâtiment ! dit Lax en frappant de côté et d'autre avec une gaffe, pour en sonder l'épaisseur; ferme dans la tempête, bon voilier ! Avec de pareilles solives, on peut aller loin, et, ma foi 1 je serai content de voir les chantiers où on les taille.
— Oui, oui, répliqua Blondeau avec une naïve satisfaction ; ce navire fait honneur à l'habileté de nos ouvriers et aux soins de ^L Vanskep. Hélas ! pourvu qu'au moins je puisse le lui ramener ! Mais, à présent, regardons où nous en sommes de nos provisions. Ces malheureux, dont je n'ai pu réprimer la folie ni retarder le départ, ont peut-être tout saccagé. »
La soute aux vivres était, en effet, dans un effroyable état de délabrement. Les déserteurs ,