‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 5 sur 47 · I. De la mer le sel, de la femme Iieaucoiip de mal · texte numérisé non relu

I. De la mer le sel, de la femme Iieaucoiip de mal

sayerai encore en lui proposant de s'associer à votre expédition, ^oulez-vous bien venir ce soir souper a\ec moi? D'ici là. je l'aurai vu. et vous saurez alors le résultat de mes négociations.

— Après l'éloge que vous avez fait de son habileté de pilote, je ne marchanderai point ses services, dit le capitaine.

— Et moi, ajouta Marcel, je me léjouirai d'apprendre qu'il est mieux éclairé sur ses devoirs du cœur.

— C'est aussi mon désir, répliqua le banquier, car le père et la fille m'intéressent, et j'emploierai toute mon éloquence à lui faire admettre ma conviction. •>

Les deux olliciers se retirèrent en remerciant le négociant de son obligeance.

A l'heure indiquée, ils rentrèrent dans sa demeure. Déjà le souper était servi par les soins empressés de Mademoiselle Sparrman. Sur un grand plat de faïence, un coq de bruyère rôti exhalait un fumet savoureux, et, aux deux extrémités de la table, brillait l'envelopi^e argentée de deux bouteilles de vin de Champagne.

Plus gaiement que la cocarde tricolore, le vin de Champagne fait sans cesse le tour du globe.

« Eh bien ? dit lUondeauen s'avançant vers M. Sparrman, avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle.

— Eh bien ! répliqua le banquier, je n'ai rien pu obtenir. Cet honnne est tenace en diable. Déjà, en d'autres occasions, il est resté sourd aux plus sages remontrances, et maintenant son opiniâtreté naturelle est corroborée par la folle idée dont il se fait un devoir de conscience. Non seulement il se croit obligé d'emmener sa fille au Spitzberg, mais il lui a persuadé à elle-même qu'elle doit entreprendre cette expédition, et il affirme qu'elle y tient à présent autant que lui. Si vous consentez à l'emmener avec vous, il demande que Mademoiselle Carine ait, à l'arrière de votre bâtiment, une cabine convenable, et qu'elle mange à votre table. Quant à lui, dit-il, si vous l'exigez, il s'adjoindra volontairement à la gamelle de vos matelots, et quant à la question d'argent, vous la réglerez vous-même comme bon vous semblera. Il a ajouté, en me ([uitlant. que s'il ne trouvait pas, cette année, l'occasion de faire ce voyage, il prendrait lui-même, l'été prochain, un bateau à son compte pour accomplir sa résolution.

— Quelle fètede fer I s'écria Blondeau ; mais il doit y avoir ici d'autres jùlotes.

— Les meilleurs son! partis, lien lestedeux

LES riANCKS DU SlMTZliKlU;

qui no m'inspirent pas. à \rai dire, une très «ïrandc confiance ; je ne me déciderais qu'en un besoin urgent à les employer.

— Mauvaise afTaire ! murmura le capitaine : des paraires inconnus... des écueils... les ordres précis de M. Vanskep... « Coûte que (1 coûte, m'a-t-il dit, prenez m i pilote. » Kt, d'tm autre côté, leniharras d'une jeune lîlle... au milieu de'vin<rt-(in(i hommes d'équipag^e ! J'en ai conduit une autrefois à (]adi\, e1 je sais quels soxicis elle m'a donnés pendant tonte la traversée.... Mais enfin, s'écria-t-il après son soliloque, comment esl-elle cotte fatale jeune fille ?

— Oh! charmante, répondit M. Sparrman, jolie, gracieuse, bien élevée, distinguée même, parlant très bi-en le français. On la regarde ici comme un vrai phénomène, et, quoiqu'elle ne soit que la fille d'un pauvre pilote, la nièce d'une pauvre veuve d'ouvrier, cliacun la traite avec une respectueuse déférence. Son histoire est ti'ès singulière : il faut ([ue je vous la raconte. Par là, vous apprendrez aussi à connaître l'inflexible caractère de son père.

» Lax est, conmio je vous l'ai dit. Suédois de naissance, et, dès son bas âge, il fut enrôlé dans la marine royale de Suède. A l'âge do trente ans, il se trouvait embarqué sur un bâtiment qui fit naufrage sur mi banc de roc, dans le voisinage dos îles d'Aland. L'équipage et les passagers se précipitèrent à la hâte dans des chaloupes. Lax, qui, jusqu'au dernier moment de la catastrophe, était resté fidèlement à bord, à côté du capitaine, se jeta dans la première embarcation qu'il aperçut auprès de lui. Elle était déjà lellemont surchargée, qu'elle plongeait dans les vagues d'une façon effrayante : un fardeau de plus rendait la manœuvre inqjossible. el un nouveau naufrage presque inévilai)le.

« Miséricorde I s'écria un passager d'une « voix lamentable. Ma ])auvro femme, mon i< pauvre enfant I »

« Lax se tourna %ers celui (pii prononçait ces douloureuses paroles. C'était un jeune comte de Fersen qui servait, en qualité de lieutenant, dans la guerre de Finlande, et qui, ayant été mis hors de combat par une assez grave blessure, retournait à Stockholm.

<< Lax le regarda avec un sentiment de com miséralion ; puis, tout à coup, jetant sa ^esle el son gil<'t : « Ah 1 s'écria-t il. moi, je n'ai ni « fcnnne ni enfant. » Kl il s'élança dans les llols.

« La chalmiiio allégi-o p()ursui\it houreusemenl sa marche. Lo gt-néroux Lax, en s(^ dévouant ainsi au salut de ses conqjagnons, ne

voulail cependant pas mourir, il élail forl, alerte, bon nageur. 11 réussit à saisir une des vergues brisées de son navire à l'aide de la quelle il se soutint d'abord sur les eaux : puis, après s'être un peu reposé, il so remit à la nage avec son \acillant appui, ot ])arvin1 à gagner une petite île où il fut rocucMlIî. lo londomain. par des pêcheurs.

(' Quelque temps après, il retourna à Stockholm ; il y retrouva le comte de Fersen, el épousa la fille de son jardinioi-. Sa femme mourut trois jours après la naissance de Carine. Alors la comtesse, qui n'avait pas oublié le noble dévouement de Lax, le pria de lui confier la petite orpheline, lui disant qti'ollc l'aimerait et la traiterait comme sa propre fillo. 11 ne pouvait faire autrcmcnl ([iio d'acceplor cette offre généreuse. 11 l'accepta, ol Madame de Fersen accomplit pleinement sa promesse. Elle fit élever sa jeune pupille avec ses enfanis. l'entoura des mêmes soins, lui donna lo> mêmes maîtres; son intention élail de lui constituer plus tard une petite fortune ol <!(la marier convenablement. Par malheur, elle mourut aussi ; mais à ses deniiors momenls, elle s'occupait encore de sa pui)ille, el elle lui légua, sinon une dot considérable, au moins une rente sullisante pour la mollro à l'abri du besoin.

« Quelques mois auparavant, Lax, qui conlinuail son métier de marin, avait éprouvé un échec qui le blessa profondément. 11 s'allendait à être nommé contre-ir.aîlrc ; un do ses camarades, qui n'avait pas à beaucoup près les inêmes titres que lui, mais qui était vivement patronné par un officier supérieur, obtint ce grade. Lax, furieux, jura que dès (lu'il serait arrivé au terme de son engagement il se retirerait du service, el rien ne put ébranler sa résolution, ni les instances de plusieurs de ses chefs, ni colles de M. de Fersen, ([ui s'ongagoaiont à aider de tout leur pouvoir à son avancement.

« L'amer senlimonl do rinjnsliro commiso envers lui, la mort de la comlosse, l'incpiié tude qu'il éprouvait déjà en observant la déii cale constitution de sa fillo, la croyance qu'tm climat plus froid devait être pour elle ])lns fortiliant, le déterminèrent à venir se lixor ici. Mais, quoiqu'il soit arrivé à l'âge où l'homme ordinairement se sent porté au repos, ot quoiqu'il ne soit pas obligé de travailler pour subvenir à ses besoins, il ne peut vivre d'une vie oisive. A peine était-il établi à Hammerfesl, qu'il s'est embarque pour le Spitzberg. Il y est retourné ensuite chaque année, el maintenant c'est par une pensée fausse

Pa\sa!?c des environs d'IIammcrfcst.

peut-êiro, et pcut- -^' -, > V. -. < ê t r c d é p 1 o r a b 1 e ,

mais vraiment touchante, qu'il désire y retourner encore.

— Sur ma foi, s'écria Blondeau, c'est là ce que j'appelle un brave homme et un homme de cccur I Vous me donnez grande envie de le connaître et de faire ce qu'il désire. Qu'en pensez-vous, Marcel ?

r- Je m'en rapporte entièrement à votre décision, répondit le lieutenant, qui au fond ne se souciait guère d'embarquer la jeime lille, mais qui, en même temps, éprouvait pour le père un vif sentiment de sympathie.

— Eh bien ! nous y rélléchirons, reprit Blondeau en se levant de table, et, quoi qu'il arrive, je serai très content de voir le vieux La\ et de lui tendre la main.

— Et moi aussi.I s'écria Marcel avec vin accent cordial.

— Avant tout, ajouta le capitaine en «'adressant à M. Sparrman, n'oubliez pas nos pièces de bois et nos ouvriers.

— Deniain malin, de bonne heure, vous les aurez.

— Merci encore, et bonsoir 1

— Bonsoir! souvenez-vous que, dès que vous aurez besoin de moi. je suis à voire dis- ])Osition.

— Bon pays ! mminnra Blondeau (|ui lorsqu'il avait bu deux verres de vin de Champagne, aurait voulu pouvoir serrer dans ses bras le genre humain tout entier. Bon pays! répéta-l-il en i)renant le bras de Marcel; bomies gens! La même politesse qu'en Es-

pagne, et le même langage alfeclueux : Toda la casù es a la disposicion de usled. »

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