‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 36 sur 47 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Winfer armed nith terrors hère imlcnown Sits ahsolutp on lus nnthaken ihmne.

l'roclaims tlie soil a conqucsl lie lias uon, And scorvs to sliare it ivith the distant sun.

\\. Co<ji-;i'ER. The greenland missionavies.

L'hiver, avec des terreurs iiiponnues iianiii nous, Irône en maître absolu sur son siège, inébranlé, proclame sa conqui'le sur le sol dont il s'est emparé, et refuse dédaisneusement de le partager avec le soleil lointain.

Les dernières observations du [vieux pilote n'étaient ([ue trop justes. Lorsque, à la lin de l'été, c'est-à-dire de ces deux ou trois mois de température attiédie qu'on appelle l'été du Spit/berg, un bâtiment se trouve cerné comme rétait la Rosa-Maric, il doit rester immobile et captif tout l'hiver, et ce qui peut lui arriver de plus heureux, c'est que les glaces se condensent graduellement autour de lui sans l'écraser.

Déjà le froid se faisait rigoureusement sentir. La neige, en tombant sur les remparts du navire, s'y durcissait un instant après, et y formait ime nouvelle croûte compacte. La mer aussi commençait à se congeler, et, lorsqu'une fois elle subit cette influence de la température, elle en vient bientôt à se solidifier. Près de l'île Melville, à 74° 4â' de latitude, le capitaine Parry a vu, dans l'espace de vingt-quatre heures, l'eau de la mer se transformer en une masse de glace de cinq pouces de profondeur. La Rosa-Marie stationnait au 80"= degré, à dix degrés du pôle.

La durée du jour diminuait rapidement. Ce soleil pâle, mais opiniâtre, cju'on voyait, il y a quelques semaines, tournoyer perpétuellement dans le ciel, ne se levait plus que très tard, comme un voyageur fatigué d'une marche pénible, et s'éloignait après une courte apparition. Mais il semblait s'éloigner à regret, et parfois, après qu'il avait quitté l'horizon, ses dernières clartés se prolongeaient par la réverbération des fields et des icebergs, imprégnés de ses Ilots de lumière ; parfois aussi, à son lever et à son coucher, il avait des rayonnements superbes. Par la léfraction des molécules de glace disséminées dans l'atmosphère, il éclatait en halos, en couronnes, en partielles. Un matin, Carine et Marcel, qui ne perdaient pas une occasion d'observer ces phénomènes du Nord, le regardaient avec une muette admiration dans une de ses magiques apparitions. Son disque rouge était entoure de cinq grands cercles où brillaient toutes les

io6

*' couleurs pris-

inaliqups de rarc-en-ciol.

On eût dit la fabuleuse escarbouclc des contes de fées, suspendue dans les airs, au milieu de cinq colliers de pierres précieuses. Une autre fois, par ce même effet de réfraction, il se dédoublait et se triplait. Marcel, en contemplant cet imposant spectacle, se rappelait que dans son enfance on lui disait que, .s'il était sage et se levait de bonne heure,: il pourrait voir trois soleils le jour de la Trinité. Cette promesse, dont il avait fini par rire, il la voyait réalisée. Il voyait en effet luiro à la fois devant lui trois soleils, réunis l'un à l'autre par une bande blanche, comme trois rubis par une lame d'argent.

Mais c'étaient là comme les derniers regards et les derniers adieux de l'astre fugitif qui allait éclairer un autre hémisphère. Bientôt on ne devait plus distinguer un seul de ses rayons ; bientôt la terre du Spitzberg devait être, sous son linceul, ensevelie dans une luiil

ire bloqué par la glace,

profonde, comme un cadavre dans les ténèbres du tombeau !

11 fallait se résigner à ce cruel hivernage, et prendre toutes les précautions nécessaires pour se garantir autant que possible de ses rigueurs. Dambclin et Frisquet ne pouvaient plus rester dans l'entre-pont, ni Blondeau et Marcel dans la dunette. Ils installèrent, ainsi que Lax, leurs hamacs dans la chambre du capitaine. Cette chambre, heureusement assez vaste, et garnie d'un bon poêle, devait être leur salle à manger, leur demeure à tous, leur dortoir et aussi leur cuisine. Carine conservait sa cabine pour s'y retirer le soir. Etoupes et goudron, tout fut mis en œuvre pour calfater les cloisons et les jointures de ces deux pièces, car on avait à se défendre contre un ennemi redoutable, contre le froid. De grosses toiles à voiles, rejointes l'une à l'autre par une forte couture, furent déroulées entre les niàts, étendues à huit pieds de hauteur comme une tente, et liées de chaque côté aux bastingages. Elles formaient ainsi sur le pont une sorte de toiture assez ferme pour supporter le poids de la neige, et disposée de façon à ce qu'on put la relever de côté et d'autre par un beau temps. Deux semaines furent employées à ces œuvres essentielles. Puis les caisses de provisions et les tonnes de liquides furent descendues en partie dans la salle habitée par la piiilc colonie. c[ en partie rangées dans les

m:s fi v\cks du simtzbkrg

cabiiios voisines. Marcol, qui par ses Jccturcs avait a((|iiis dos coiiiiaissancos spéciales sur les conliros hvon'aics, dirigeait cos divers préparatifs, stimulail liii-iuème le zèle de ses compagnons par son propre labeur. Tl savail qu'une des lois (riiygièue les plus essentielles, dans un de ces périlleux liiveruages, c'esl lactiNiié. Dès que les ]ireniiers travaux ([u'il avait prescrits, et auxquels chacun avait pris part, même Carine, furent acconq)lis. il rédigea nu plan de vie journalière (pTil soumit à lUondeau, et (pii fui admis par toute la communauté.

Dans ce programme, il inditiuait le régime d'alimentation ([u'on devait suivre ; il avait fait le compte des provisions qui restaient à bord, et en a\ait réglé la distribution. Il demandait instamment qu'on se lavât régulièrement les mains et le visage avec de la neige, et il exigeait que chaque jour, à moins d'une inipossibilité absolue, on fît une longue promenade sur le pont, et qu'on essayât même de descendre à terre. 11 aurait bien voulu trouver, comme Ross et Parry, quelques autres récréations. Mais il ne pouvait, comme ces connnandants d'un nombreux équipage, organiser nu théâtre ni fonder un journal. Le hasard lui suggéra une autre idée : il remarcpia, un soir, que Dambelin, dans une lieurc do loisir, taillait assez habilement, avec son couteau, une figure de fantaisie dans un morceau de bois ; il l'engagea à façonner des dés et des dominos. L'industrieux Dambelin, encouragé dans ce nouveau métier par les éloges qu'on lui donnait, en vint même à découper, avec des planchettes, un jeu de cartes sur lesc[uelles Marcel dessina, avec de la craie lougc et avec de l'encre, des rois et des dames, des valets et des as, et tous les points rouges ou noirs que pouvait réclamer un joueur de Avhist ou de piquet, (l'étaient des caries plus primitives que colles rpu, au dire du savant Tiraboschi, existaient en Italie dès le xiH" siècle, et auxquelles se rattache l'invention de la gravure sur i)ois ; plus primitives a-Mssi que celles qui, en France, furent mises en usage sous le règne de Charles \ I ; mais elles n'en devaient pas moins avoir leur utilité. Un ingénieux courtisan avait employé les cartes pour distraire un roi dans sa démence ; les pauvres solitaires de la Rosa- Marie préparaient un même moyen de distraction pour leurs longues et ténébreuses veillées.

Un des plus grands dangers d'un hivernage da»ns les mers du \ord, c'est le scorbut, cette maladie hideuse qui décompose le sang,

gangiène les gencives et lacère la peau, Marcel connaissait, par les relations des différents navigateurs, les terribles elTets du scorbut, et les mesures auxquelles on doit avoir recours pour le combattre ou le prévenir. Il y songeait en rédigeant le judicieux progranmie qu'il avait présenté à Hlondeau, en fixant pour chaque repas une ration très modérée de vin ou de bière, en prescrivant un exercice régulier et des soins de propreté minutieux. De ])lus, il avait employé tous les moyens qui étaient en son j)ouvoir pour entretenir, dans la demeure de la petite communauté, une assez bonne température. 11 ne lui était pas possible d'imiter les divers procédés de chaufTage, de dessiccation et de ventilation pratiqués par Ross et Parry en vme position semblable. Il ne possédait point les ressources d'un grand bâtiment anglais, et il n'avait que cinq auxiliaires, en y comprenant Frisquet et Carine. Tous du moins l'aidaient de leur mieux et se montraient très dociles à ses volontés.

Il est des circonstances critiques où l'homme qui, jusque-là, n'occupait qu'un poste subalterne, s'élève tout à coup au premier rang et, par ses qualités particulières, par sa force morale, devient le maître de la situation, vin maire du palais remplaçant un roi, un colonel prenant la direction d'un siège : c'est ce qui arrivait à Marcel. Sans y penser, sans prendre VU! air d'autorité, mais en consultant au contraire, à chac[ue instant, Blondeau avec un sincère sentiment d'alTection et de déférence, il devenait en réalité le vrai capitaine de la Rosa-Mnrie.

Le vieux pilote s'enorgueillissait de cette prédominance de celui à qui il avait donné sa bénédiction paternelle, de celui c[ui devait être son gendre. Carine l'observait dans sa vive, intelligente action, avec un sentiment d'amour, et Blondeau, le bon et modeste Blondeau, lui disait avec une cordiale confiance : Va donde vas, coino vieres, asi hace '.

Et Marcel allait et agissait perpétuellement, comme la prudente foinmi qui, après un désastre, travaille à réparer les brèches de son édifice, ou qui amasse ses provisions pour la mauvaise saison.

Il n'est pas beaucoup d'hommes dont la vocation soit aussi simple que celle des habitants des îles de l'Océanie, qui ont assez fait, dit-on, pour eux et pour leur postérité, s'ils ont seulement planté dix arbres à pain. Dans les phases les plus heureuses de notre monde

Page 1