‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 45 sur 47 · I . .lérémicî, chap. \ ui · texte numérisé non relu

I . .lérémicî, chap. \ ui

LKS FIWCKS ni SlMTZIîEKr.

liMitcequi lui restait de force, et s'appnyail sur le bras de son fiancé, comme nne planU" débile sur l'arbuste qui la soutient.

'■ Voilà riiiver fini, voilà l'été, disait Marcel : l'iii ore un pc'.i de coui'agc cl de patience, et i)ient(')t vous reg'ajïnere/ votre maison de liammerl'est, et la scienre de votre bon Waller, et le soin de vos amis, et le rej)OS vous guérl-

IMUt. »

Mais Carine l'écoutait avec un sourire mélancoli(|ue, en secouant la tète et sans lui répondre ; elle ne pon\ail (>sp:'';('i- connue lui, et n'osait lui révélcu" ses pressciiliments.

El la prompte aiumalion de cette terre du Nord, les cris et les mouvements précipités des oiseaux, (jui déjà jioursuivaicnt leur proie et préparai(Mil leur nid, le riaivt azur cjui éclatait à la surface du ciel et se reflétait dans les eaux du golfe, le soleil cpii dardait ses rayons sur les parois étincelantes des icebergs, toutes ces réa|)parili()ns de la lumière après ces longues nuits ténébreuses, tous ces signes de vie après un deuil de mort, faisaient un triste

( :iriiic' t'i'coutail a\cc un -(unirc mélancolique

contraste avec l'abattemeid, de la jeune fille, qui ne renaissait point à ce souille vivifiant du printemps, qui, au contraire, se sentait de plus en plus s'afTaisser.

Si, dans ses beures de joie, dans ses rêves d'amour, l'iiomnie se plail à associer la nature à ses transports; si, dans l'élan de son lieureuse pensée, il confie aux êtres inanimés (jui l'entourent les espérances qui l'cncbanlent : s'il lui semble que l'aube du matin sourit à ses songes, cjue les arbres par leurs muruunes, (pie les vagues du lac par leurs soupirs, les oiseaux parleurs cbants répondent à la musique de son cœur, ([uand il souffre et languit, cette même nature l'aniige par son éclat ou l'irrite i)ar son impassibilité.

Ilcla-! non; iiiillc anlciir, iiulli' ildiiiour tunuainc \c IruuJjlf la nature cmi sa Ijcaulé sLTcim' ; Nul saniilot no t'émeut dans son paisilile accord. L'homme seul, à la lîu du printemps cpliémcrc, Porte au front te cactiot de sa soulTrance amcre, lu seul vibrer en lui l'aisuilloii de la mort.

De jour en jour, les pauvres reclus de la Ro'id Marie att(Mulaient la fin de Iciu- captivité. Seulement, il était à craindre que les glaces, en se romp:int violemment, ne lieurtassent de leur cboc impétueux les flancs du navire ;

mais, peu à peu, on la vit s'amollir, puis se dissoudre graduellement, puis s'écarter.

Un beau matin, le passage était libre. Une clameur bruyante retentit dans les airs, et cette clameur réveilla Carine. assoupie près du foyer. Elle se suspendit au bras de Marcel pour remonter sur le pont ; elle voulait revoir encore ces lieux qu'elle allait quitter, et où elle ne devait plus revenir.

Tandis que, près d'elle, tout s'apprêtait pour le départ, elle regardait cette plage où, le jour des fiançailles, elle avait cueilli la solitaire renoncule ; ces montagnes qu'elle avait tant de fois contemplées avec un transport d'admiration : ces flots de la rade où elle avait été si mollement bercée dans sa chaloupe, quand elle descendait à terre avec Marcel. Du fond de son cœur elle leur adressait un dernier adieu ! Là s'était accomplie sa rapide destinée ; là, comme la Thécla de Schiller, elle pouvait dire : « Ich habc gelebt undgelibel. J'ai vécu, j'ai aimé. »

Pendant ce temps, ses compagnons, pesant de toutes leurs forces sur les barres du cabestan, essayaient de le virer : mais, malgré tous leurs efforts, ils ne purent parvenir à soulever l'ancre enfoncée dans un lit de sable.

« Il faut y renoncer, dit Blondeau en se relevant le front couvert de sueur : coulez la chaîne jusqu'au bout, démaillonnez l'anneau, hissez le grand foc. »

A ces mots, il se mit à la barre du gouvernail, tandis que Marcel, Dambelin, Lax et Frisquet se hâtaient de lâcher la chaîne de l'ancre et de larguer la voile.

Un instant après, l'agile navire tournait doucement sur lui-nîéme et voguait Aers l'entrée du golfe. Un instant après, il était en pleine mer. Trois autres voiles furent successivement déroulées au vent propice qui les enflait.

Quatre hommes et un enfant pour manœuvrer, sur la rude mer du >'ord, un bâtiment de trois cents tonneaux I C'était trop peu. Maàs la joie de se voir affranchis de leurs longues misères, le bonheur de se sentir vivre après tant de périls où ils avaient failli périr, l'espérance d'arriver procliainement au port si regretté et si désiré, leur donnaient une vigueur extraordinaire. Sans négHgcr sa tâche, Marcel trouvait encore le temijs de descendre fréquemment près de Carine, pour la réconforter, et elle ne voulait pas qu'il abandonnât pour elle un travail obligé. Elle lui disait qu'elle était mieux, quoique la faiblesse de sa voix et la langueur de son regard démentissent ses paroles, Marcel, après quelque ré-

sistance, lui obéissait à regret, et la quittait pour revenir un instant après.

Le vieux pilote n'était pas moins que Marcel occupé de Carine ; mais il éprouvait, en la regardant, une douleur sombre, comme s'il était torturé par un remords. On ne pouvait le voir sans être ému d'une telle angoisse, et du changement qu'elle avait produit dans sa physionomie. En un mot, le pauvre père avait Aieilli de dix ans.

Pourtant, il n'abandonnait point toute pensée de salut; et quel est l'homme qui, dans une crise mortelle, ne s'efforce de garder un dernier espoir. Diim spiras, spcra : c'est une des vieilles devises de nos pères.

« Encore quelques jours de bon vent, disait-il à Marcel, et nous pouvons arriver à Hammerfest, et là est le repos, et là les conseils, l'assistance d'un habile médecin, et tous les moyens de guérir dont nous sommes à présent si cruellement dépourvus. »

Mais le vent, dont on désirait si ardemment la continiàté, tourna brusquement au sudouest. C'était lèvent debout. Il fallut virer de bord, changer les armures, louvoyer. A l'aide d'un nombreux équipage, un tel travail s'accomplit avec rapidité. Sur la Rosa-Marie. dix bras scidement y étaient employés. Ces divei'ses manœuvres s'y faisaient lentement, et le navire gagnait à peine quelques lieues en une pénible journée, et Carine se mourait de consomption.

En montant sur les enfléchures comme un simple matelot, en carguant une voile, en serrant une garcette, ^lai'cel songeait sans cesse à sa chère malade ; et, par un de ces singuliers élans de la pensée, qui souvent court du tableau le plus triste à l'image la plus riante, comme si elle cherchait elle-même à aggraver, par un funeste contraste, ses douloureuses impressions. Marcel se rappelait une des scènes qui l'avaient frappé dans un de ses voyages, une scène qui, en ce moment, lui apparaissait comme un rêve.

C'était au fond d'une des baies de la Médi" terranée ; au bord des flots limpides, une colline ondulante, tapissée d'un frais gazon, de cytises et d'acacias en Heurs : en haut, une large twrasse, avec un balcon de marbre dentelé : un château gothique d'une structure exquise, avec un grand parc et un royal jardin : au bord de la balustrade, une jeune fille à la chevelure blonde flottant en longs bandeaux sur son cou, à l'œil \\f et joyeux, à la figure rayonnante; près d'elle, sa mère, qui, par la même fraîcheur de jeunesse, semblait être sa sœur ; toutes deux assises sous les ra-

l.ES FIANCÉS DU Sl^ITZHFRG

iiicaux d'oranjxors cl do [nus d'Ilalie, et lisant de temps à antre les stances d'un poète aimé, et de temps à antre s'arrêtant dans leur lecture pour admirer, dans la sérénité du ciel; dans le vaporeux azur des tiorizons lointains, la plus belle. la plus ravissante des poésies, toutes les félicités réunies dans cette douce retraite, toutes les joies du printemps de la vie, delà fortune el des plus pures afTeclions.

« O Dieu ! ô Uieu ! murmurait Marcel en se retraçant celle image, quels mystères dans vos volontés 1 Pourquoi lant de grâces aux vuis et tant d'aHlictions aux autres ? Pourquoi cette jeune fille, (pie je n'ai fait cju'entrevoir, se sera-t-elle épanouie, dans sa destinée, sans trouble, comme les roses de son jardin par un jour sans orage ? et pourquoi celle que j'aime, celle qui, par ses vertus, a si bien mérité d'être heureuse, a-t-elle, dès le jour de sa naissance, subi tant de rudes épreuves, et pourquoi mourrait-elle avant d'avoir eu sa part de bonheur en ce monde ? Est-ce votrejustice, mon Dieu, qui fait que, pour tant de pauvres êtres, la vie soit sans cesse une tâche laborieuse et une cruelle déception, tandis que pour d'autres elle ressemble à une fête perpétuelle? »

Et le jeune lieutenant s'abîmait dans ces réflexions.- S'il avait osé les communiquer à sa fiancée, et si elle avait eu encore la force de lui répondre, elle lui aurait représenté qu'il offensait, par ses pensées de doute, l'impénétrable mais infaillible bonté de la Providence. Comme Marcel, elle avait ouvert son âme aux plus douces émotions de l'existence humaine ; comme lui, elle s'était délectée dans les rêves d'un calme et riant avenir ; mais elle voyait ses espérances s'évanouir, elle sentait la vie lui échapper, et son âme sans tache se reposait déjà dans les promesses d'une autre vie, et en regardant son fiancé avec sa religieuse pensée, elle pouvait dire avec le poète italien :

Chi faina con l'cdp Si l(!va a t)io e se t'a iJolce la morte i.

Pendant que la petite cohorte de la Rosa- Marie luttait opiniâtrement contre les vagues et les vents, un nouveau malheur la frappa. Blondeau tomba malade par suite de ses fatigues. C'était un vrai désastre, dans un moment où la coopération de tous dans un rude labeur était si nécessaire. Lax se tordait les mains avec une sorte de désespoir; Marcel redoublait ses etTorts, mais, malgré son zèle et son énergie, il ne pouvait continuer, avec ses trois auxiliaires, des manœuvres qui auraient

I. Qui t'aime avec foi s'élève vers Dieu et se l'ait la mort douce.

sulTi à occuj)er ime douzaine d'hommes robustes. II fallait se résigner à naviguer avec le vent, et au lieu de se rapprocher du port, on s'en éloignait.

Dans cette désolante occurrence, un matin que Marcel avait de C(^té cl d'autre éludié d'un œil inquiet un inflexible horizon, tout à coup il s'écria avec un transport de joie : « Un navire ! un navire !

— Où donc voyez-voTis un navire.^ demanda Dambelin en s'approchant vivement de lui, et en portant ses regards de tous côtés.

— Ne le cherchez pas encore sur les flots, lui répondit le lieutenant ; mais là, au-dessus de vous, dans l'atmosphère, ne voyez-vous pas cette figure de deux mâts et d'une coque renversée ? C'est celle d'un navire qui, par un effet de réfraction, se reproduit dans les airs. C'est ainsi que Scoresby a reconnu, à plus de dix lieues de distance, le bâtiment commandé par son père, et je suis sur de ne pas m'abuser ; et ce navire, poussé par le même vent qui arrête notre marche, arrivera promplement près de nous. C'est un secours que la Providence nous envoie ; c'est notre salut peut-être. Que Dieu soit loué ! »

Marcel, en effet, ne s'était pas trompe. Quelques heures après, on vit poindre au loin le bâtiment dont l'approche lui avait été révélée par vm des phénomènes du ciel boréal. Il voguait vent arrière, toutes voiles dehors, et s'avançait rapidement du côté de la Rosa- Marie.

c( C'est un des bateaux de pèche de M. Sparrman, dit Lax ; il doit être commandé par Johnson, un de mes amis. Holà ! hé ! Johnson ! » s'écria-l-il en montant sur le bastingage et en élargissant ses inains de chaque côté de ses lèvres pour donner plus de portée à sa voix.

A cet appel, Johnson répondit par une cordiale acclamation, puis il se hâta de faire iTiettre sa chaloupe à la mer, et monta à bord de la Rosa-Marie.

« Ah ! mon vieux camarade, dit-il en serrant vigoureusement la main du pilote, on vous croyait perdus. (Juel bonheur de vous retrouver ! »

Mais il s'arrêta dans son élan de joie, en voyant la figure abattue, les traits décomposés de son ami. et apprit avec une vive émotion tous les désasti'cs de cette expédition, la perte de la baleinière, la désertion de l'équipage, les périls et les souflrances de son long hivernage, et enfin la maladie de Carine.

« La pauvre chère enfant ! s'écria-t-il, je voudrais bien la voir.

— Hélas! répondit Lax en baissant tristement la tête, elle n"est pas en état de vous parler, et votre visite produirait peut-être sur elle une trop vive impression que nous devons prendre à tâche d'éviter. Mais qu'il me tarde d'arriver à Ilammerfest ! Pouvez-nous nous aider ?

— De quelle façon ? dit Johnson. Ce qui dépendra de moi, je le ferai de grand cœur. Votre bâtiment est-il avarié .' Vos provisions sont-elles épuisées ?

— Non, non, répliqua Lax : nous avons encore des vivres en suflisantc quantité, et ce bâtiment est solide, il Ta bien prouvé. Mais nous ne sommes pas assez forts pour le manœwvrer convenablement, surtout quand nous sommes pris par le vent debout. Pourriezvous nous donner quatre ou cinq de ^os gens, qui s'en reviendraient avec nous à Hammerfest ?

— Quatre ou cinq 1 murmura Johnson. Je n'ai guère que le nombre d'hommes nécessaires à une expédition ; mais il ne sera pas dit que Johnson a laissé un ami dans l'embarras. Je vais en causer avec eux ; s'il en est qui veuillent vous suivre, je vous les envoie immédiatement. S'ils se regimbent, je vire de bord, et vous reconduirai moi-même à Hammerfest.

— Merci 1 mon brave Johnson, dit avec attendrissement le vieux pilote ; vous êtes notre sauveur ! »

Marcel, à qui Lax traduisit ce rapide entretien, se hâta d'aller en faire part à Blondeau ; et si faible qu'il fût, Blondeau quitta son lit pour venir aussi remercier le charitable Johson.

Quelques instants après, la chaloupe amenait à bord de la Rosa-Marie cinq robustes Norvégiens, capables à eux seuls de faire pirouetter un navire comme une toupie; le bon Johnson leur avait remis ce qu'il apportait de meilleur de Hammerfest, deux gélinotes et \\n poulet : « Pour Garinc. » avait-il dit.

Mais Carine ne pouvait pas user de cette offrande ; elle était dans une atonie qui paralysait ses besoins physiques, et souvent même le mouvement de sa pensée. Elle ignorait la maladie de Blondeau, et la tâche ditlicile que ses compagnons désespérés essayaient depuis quelques jours d'accomplir, et la rencontre providentielle de Johnson.

Le lendemain, elle ne savait pas non plus que le navire, à l'aide d'un meilleur temps et des cinq Norvégiens, filait en droite ligne vers la cote de Fin mark, doublait rapidement Beeren-Eiland. puis bientôt les rocs du cap Nord.

En regardant ces îles solitaires, Marcel se rappelait les émotions qu'il avait éprouvées lorsqu'il les voyait pour la première fois. Avec quelle vive curiosité il contemplait alors cette nature du Nord ! Avec quelle ardeur il s'élançait vers d'autres scènes, moins connues encore, et plus imposantes! Avec quelle confiance il s'abandonnait au charme de son amour naissant, au regard, au sourire, au poétique entretien de Carine ! Un an à peine s'était écoulé, et dans ce périple d'un an, après tant d'heures de luttes, de douleurs, d'anxiétés, il ramenait avec lui, languissante et mourante, celle qui avait été son idéal, celle qui était devenue l'espoir de son avenir.

Plus vieux, il aurait reconnu peut-être que ce voyage était, dans un court espace de temps, une des fréquentes images du voyage de la vie : au départ, l'enthousiasme, le joyeux essor de la jeunesse.

Oh ! Jugcnd Gluck Lnd Jupend Lusl I

la vitale puissance qui n'a point encore été ébranlée, et la magique cohorte dont parle Schiller : « L'amour avec sa douce récompense, la fortune avec son diadème d'or, la gloire avec son auréole, la vérité avec son éclat semblable à celui du soleil'. » Puis après, l'évanouissement des rêves, le cœur morne, le ciel gris, l'horizon terne ; et après cette disparition de ces prestiges, heureux celui qui ne se laisse point aller à une vaine révolte, qui courbe humblement la tête sous la loi de sa destinée et se résigne.

Il fallait que Marcel se soumit à ce sentiment de résignation, car il n'y avait plus aucun moyen de salut pour celle à laquelle il avait lié son âme et son existence. Déjà la malade avait subi les dernières crises de l'agonie : elle ne soutirait plus ; elle s'éteignait comme une lueur tremblante dans un vase d'albâtre.

Les légendes Scandinaves rapportent que les fées endorment du dernier sommeil celui qu'elles ont entraîné dans leur cercle nocturne ; on eût dit qu'une de ces fées endormait ainsi Carine, et d'une main invisible dénouait doucement les liens de sa vie.

Un soir pourtant, tout à coup elle parut se réveiller dans sa somnolence ; elle releva la tête sur son oreiller, et ses yeux s'ouvrirent sous leurs blanches paupières, calmes et purs comme un rayon de l'aube. Lax et Marcel étaient près d'elle. Dans ses deux mains, pâles-

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