I. \a où tu vas, et selon ce aue tu verras, agis
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européen, dans les jouissances les plus complètes de la fortune, chacun a, selon son état spécial, de plus sérieux devoirs à remplir. Dans les heures néfastes, ces devoirs s'aggravent et se multiplient, selon la nature et la durt\e de la crise qui les impose.
Marcel se trouvait dans une de ces périlleuses occurrences où l'homme de cœur, vers lequel se tournent des regards inquiets, ne doit pas seulement s'occujDer de lui, mais de ceux qui l'entourent ; et à vrai dire, il pensait moins à son propre salut qu'à celui de ses compagnons, surtout à celui de la jeune fille aimée, dont le
ciel semblait, en ces jours sinistres, lui avoir confié la destinée.
Après avoir coordonné ses arrangements dans l'intérieur du navire, il lui restait encore une précaution à prendre contre le danger du scorbut.
Il se rappela que. dans une de ses excursions à],terrc, il avait remarqué un endroit tapissé de cochléaria, cette plante que la nature, dans une de ses lois de compensation, fait germer aux lieux oîi l'homme peut en avoir le plus grand besoin, comme elle place en tant d'autres lieux l'antidote à côté du poison : il résolut d'en faire une provision. Seulement, il n'était pas facile d'atteindre la plage, à travers la large barrière qui entourait le navire ; mais le travail qu'il fallait accomphr pour v.iincre cette ditliculté lui plaisait comme un salutaire exercice.
Ln matin, il descendit dans la cale avec Dambelin,en tira des marteaux, des pioches.
Le tr
et dit il ses compagnons : « Nous ne devons pas rester ici enfermés comme des prisonniers
dans une forteresse. Ces murailles de glace ne permettent pas à noti-e brave Rosa - Marie la moindre évolution ; mais nous pouvons du moins nous ouvrir une brèche dans ces énormes blocs qui se sont si bien soudés l'un à l'autre, fallùt-il les creuser comme des^mines, et les faire sauter avec de la poudre.
Qu'en ditesvous, capitaine P — Sur ma foi!
répondit Blondeau, je ne se^ rais pas fâché de faire une petite promenade à terre. Les jambes ici s'engourdissent, et j'ai besoin de respirer le grand air, (juoiqu'il vous sabre les mains et le visage comme une lame d'acier.
— Enveloppezvous avec soin de votre burnous ; couvrez- \ous la tête avec votre capuchon; chaussez vos grandes bottes ; surveillons-nous l'un l'autre réciproquement, et si nous remarquons que le nez de l'un de nous commence à blanchir, hâtons-nous de l'en avertir et de le frotter, bon gré mal gré, avec une poignée de neige. C'est le service charitable que les Lapons, les Samoyèdes, les Russes, se rendent
ivail près du navire bloqué par les glaces.
en hiver, el nous sommes dans un pays plus féroce que celui des Russes. »
Les qviaire hommes se mirent à l"ouvrao:e avec Frisquet, qui les égayait par sa vivacité-; Carinc voulait aussi les aider, et se vantait de manier d'une main ferme la pique et le hoyau. Mais Laxlui dit qu'elle n'était qu'une vaniteuse petite fille; Marcel se moqua impertinemment de sa présomption ; elle écouta en riant ses injures, et resta appuyée sur le bastingage comme une de ces princesses des contes féeriques^ captive dans un cliàteau enchanté, et encourageant du regard les previx chevaliers ([ui tentent de la délivrer.
Au premier coup que Danibelin frappa, tl'un bras vigoureux, sa hache rebondit sur la glace comme sur un bloc de inarbre. II fallut prendre d'auti'cs ustensiles, et l'on eut recours au ciseau et au marteau du tailleur de pierre. A l'aide de ces instruments, on enlevait des éclats de glace comme des copeaux dans le tronc d'un chêne ; on creusait des entailles. Marcel voulait parvenir à former une sorte de gradins par lesquels Carine pourrait elle-même descendre dans la rade. Toute la journée fut employée à ce rude labeur. Le soir, après avoir pris son verre de grog, en fumant sa pipe, Blondeau s'endormit près du poêle, épuisé de fatigue.
Le lendemain, un temps calme favorisait les patients travailleurs ; ils continuèrent leur tâche, et quelques jours après, enfin, ils avaient réussi à se frayer un passage et à découper une espèce d'escalier inégal, raboteux, mais pourtant assez commode.
Marcel alla chercher Carine, et la prenant par la main, et la soutenant dans sa marche, avec la précaution d'une mère qui guide les premiers pas d'un enfant, la conduisit sur la couche de glace du golfe, puis de là dans le ravin où il voulait récolter le cochléaria. Là il fallut faire, avec des bêches et des pelles, un nouveau travail, fouiller dans la neige ; mais cette tâche était plus facile que la première, et bientôt on découvrit sous son linceul la verte plante, image d'un éternel principe de vie. sous le simulacre de la mort.
« Cueillons ensemble cette herbe, dit Marcel à Carine. et gardez-la vous-même pour nous en distribuer de temps à autre une salutaire potion. Soyez notre prudente pharmacienne, notre sœur de charité, notre petite sœur des pauvres. C'est le nom que l'on donne en France à une nouvelle communauté religieuse qui fait des miracles de bonnes anivres. »
La jeune fille remplit une sacoche des plus belles touffes de cochléaria, et remonta sur le
navire, toute joyeuse de la nouvelle mission qui lui était confiée.
Il était temps que la courageuse entreprise de Marcel fût achevée, car tout à coup le froid devint si violent, que ni lui ni ses compagnons n'auraient pu la continuer. Un jour, les cercles des tonnes de bière rangées dans une cabine éclatèrent ; le liquide qu'elles contenaient s'était transformé en une masse compacte. En la faisant fondre, on n'enobtenait plus qu'une boisson sans saveur. Un autre jour, les barils de vin furent gelés à moitié, et bientôt on remarqua (jue le mercure même du thermomètre avait déjà perdu une partie de son élasticité ; encore quelques degrés de plus, et il se condensait en un globule inerte.
Marcel exigeait cependant, d'une façon absolue, la promenade sur le pont, et lui-même y entraînait Carine, et Blondeau le suivait, tout en grommelant parfois, et tous marchaient précipitamment pour se réchauffer, et quelquefois sautaient comme des écoliers ; mais, dès qu'ils étaient redescendus dans leur retraite, ils se serraient l'un contre l'autre autour du poêle. IMalgré la chaleur de ce poêle, alimenté par du charbon de terre, malgré les bourrelets dont toutes les portes étaient garnies, le froid y pénétrait encore de telle sorte, que la vapeur du foyer se gelait à l'autre côté de la chambre, et formait une couche de givre sur les parois. On ne pouvait, sans une vive souffrance, toucher à un ustensile en fer ou en cuivre. Une fois Danibelin, occupé à réparer une cloison, mit, sans y prendre garde, un clou dans sa bouche, connue font souvent les menuisiers, et lorsqu'il voulut l'en retirer, le clou adhérant par l'action du froid à ses lèvres, en enleva la peau.
Grâce aux conseils et aux encouragements de Marcel, toute la petite communauté pourtant cherchait à s'occuper. Danibelin fabriquait, sous la direction de Lax, des pièges pour les renards et les ours, qui ne pouvaient manquer, disait le vieux pilote, de faire plusieurs visites au navire ; Blondeau. qui comprenait la nécessité de ne pas s'abandonner à une morbide indolence, s'associait aussi de son mieux à ce travail de charpeuterie. Le jeune lieutenant continuait tour à tour ses éludes de mathématiques et de langue suédoise. Carine tricotait ou cousait. Frisquet, dont l'éducation première avait été si négligée, apprenait à lire et à écrire. Puis, quelquefois, Blondeau et Lax faisaient ensemble une partie de piquet, et quelquefois on étalait sur la
table les dominos façonnés par Tindustrieux Danibelin. Alors les six captifs jouaient ensemble. Le capitaine avait retrouvé dans son armoire un petit sac de noix qu'il répartit également entre tous. Ces noix remplaçaient la monnaie métallique, comme les coquillages, les cowries, parmi certaines peuplades de l'Inde orientale.
Et l'on se passionnail pour ce ruslique enjeu, comme les joueurs de Hombourg ou de Bade pour les piles de ducats ou de billets de banque, et dans la sombre cellule de la Rosn-Marie, résonnaient parfois des clameurs bruyantes, comme dans une réunion d'étudiants, sous les larges plafonds d'un des cafés du quartier latin.
Marcel criait plus haut que tous les aulrcs, pour animer ces parlics. Car, j^arfois, il relisait les relatiofis les plus dramatiques des hivernages dans le >'orJ, et par ces lectures il voyait qu'il devait sans cesse prendre à tâche d'écarter de ses compagnons les dangers delà torpeur et de l'ennui. Carine, comme si elle eût deviné ses intentions, affectait de prendre un vif intérêt à ces parties, et quelquefois, pour les égayer, taquinait ses adversaires :
« Vous comptez mal, » disait-elle à son père : « vous trichez, » disait-elle à Blondeau ; et le vieux pilote lui reprochait en riant son impertinence: et l'honnèle Blondeau, qui. de sa vie, n'avait eu l'idée de la moindre tricherie, se hâtait do démontrer sa parfaite loyauté.
« C'est bon ! c'est bon! s'écriait-elle alors; vous êtes bien fier, aujourd'lmi, parce que vous m'avez gagné la moitié de mon capital : mais attendez à d;'main, j'aurai ma revanche ! »
Un ajournement au lendemain. l'(\-1 un lien dans le temps, c'est un espoir ou une consolation. Ceux-là seuls sont vraiment malheureux qui. en s'apitoyant le soir sur leur situation, n'osent se dire : A demain 1
Vers la fin d'octobre, le soleil se levait au sud-sud-est, se dessinait comme une ligne arrondie, terne et sans chaleur, un peu au-dessus de l'horizon, puis bientôt s'eflaçait au sudsud-ouest. .\u commencement de novembre, il disparut complètement. Pendant un long espace de trois mois, on ne devait plus le revoir, et comme l'a dit, dans son naïf langage, un vieux marinier de Hollande qui séjourna tout un hiver dans les régions arctiques : « (l'était chose bien fâcheuse d'estre sans la clarté du soleil, et qu'il falloit ostre privé de la plus excellente créature de Dieu, laquelle faict resjouir tout l'univers. »
Mais jusqu'aux dernières limites du globe, l'homme doit voir la lumière céleste qui pénètre dans les profondeurs du chaos, la lumière, ce vêtement de Dieu!
Pendant tout l'été, le soleil avait, comme un maître jaloux, éclipsé le cours de la lune. A son tour, la lune reparaissait, comme une image d'une chaste et timide vertu, longtemps cachée à tous les regards. Elle se levait sur les cimes de neige, blanche elle-même comme cette neige virginale ; par sa déclinaison au nord, elle restait, sans interruption, dix jours de suite à l'horizon ; par son pâle reflet, elle se montrait comme une lampe d'albâtre suspendue à la voûte du ciel ; par sa longue immobilité, dans le morne et silencieux espace, elle apparaissait, selon la poétique expression d'un savant Anglais, comme le trône de l'hiver '.
Puis, les étoiles scintillaient aussi autour d'elle, et lorsque, par un temps calme, Carine montait avec Marcel sur la dunette, pour contempler ce spectacle d'une des nuits boréales, elle se plaisait surtout à observer l'étoile fidèle, si chère aux navigateurs, l'étoile polaire. Elle lui adressait, avec une douce pensée de foi et de mélancolie, l'invocation d'un de ses poètes favoris '^ :
« Claire et pure lumière, ma mère t'aimait, elle m'a dit que les étoiles étaient des anges, et que c'est toi à qui Dieu a confié l'empire du >'ord. Peut-être que ma mère est dans ta sphère ; peut-être que son regard plane sur ces montagnes do neige et s'abaisse sur moi. »
Ce qui surprenait bien plus encore les deux jeunes fiancés ; ce qui ravissait leur iioétique imagination, et l'esprit plus prosaïque de leurs compagnons, c'étaient les vives et fréquentes apparitions de l'aurore boréale, l'un des plus curieux phénomènes de la nature. Souvent dans un grand silence, tout à coup on entendait une sorte de pétillement pareil à celui des rameaux de sapin qui s'allument dans l'àtre, ou à celui d'un fou d'artifice lointain. C'était l'aurore boréale qui s'annonçait par cette espèce d'explosion. Cne minute après, elle rayonnait dans tout l'éclat de son étrange beauté.
11 y a deux sortes d'aurores boréales, l'une fixe, l'autre mobile,
La première apparaît quelquefois comme un sillon de pourpre dans les champs célestes, quelquefois connue une flèche avec sa