‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 43 sur 47 · I.a chambre pendant l'hivcrnafre · texte numérisé non relu

I.a chambre pendant l'hivcrnafre

échouaient contre une impassible inertie, et il se résignait avec douleur à voir Blondeau, Lax et Danibelin, et même Frisquet, immobiles sur leurs chaises, serrés Tun contre l'autre, et grelottant près du foyer.

Entin le soleil avait reparu, et peu à i>eu il allait s'élever au-dessus de l'horLzon, et dans quelques mois reviendiait l'été.

L'été! cette saison de Dieu, a dit M. V. Hugo ; l'été ! ce bienfaisant génie qui de\ait rompre les entraves des captifs, leur ouvrir le libre espace et les ramener dans leur patrie !

L'espérance est le songe d'un homme éveillé. Toute la petite colonie s'éveillait à la fois, dans la nuit qui l'enveloppait encore, à la perspective d'une autre existence, à l'heureux songe de son alTranchissement.

L'n faible et éphémère rayon de lumière agissait, en un instant, plus vivement sur elle que n'avaient pu le faire, depuis plusieurs semaines, les sages raisonnements et les vives exhortations de Marcel. Le lendemain, il n'eût pas besoin d'exciter ses amis à sortir de leur morne retraite pour res])irer le grand air. A l'heure où ils pouvaient de nouveau voir surgir le soleil, ils étaient sur le pont, attendant avec une sorte d'idolâtrie, comme des Guèbres. cette clarté bénie, et la contemplant avec bonheur.

Ce jour-là, ils avaient repris leur ancienne animation, et déjà ils s'entretenaient de leur voyage comme s'ils allaient bientôt partir.

Marcel n'avait garde de les troubler dans leur gaieté par quelque grave réflexion, et cependant il ne pouvait s'empêcher de craindre pour eux une triste réaction ; car l'hiver n'était point passé.

Hélas! non. elle n'était point passée cette fatale saison, et de toutes les douleurs qu'elle pouvait enfanter, la plus redoutable, la plus affreuse, Marcel ne l'avait pas pressentie !

11 avait vu la jeune Suédoise s'embarquer avec une joyeuse confiance ; il ra\ail vue, dans le cours de la traversée, observant avec enthousiasme les difîérentes scènes qui, tour à tour, se déroulaient à ses regards, cl les poétisant elle-même par sa juvénile imagination ; il l'avait vue, sur la plage de la baie Magdeleine, s'épanouir d'un charme suprême, d'une grâce virginale, à un aveu d'amour. 11 l'avait vue enfin accepter, avec une ferme résignation, la perspective d'un long emprisonnement dans l'immuable ceinture des montagnes de glace, et supporter avec un calme étonnant les rigueurs de cette captivité. Les appréhensions qu'il avait éprouvées pour elle à son départ de Hammcrfest s'étaient dissipées

en ces diverses épreuves, et plus d'une fois il s'était dit qu'elle n'avait point une si faible organisation qu'on le supposait, ou qu'elle s'était fortifiée par ce voyage, ainsi que son père l'avait espéré.

Depuis le mois de janvier, elle souffrait pourtant cruellement du froid. Elle en souffrait surtout la nuit, dans sa cabine solitaire où elle ne pouvait pas faire de feu, dans sa couchette où, malgré les minutieuses précautions prescrites par Marcel, l'humidité constante des blocs de glace pénétrait à travers les ais du navire. Souvent, la nuit, à l'aide de plusieurs cruches remplies d'eau bouillante et de plusieurs couvertui-es, elle ne pouvait parvenir à se réchauffer.

Elle voulait pourtant cacher ses souffrances, et pendant quelque temps elle y réussit ; elle se levait le matin, fatiguée par une longue insomnie, et avant de rejoindre ses compagnons, elle se passait à différentes reprises les mains sur le visage pour en atténuer la pâleur. Elle essayait de se faire une physionomie riante, et quelquefois, pour mieux dissimuler, elle adressait à Marcel ou à Blondeau quelques plaisanteries. Ses forces physiques étaient cependant déjà très ébranlées ; sa force morale ne se laissait pas aussi facilement dompter. Comme les flots de l'immense courant américain, du gulf-stream, qui, après leur long circuit, conservent jusque dans la zone du Groenland un reste de leur chaleur mexicaine, l'âme de Carine conservait, dans la glaciale étreinte de l'hiver du Spitzberg, sa vivace énergie.

Mais en dépit de sa volonté et de ses résolutions, de violents accès de toux la trahirent. En vain elle essayait de les réprimer ou de les étoulTer, ils éclataient malgré ses efforts, et Marcel en éprouvait une douloureuse émotion, comme s'ils se répercutaient dans sa propre poitrine.

Obligée enfin d'avouer son état maladif, Carine essaya encore d'en dissimuler la gravité, afiirinant que ce n'était qu'une indisposition légère qu'elle avait déjà éprouvée plusieurs fois, qui passerait comme les autres, et qui ne pouvait lui donner la moindre inquiétude

Mais Blondeau, frappant impétueusement un coup de poing sur la table, s'écria : << Nous sommes des êtres sans cœur ou sans raison, des barbares. Nous mériterions qu'à notre arrivée à Dunkerque, toutes les femmes nous montrassent au doigt comme des Holtentots ou des anthropophages de la Nouvelle-Calédonie. Comment ! voilà quatre mois que nous

LKS FIA\Ci;S DU S-1'ITZBERG

nous dorlotons dans une belle et bonne chambre, que nous suspendons, connue des sybarites, nos hamacs autour d'un excellent poêle, el nous avons laissé celle pavivre enfant dans son réduit glacial, el nous n'avons pas songé à tout ce qu'elle devait soutTrir, par une température qui fait fuir les oiseaux les mieux emphmiés, et l'ait frissonner l'ours blanc dans son épaisse toison 1 C'est afTreux ! Dès ce jour nous émigrons, nous transportons nos lits dans une autre pièce, dans la dunette, dans la cale, n'importe où, pourvu que notre chère Carine, notre douce compagne, (jui est devenue comme notre sœur à tous, s'établisse ici et nous pardonne noire long oubli.

— Merci ! mon bon capitaine, s'écria le vieux pilote.

— Merci 1 » répéta Marcel on serrant vivement la main de Blondeau.

En vain Carine protesta contre celle résolulion, personne ne voulut l'écouler. Frisquet la conjurait, par un regard suppliant, de ne pas prolonger sa résistance, el Dambclin déclara que, plutôt que de l'exposer à tomber gravement malade dans sa malheureuse cellule, il irait se percher la nuit dans la hune.

Le soir, tous les hamacs furent rangés dans une pièce voisine, et Lax et Marcel installèrent la couchette de la jeune fille près du foyer.

De quelle anxiété le pauvre Marcel était saisi en voyant, comme il ne l'avait jamais vue, la débilité de sa fiancée ! .\vec cjuelle sollicitude il étudiait l'expression de sa physionomie, el la suivait dans chacun de ses mouvements ! C'est surtout le danger de perdre ceux que nous aimons qui nous fait voir combien notre existence est liée à la leur. On ne sait pas jusqu'où s'étendent les racines de l'arbre, tant que le sol qui les recouvie n'a pas été entr'ouvert par le hoyau. On ne sait pas qu'elle est la profondeur d'un sentiment d'affection, tant que le cœur qui la renferme n'a pas été traversé par une angoisse.

Le jeune lieutenant n'en était pas encore venu à l'idée d'un péril irrémédiable ; ou, si celle idée s'était présentée à son esprit, il l'avait promptemenl rejelée loin de lui.

Cependant il frémissait chaque fois qu'A ci'oyait remarquer une altération dans la voix de Carine, vni indice de fatigue dans son regard, ou une tache de pourpre sur la pâleur habituelle de ses joues. 11 éprouvait une émotion de frayeur, quanil il la voyait assise languissammenl sur sa chaise, la main tombant sur ses genoux, la tète penchée sur sa poitrine ;

il avait peur aussi, quand tout à coup elle se relevait par une des vives impulsions de sa volonté, el s'associait en riant aux causeries de ses compagnons ; car il se rappelait ce que le docteur \^ aller lui avait dit des efforts qu'elle faisait, dans sa générosité d'âme, pour se montrer calme et sereine à l'heure même où elle éprouvait la plus vive soulfrance.

Ce qui tourmentait surtout Marcel, c'était de songer aux longues nuits qu'elle devait encore passer sous ce ciel inllexible, sur ce froid navire, privée de tous les moyens d'adoucissement que sa situation exigeait, sans autre ressource qu'une petite provision de potions calmantes que le prudent docteur lui avakt remises la veille de son départ, en lui disant qu'il fallait absolument qu'elle les emportât.

Marcel remplissait près d'elle l'office de médecin. Sans savoir au juste quelle était la nature de sa maladie, et de quelle façon il devait la traiter, il suppléait à son ignorance par la délicatesse de ses précautions ; il devinait l'hygiène qu'il devait employer, par l'instinct de sa tendresse, par la science du cœur, cette science suprême qui ne s'enseigne point dans les écoles, c|ui éclate comme un éclair lumineux en un jour d'orage, qui, en une crise subite, révèle à une mère éperdue le prompt remède qui doit sauver son enfant malade.

Marcel préparait avec un soin minutieux les tisanes que la j-eune fille devait prendre, et réglait à chaque repas son régime d'alimentation. Quelquefois il croyait devoir lui faire respirer un instant le grand air ; il l'enveloppait dans des châles, dans des burnous, et l'aidait à marcher sur le pont, puis, dès qu'il l'entendait tousser, il se hâtait de la ramener près du foyer, éjtendait sur ses genoux une couverture, et lui mettait un oreiller sur le dos de sa chaise ; et Carine le regardait avec un si bon regard, elle remerciait par un sourire qui lui allait jusqu'au fond de l'âme. Tout le jour il était ainsi occupé d'elle, cl la nuit même, parfois, il se levait avec une pensée inquiète, s'avançait à tâtons vers la cloison qui le séparait de la jeune fille, appliquait son oreille à la porte, puis, lorsqu'il avait acquis la certitude qu'elle était endormie, il regagnait son hamac.

Chacun de ses compagnons s'associait cordiaplcment à ses soucis perpétuels ; car ils l'aimaient, la digne et honnête jeune fille! Elle avait, pour se faire aimer de tous ceux qui la connaissaient, non point la beauté qui fascine les regards et jn-oduil dans la pensée de l'homme une impression violente, mais sou-

vent éphémère ; non point la coquetterie qui éveille les désirs et trompe les espérances ; non point l'esprit cjui éblouit et ne laisse, après son rapide essor, qu'une trace légère; mais la grâce pure et modeste qu'on ne se lasse pas de contempler, l'égalité d'humeur, l'un des plus sûrs éléments de quiétude dans les relations journalières ; l'oubli de soi-même et la préoccupation des autres, ces deux rares vertus qui subjuguent les égoïsmes les plus tenaces ; et la douceur, qui, peu à peu, pénètre dans les cœurs les plus endurcis, comme la goutte d'eau dans les flancs du rocher.

Ainsi que l'avait dit Blondeau, elle était devenue comme une sœur pour les marins avec qui elle se trouvait captive au bout du monde ; elle les avait souvent relevés dans leur torpeur par son propre courage : elle les avait égayés dans leur solitude ; elle avait été, dans la sombre cellule du navire, comme l'enfant dont le frais sourire console une famille, comme la colombe de l'arche dans le désert des eaux. Tous soufTraient de la voir souffrir, et s'empressaient à qui mieux mieux à la servir.

Quant à Lax, il était dans un abattement profond ; l'œil morne, le visage sombre, il restait des heures entières immobile et silenlencieux. Quelquefois, il se levait tout à coup, s'approchait de sa fille, lui donnait un baiser •sur le front sans pouvoir prononcer un mot, puis il cachait sa tète entre ses mains, comme un coupable qui n'ose plus affronter aucun regard. Il se disait que c'était lui qui avait entraîné dans ce voyage son unique enfant, et tremblait à l'idée du malheur cpii pouvait en résulter.

Ce qui soutenait l'espoir de Marcel, c'était la perspective de l'été. Naguère encore, dans ses causeries, dans ses lectures, dans ses jeux avec Carine, le temps s'envolait, comme la goutte d'eau de la clepsydre, min.ute par minute, sans qu'il en accusât la longueur ; par le magique pouvoir de son amour, près d'elle il oubliait le monde et supportait sans se plaindre les rigueurs matérielles de sa capli\ité- Mais maintenant qu'il la voyait si pâle et si affaiblie, il aspirait avec ardeur au temps on il pourrait l'enlever à cette fatale région : il comptait avec une impatience fébrile les jours et les heures, et il reprenait, l'une après l'autre, les relations des navigateurs, pour y voir à ([uelle époque les bâtiments bloqués, comme la Rosa-Marie, par les glaces, avaient reconquis leur liberté.

Et, chose singulière 1 tandis qu'il était sans cesse préoccupé de ce désir du dépai't, Carine

ne paraissait pas y songer. Peut-èti'e son état de langueur la rendait-il déjà indifi'érente aux diverses combinaisons que l'on discutait autour d'elle : peut-être que, dans ce doute qui souvent s'empare du malade, elle n'osait plus porter sa pensée vers l'avenir, ou peut-être qu'elle était secrètement attachée à les lieux où elle avait éprouvé les plus douces émotions de sa vie, à cette plage où Marcel lui avait dit son amour, à cette rade où son père l'avait fiancée en lui donnant sa bénédiction !

Les registres de l'état civil nous assignent, dans l'organisation sociale, une patrie; mais le cœur se fait à lui-même sa patrie là où il s'est senti iiailre et palpiter, là où il s'est épanoui I

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