‹ Les fiancés du SpitzbergChapitre 7 sur 47 · I. AfTwitlsson, .\<irr urh s('irr · texte numérisé non relu

I. AfTwitlsson, .\<irr urh s('irr

cryptogames ; sur leurs flancs, un lichen jaunâtre, pareil à une couche de safran. Dans une des excavations de la montagne, une lagopède creusait avec ses pattes emplumées le trou glacial où elle dépose ses uMifs : un pluvier frappait de sa gritTe le sol dénudé, pour en faire sortir un des vernnsseaux cpii lui servent de pâture ; au bord de la plage, retentissaient les cris des mouettes et des goélands. Lu s'arrctant dans sa marche et en inclinant la tète vers le sol, Marcel croyait encore distinguer un autre indice de cette nature si longtemps engourdie, une sorte de frémissement ou de vague crépitation.

« Quel malheur, se disait-il, que les savants n'aient pas encore inventé pour l'oreille des instruments, comme ceux qu'ils ont si admirablement perfectionnés pour le regard ! De même ([u'à l'aide du télescope de lord Rosse on pénètre à des millions de lieues dans l'immensité des sphères célestes, de même, avec un a|)pareil d'auscultation, on en viendrait pevd-ètre à discerner les bruits imperce))tibles. les notes insaisissables d'une éternelle harmonie. De même que le médecin, en appli- ((uant son oreille sur la'poitrine d'un de ses malades, constate l'état des battements de son cœur, peut-être que nous pourrions ainsi distinguer le mouvement des forces vitales de notre globe, les bouillonnements souterrains de ses volcans, les palpitations de ses artères... :^lais non, s'écria-t-il tout à coup. Par ce merveilleux instrument d'acoustique, toutes les passions et les misères de l'humanité éclateraient à notre oreille : que de sanglots, de rumeurs atTreuses. de cris désordonnés et de gémissements lamentables ! ^Nlieux vaut ne rien entendre. »

Marcel n'arriva pas sans difficultés jnsc|u'au sommet du Tyvefield, car ses pieds glissaient souvent sur des masses de neige mouvantes, ou sur des blocs de pierres détachés de leur base, fpii s'éboulaient à la moindre impulsion, et roulaient derrière lui dans la vallée. Mais lorsciu'il fut sur la crête de cette montagne, qui s'élève comme une pyramide, à trois cent vingt mètres au-dessus du niveau de la mer, il ne regretta point d'avoir entrepris cette pénible ascension, car ses regards planaient alors sur un tableau d'une étrange et imposante beauté : de toutes parts une chaîne de collinessauvages.de rocs escarpés et de précipices ; cà et là, sur les flancs ou sur la cime de ces collines, des lacs gelés miroitant au soleil : ici, les vagues aziirées de l'Océan ; là les montagnes gigantesques de Soro et les glaciers de Sciland étincelant aux rayons du

jour, comme des lames d"acicr ; et plus loin, dans une vaporeuse pénombre, le plateau du cap Nord, la dernière limite de l'Europe, et dans cet immense espace, nulle apparence de végétation, et nul autre signe de vie humaine que cfuelques barques de pêcheurs flottant sur la mer, et la pointe du clocher de Hammcrfest avec les maisons en bois qui Tentourent.

Les Cophtes vénèrent le Labacn. parce qu'au temps de la fuite en Egypte, cet arbre, disentils, s'inclina devant Dieu el l'adora.

Dans le silence solennel de ces grandes scènes, n'y a-t-il pas une même compréhension de l'éternelle présence de Dieu et une même adoration .'

En redescendant dans la vallée, le jeune lieutenant aperçut, à l'entrée de Hammerfest, deux femmes assises l'une à côte de l'autre sur un rocher : la difTérence de leur costume attira son attention, et il se dirigea de leur côté. L'une de ces femmes était une Laponne, portant son épaisse robe d'hiver en peau de renne, serrée sur ses flancs par une ceinture en cuir, les lourds souliers en peau, les komagers, à pointes relevées comme des patins, et sur la tète un haut bonnet composé de morceaux de calicot de diverses couleurs, et recourbé à sa partie supérieure comme un casque de dragon. L'autre était une jeune fille portant une robe en drap noir, un manlelet de même étoffe qui lui dessinait gracieusement la taille ; sa figure était à demi voilée par un chàle vert noué sous son menton et retombant sur ses épaviles.

La femme laponne tenait sur ses genoux une petite couchette en bois, d'une forme toute primitive, dans laquelle elle berçait un enfant à moitié endormi, en chantant d'une voiv gutturale une sorte de mélopée plaintive.

Marcel s'arrêta à écouter ce chant dont il ne pouvait comprendre les paroles, mais qui l'attirait par un accent singulier. Cependant, comme il ne pouvait, dans son ignorance des idiomes du pays, entrer en conversation avec ces deux fcnunes, il allait s'éloigner, lorsque la jeune fille, qui l'observait en silence sous les plis de son cbàl(>, lui dit en français : « Je pense que vous êtes curieux de voir une Laponne ; ne craignez pas de vous approcher. Si vous désirez avoir quelques notions sur ces pauvres gens de notre contrée, je tâcherai de vous les donner.

— Ah ! s'écria vivement Marcel, surpris d'entendre raisonner, avec une douce et fraîche modulation, sa langue maternelle, vous êtes sans doute Mademoiselle Lax .»

— Oui.

— Quel heureux^hasard ! Comment ! et c'est vous qui songez à vous en aller jusqu'au Spitzberg ! et vous n'avez pas peur des souffrances physiques que vous devez nécessairement endurer dans un tel voyage, et des périls auxquels vous vous exposez .'•

— ,1e suis née, répondit Carine, dans une ville où les femmes se sont signalées, en de mémorables occasions, par leur courage; j'ai passé une partie de mon enfance dans la province de Smaland, où, quand une jeune fille se marie, elle se rend à l'église avec un ceinturon de soldat, et marche fièrement, précédée de deux tambours. Les femmes de cette pro- \1nce ont reçu ce glorieux privilège de leurs aïeules, qui jadis, en l'absence des hommes, prirent bravement les armes et défendirent leurs foyers contre une légion ennemie. »

En parlant ainsi, Carine avait écarté les plis du chàle qui lui enveloppait la tète, et cet élan belliqueux de la belle Suédoise, qui s'exaltait au souvenir des courageuses paysannes d» Warends, et de l'héroïque Christine Gyllenstierna ', faisait un singulier contraste avec la douceur enfantine et l'expression touchante de sa physionomie.

Sa ligure n'était point de celles qui du premier coup fascinent les regards par leur ensemble harmonieux, ou tout au moins par un des traits artistiques de la beauté. Cette figure, d'un ovale arrondi, était un peu petite et même un peu irrégulière: le nez trop mince et le menton trop court ; mais une épaisse chevelure noire l'encadrait dans deux larges bandeaux lustrés comme deux lames de vitreuse obsidienne, et sous un rideau de longs cils soyeux, dans une sorte de moiteur diaphane, rayonnaient deux grands yeux bleus d'une suave expression. Un poète, comme Atterbom ou Tegner, aurait comparé ces yeux limpides, ces yeux profonds, à des lacs de Suède, voilés par des bouleaux. En voyant cette jeune fille, on ne pouvait s'empêcher aussi de remarquer ses élégantes proportions : ses pieds menus, dont une rustique chaussure de laine ne dissimidait point la délicate cambrure, et ses doigts effilés avix ongles blancs et roses qui s'échappaient de deux étroites mitaines. Maicel fit d'un coup d'œil, non sans quelque attrait, mais assez froidement, ces diverses observations. Les dons particuliers de Carine ne pouvaient être appréciés en un instant. Elle était comme une de ces fines mi-

I. La noble veuve de Sien Sturc, qui, en iB^o, (Irfcndil Stockholm contre les Danois, et ne fut \;iincue que par la tratiison.

Marcel, Carinc et la LapiMiiic.

niaturos qu'il faut conlcmplcr à diverses reprises el de très près, pour en découvrir toutes les qualités ; chaque fois qu'on y revient, on s'étonne d'y découvrir une nuance nouvelle, un contour, une ligne, un trait d'une grâce exquise, d'une expression idéale qu'on n'avait point remarqués en un premier examen.

Marcel devait plus tard en faire l'expérience : mais en ce moment, il ne voyait devant lui qu'une jeune fdle assez ordinaire, un peu pâle et un peu frêle. 11 s'approcha d'elle sans un autre mobile que la curiosité, et l'interrogea sur la femme qui, en ce moment, occupait principalement son attention.

Carine lui répondit : « C'est la femme d'un Lapon qui est campé depuis quelques jours près d'ici, avec son troupeau de rennes ; elle est jevme encore, quoi(iu'elle ait le visage bronzé et ridé. Elle a perdu, il y a quatre ans, un enfant qui est enterré dans notre cimetière. Chaque été elle vient visiler sa tombe ; cette fois, elle avait un motif de plus pour se rendre à Hammerfest. Sa belle-mère est assez gravement malade ; elle est venue consulter M. Waller. notre médecin. Je la connais depuis longtemps, cette pauvre femme : c'est elle cjui nous vend notre provision habituelle de quartiers de renne : elle est entrée chez mon père aujourd'hui, et, comme je l'ai vue si triste et si inquièle, je l'ai reconduite jusqu'ici en tâchant de la consoler. •>

La jeune lillesetut, Marcel l'écoutait encore. Le ton avec lequel elle avait faitce simple récit, ne ressemblait plus' à celui qu'elle avait pris, un instant auparavant, j)0ur proclamer le courage des femmes de Suède. C'était l'intonation d'un doux organe, ému par un vrai sentiment de pitié, un accent frais et pur comme celui d'un enfant, une sorte de mélodie, la plus ravissante de toutes les mélodies, celle que la science humaine n'a pu inventer, celle que Dieu a n^.ise comme un accord séraphique sur les lèvres de la femme.

Marcel l'écoutait. et il lui semblait que de sa vie il n'avait rien entendu de semblable. C'était le conmiencement de ses nouvelles impressions. Combien d'hommes à qui celte musique d'une voix féminine a révélé l'annonce d'une nouvelle existence, comme jadis les sons qui s'échappaient de la statue de Memnon annonçaient aux chameliers les premiers rayons du soleil 1

« Mais, à propos, reprit Carine après un instant de silence, n'êtes vous pas tenté de voir. ])endant votre séjour ici, un campement de Lapons ? M. Walter doit se rendre demain à celui de Svendsson, le mari de cette femme ; vous pourriez l'accompagner.

— .l'en serais charmé, répondit le lieutenant. Mais, si M. Walter ne parle pas français, comme je n'ai pas encore appris votre belle langue Scandinave, nous ferions l'un et l'autre un triste trajet.

— Je crois, en effet, repiit la jeune fille, (juc noire médecin, qui est pourtant un homme très instruit, ne parle pas français ; mais qu'à cela ne tienne : si vous le désirez, je ferai celle promenade avec vous et vousser- ^ irai d'interprète.

— Quoi ! vous seriez assez bonne !'...

— Pourquoi non ."* Nous avons de vrais sentiments d'hospitalité dans nos pays du Nord, el nous nous réjouissons d'obliger les étrangers, chaque fois que nous en trouvons l'occasion.

— Eh bien ! j'accepte votre offre avec une sincère reconnaissance... A fiuelle heure demain ?

— Attendez... »

Caroline se tourna vers la Laponne qui. pendant ce dialogue, avait continué à bercer son enfant, avec cette muette impassibilité cjui est un des caractères des peuples primitifs.

'< A dix heures du matin, reprit-elle après avoir échangé quelques mots avec la fennnede Svendsson. Le docteur Walter demeure près de l'é-glise. Vous viendrez me prendre et nous partirons ensemble.

— Merci 1 encore merci 1 -) s'écria Marcel.

11 eût volontiers prolongé ce rapide entretien ; mais il craignait de se rendie indiscret, el il s'éloigna en saluant la jeune fille très respectueusement.

A quelque distance, comme il n'avait pas cessé de penser à elle, il se retourna vers l'endroit où il l'avait laissée ; il la vit tirer d'un petit panier, qu'elle avait déposé à ses pieds, vme couverture en laine qu'elle étendit ellemême sur la couchelle de l'enfant.

(' Elle est jolie et charitable, se dit-il ; mais son père est fol de vouloir la conduire dans les plus froides régions du globe. Autant ciue je puis en juger, il ferait mieux de l'envoyer à Madère, ou tout au moins en Espagne. »

LES KIWCKS DU SPIÏZBKIUJ

CIIMMIIU-: V

Kilo ('tait fniîihr »■! bclli, cl, quoique néo au hnnl D'une oiuif on vipIoiiUims les Vcllédas ilu Nord

l'iMiclunt aux saules de la rive.

Klle riait souvent.

Saime-Hei;ve.

Mil rcmonlaiil à bord de lu lioso-^hiric. Ii^ lieutonant Iroina Blondcaii (|ni l'allciidail sur le pont (M1 fiimaid sa pipe. a\ec son apparonco de placiditô lialiilticllo. lîlondoau n'aNait point los fjoùts d'élndo. le désir d'ins- Iriirlion do .Marcel: toutes ses faenltés se concentraient dans la pratique routinière de sa profession. Vniarrer convenablement ses voiles; l'aire, à midi précis, son point ; main- Irnir autant que possible rordi(> et la pro- |)reté de son navire, telle était, en mer. sa |)rinci[)ale. sinon son unique sollicitude. Kmbarquer et décbarger, avec une attention minutieuse, sa cargaison, et rendre à un armateur un compte scrui^uleux de sa mission : telle était sa gloire. .Mais avec son juste bon sens, il appréciait les qualités élevées de Marcel : et. comme il était bon et modeste, il reconnaissait la supériorité d'intelligence de son jeune compagnon ; il le consultait franchement dans les occasions difliciles ; il se plaisait parfois à l'entendre disserter sur des (piestions scientifiques, bien fiTi'il ne comprît (ju'une très faible partie de ses dissertations; et souvent il se chargeait lui-même de la besogne matérielle de la journée, afin de laisser à .Marcel plus de temps poiu- se livrer à ses occuj)ations favorites : A chico jiajarillo. se disait-il, chico nidillo'. Je ne suis ([u'un pauvre vieux: routier de l'Océan, et j'ourvu qu'un jour, quand je ne pourrai plus naviguer, j'aie de quoi \ivre dans mon humble gitc, payer régulièrement ma vieille hôtesse, boire un verre de grog, mon ambition est satisfaite ; mais lui, il est d'vxne autre trempe ; il est connue un jeune aiglon emprisonné dans une cage étroite. Si la fortune n'avait pas entravé son ardeur, il porterait l'épaulette sur un bâtiment de guerre, déjà connnandant peut-être une jolie goi-lette, et bientôt capitaine de vaisseau, et quelque jour amiral.

.Marcel, d(> son côté, avait pour le capitaine ur» sérieu.x sentiment d'estime et une sorte d'afreclion filiale ; il lui savait u\) très grand gié de toutes ses concessions, et prenait à tâche de ne pas en abuser.

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