‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 27 sur 39 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Lucia avait commencé à s'éveillex* depuis peu de temps ; et, une partie de ce temps, elle Tavait employée en pénibles efforts pour se réveiller tout à fait, pour distinguer les visions confuses enfantées par le sommeil d'avec les souvenirs et les images de cette affreuse réalité si semblable, hélas ! h une sinistre hallucination de malade. La vieille s'était aussitôt approchée d'elle et, de cette voix qu'elle s'efforçait de rendre câline, elle lui avait dit : « Ah ! vous avez dormi ? Vous auriez pu dormir au lit; je vous l'ai pourtant dit assez de fois hier au soir. Et, ne recevant pas de réponse, elle avait continué toujours sur le même ton d'exhortation et de reproche : Mangez donc une fois quelque chose : soyez donc raisonnable. Oh ! comme vous êtes défaite ! Vous avez besoin de manger. Et puis, si, quand il va revenir, il s'en prend à moi !

— Non, non : je veux partir d'ici, je veux aller chez ma . mère. Le maître me l'a promis; il a dit : Demain matin.*. Où est-il, le maître ?

— Il est sorti ; mais il a dit qu'il reviendrait bie:ûtôt, et ] qu'il ferait tout ce que vous voudriez.

— Il a dit cela? il a dit cela? Eh bien! je veux alle^ chez ma môre, tout de suite, tout de suite. »

Au même instant, on entend un bruit de pas dans la chambre voisine et, aussitôt après, un petit coup à la.portoJ La vieille accourt et demande : <^ Qui est là?

LES FIANCÉS DE MANZONl. 57

— Ouvre, » répond tout doucement une voix bien connue. Elle tire la targette, et Tlnnommé, en poussant légèrement les battants de la porte, les entr'ouvre, ordonne à la vieille de sortir et introduit aussitôt don Abbondio et la brave femme venue avec eux au château. Il tire ensuite la porte tout contre, reste au dehors et à proximité, envoie la vieille dans une partie reculée du château, comme il avait déjà renvoyé Tautre femme qui veillait dans la pièce contiguë.

Tout ce mouvement, cet instant d'attente, la première apparition de personnes nouvelles causèrent un redoublement d'agitation à la pauvre Lucia ; car, bien que sa situation présente lui fût intolérable, tout changement devenait néanmoins pour elle comme une menace et une occasion de plus vives alarmes. Elle regarde; elle voit un prêtre, une femme; elle se rassure un peu; elle regarde plus fixement ; est-ce ou n'est-ce pas lui ? Elle reconnaît don Abbondio et demeure pendant quelques instants les yeux fixes, comme sous Tempire d'un charme. La brave femme s'en approche, se penche sur elle ; et, la regardant avec commisération et lui prenant les deux mains, comme pour la caresser et la relever en même temps, elle lui dit : « Oh ! pauvre enfant ! venez, venez avec nous.

— Qui êtes- vous? demande Lucia; mais, sans écouter la réponse, elle se tourne de nouveau vers don Abbondio qui était debout à deux pas plus loin, lui aussi avec une mine exprimant la plus vive compassion ; elle le ûxe encore et s'écrie : Vous! C'est voub? le seigneur curé? Où sommesnous?... Oh ! malheureuse que je suis ! je délire ! ma raison s'égare !...

■— Mais non , mais non , répond don Abbondio ; c'est moi, c'est bien moi ; reprenez courage. Voyez î nous sommes ici pour vous emmener. Je suis bien votre curé, venu ici tout exprès, venu à cheval...

Lucia, comme si elle avait retrouvé d'un seul coup toutes ses forces, se dressa précipitamment sur ses pieds; puis elle fixa encore une fois ses regards sur ces deux visages et 6'exclama : C'est donc la Sainte Vierge qui vous a envoyés?

— Je (îrois bien que oui, dit la brave femme.

— Et nous pouvons partir, nous pouvons vraiment partir? reprit Lucia en baissant la voix, avec un air craintif et mystérieux. Et tous ces gens?... continua-t-elie avec les lèvres contractées et tremblantes d'épouvante et d'iiorrcur : Et ce seigneur!... Cet homme!... Il m'avait bien promis...

— Il est là aussi, en personne, venu tout exprès aveo nous, dit don Abbondio. Il est là dehors, qui attend. Allons vite ; ne le faisons pas attendre, un seigneur de cette sorte!...»

Alors celui dont on parlait poussa tout doucement la porte, parut et s'avança au milieu de la chambre. Lucia, qui, peu de temps auparavant, le désirait, qui môme, n'ayant pas au monde d'autre espoir, ne désirait que lui, maintenant qu'elle avait vu des figures et entendu des voix amies, ne put se défendre d'un mouvement subit de répulsion et de frayeur; elle tressaillit, retint son haleine et, se serrant contre la brave femme, elle cacha son visage dans son sein. Au premier abord, à la vue de ces traits sur lesquels déjà, le soir précédent, il n'avait pas eu la force de fixer ses regards, de ces traits actuellement blêmis, défaits, bouleversés par la prolongation des souffrances et du jeûne, l'Innommé s'était tout à coup arrêté ; mais en voyant ensuite ce mouvement de terreur, il baissa les yeux et demeura encore quelques instants immobile et muet; puis, répondant à ce que la pauvre fille n'avait pas dit : C'est vrai, s'écria-t-il : pardonnez-moi î

— Il vient vous délivrer : ce n'est plus le même homme ; il est devenu bon ; n'entendez- vous pas qu'il vous demande pardon? disait la brave femme à l'oreille de Lucia.

— Peut-on rien dire de plus? Allons, relevez la tête; ne faites pas l'enfant, que nous puissions partir bien vite, lui disait don Abbondio.

Lucia leva la tête, regarda l'Innommé ; et, en voyant ce front penché, ce regard baissé et confus, saisie tout à la fois d'un sentiment de bonheur, de reconnaissance et de pitié, elle s'écria : Oh! mon bon seigneur! Que Dieu vous rôcom pense de votre miséricorde !

— Et, à vous, qu'il vous rende au centuple le bien que^ me font vos paroles.

Cela dit, il se retourna, alla vers la porte ei sortit le premier. Lucia, toute ranimée, avec la femme qui lui donnait le bras, le suivit; don Abbondio marchait en queue. Ils descendirent le petit escalier et arrivèrent à la petite porte qui donnait dans la cour. L'Innommé l'ouvrit toute grande, alla vers la litière, en ouvrit la portière et, avec une certaine politesse presque timide (deux choses nouvelles chez lui), en soulevant Lucia par le bras, il Taida à y monter, et la femme ensuite. Après quoi, il prit des mains du conducteur les brides des deux montures et donna aussi le bras à don Abbondio qui s'était approché de la sienne.

— Oh ! que de bonté ! » dit celui-ci ; et il monta beaucoup plus lestement qu'il ne l'avait fait la première fois.

Le convoi se mit en marche aussitôt que l'Innommé fut à son tour installé sur sa mule. Sa tête s'était redressée ; son regard avait repris son expression habituelle de commandement. Les bravi qui se trouvaient le long du chemin apercevaient bien sur son visage les indices d'un grand souci, d'une préoccupation extraordinaire; mais ils ne comprenaient rien, ils ne pouvaient rien comprendre au delà. Rien encore n'avait transpiré dans ces parages du grand changement qui s'était opéré chez cet homme ; et, certes, nulle conjecture n'aurait jamais pu con(^ire aucun d'eux à deviner ce qu'il en était.

La brave femire s'était vite empressée de fermer les rideaux des portières ; puis, ayant pris affectueusement les mains de Lucia, elle s'était mise à la rassurer par des paroles de commisération, de félicitation et de tendre amitié. S'apercevant ensuite combien, outre la fatigue de toutes les tribulations qu'elle avait endurées, la confusion et l'obscurité des événements empêchaient la pauvrette de ressentir toute la joie de sa délivrance, elle lui dit tout ce qu'elle puf trouver de plus propre à rappeler ses souvenirs, à débrouiller, pour ainsi dire, et à coordonner ses pauvres pensées. Elle lui nomma le village d'où elle était et vers lequel on allait.

« C'est vrai? dit Lucia, qui savait combien peu ce village était éloigné du sien. Oh ! Sainte Vierge Marie, je vous rends grâces ! Ma mère ! ma mère !

— Nous l'enverrons aussitôt chercher , dit la brave fenime, qui ne savait pas que c'était déjà fait.

CO LES FIANCÉS DE MAr^ZONI.

— Oh ! oui, oui ; Dieu vous f a récompensera... Et vous, qui êtes- vous? Comment ètes-vous venue?

— C'est notre curé qui m'a envoyée, dit la brave femme, parce que ce seigneur (Dieu lui a touché le cœur: qu'il soit béni!) est venu à notre village pour parler au seigneur cardinal archevêque (car nous Tavons chez nous, où il fait sa visite, ce cher homme du bon Dieu); et il s'est repenti de ses affreux péchés, et il veut changer de vie; et il a dit au cardinal qu'il avait fait enlever une pauvre innocente (c'est de vous qu'il parlait), de connivence avec un autre scélérat sans crainte de Dieu, que le curé ne m'a pas laissé comprendre qui ce pouvait être.

Lucia leva les yeux au ciel.

— Vous le savez probablement, vous, continua la brave femme. N'importe ; or donc, le seigneur cardinal a pensé que, s' agissant d'une jeune personne, il fallait une femme pour l'accompagner ; et il a dit au curé d'en chercher une ; et le curé s'est adressé à moi, par un effet de sa bonté..,

— Oh! que le Seigneur vous récompense de votre charité !

— Figurez-vous donc, ma pauvre jeune fille ! Et le seigneur curé m'a dit de vous faire prendre courage, et de faire tout mon possible pour vous tranquilliser tout de suite, et de vous faire comprendre que le Seigneur vous a sauvée miraculeusement...

— Oh ! oui, bien miraculeusement ; par Tintercession de la Sainte Vierge.

— Ainsi donc, que vous repreniez confiance, que vous pardonniez à qui vous a fait du mal, et que vous soyez bien heureuse que Dieu ait usé de miséricorde envers lui, et que même vous priiez pour lui; car, outre le mérite qui vous en reviendra, vous en éprouverez aussi une grande joie au fond du cœur.

Lucia répondit par un regard qui exprimait l'assentiment aussi clairement que l'auraient pu faire des paroles, et avec une douceur que les paroles n'auraient pas pu rendre.

— Excellente jeune fille! reprit la femme. Et, comme votre curé se trouvait aussi dans notre village (car il y en a tant et tant de tous les environs qu'il y aurait de quoi faire quatre offices au grand complet), le seigneur cardinal a pensé de l'envoyer aussi avec nous, quoiqu'il nous ait été

de peu de secours. J'avais déjà bien entendu dire que c'était un pauvre homme ; mais, dans cette circonstance, j'ai dû me convaincre qu'il est vraiment plus embarrassé qu'un poussin dans rétoupe.

— Et cet homme... demanda Lucia, celui qui est devenu bon... qui est-ce?

— Comment ! Vous ne le savez pas ? dit la femme ; et elle le nomma.

— Oh! miséricorde divine! s'exclama Lucia. Que de fois, ce nom, elle l'avait entendu répéter avec horreur dans maintes et maintes histoires où il figurait toujours comme, dans des histoires d'un autre genre, celui de l'Ogre ! Et maintenant, à l'idée d'avoir été en son terrible pouvoir et d'être sous sa bienveillante protection, à l'idée d'un aussi épouvantable danger et d'une délivrance aussi imprévue, en songeant quel était l'homme dont le visage lui était apparu si farouche, puis ému, puis si radouci, elle demeurait comme en extase, répétant seulement de temps en temps ; Oh ! miséricorde !

— C'est une grande miséricorde, en effet, disait la brave femme. Ce sera un bien grand soulagement pour une foule de gens, dans ce pauvre pays et dans tous ceux d'alentour. Quand on songe que de monde il tenait sans cesse dans une mortelle épouvante! Et maintenant, comme me l'a dit notre curé... et puis il n'y a qu'à le regarder en face... il est devenu un saint! I/'ailleurs on le voit tout de suite à ses œuvres. »

Dire que cette brave femme n'éprouvât pas une vive curiosité de connaître un peu plus à fond la grande aventure dans laquelle elle se trouvait jouer un rôle, ce serait peutêtre mentir à la vérité. Mais il faut dire à sa louange que, pénétrée d'une pitié pleine d'égards pour Lucia, ayant, en quelque sorte, conscience de la gravité et de la dignité de la mission qui lui avait été confiée, elle n'eut pas même un seul instant l'idée de lui adresser une question indiscrète ni oiseuse. Toutes ses paroles, durant ce trajet, ne furent que des paroles d'encouragement et d'intérêt pour la pauvre jeune fille.

« Dieu sait depuis quand vous n'avez mangé!

— Je ne m'en souviens plus... Depuis longtemps.

— Pauvre enfant ! Vous avez besoin de vous restaurer.

— Oh ! oui, répondit Lueia d'une voix faible.

— Chez moi, grâce à Dieu, nous trouverons tout de suite quelque chose. Prenez courage : nous n'en sommes plus bien loin. »

Lucia se laissa bientôt tomber abattue et languissante dans le fond de la litière, comme assoupi^; et la brave femme se donna bien de garde de troubler son repos.

Quant à don Abbondio, le retour ne lui causait certainement pas autant d'angoisses que l'aller lui en avait fait éprouver tout à l'heure; cependant ce ne fut pas pour lui un voyage d'agrément. Dès que sa grosse frayeur eut cessé, il se sentit d'abord tout soulagé d'un grand poids; mais bientôt commencèrent à surgir cent autres ennuis : de même que, à l'endroit d'où a été déraciné un grand arbre, le sol reste pendant quelque temps déblayé et nu de toute végétation, mais ne tarde pas à se couvrir de rejetons et de mauvaises herbes. Il était devenu plus sensible à tout le reste ; et, par le fait, tant dans le présent que dans les pensées de l'avenir, il ne lui manquait pas hélas ! matière à se tourmenter. Il sentait maintenant, bien plus qu'en allant, toute l'incommodité de cette manière de voyager, à laquelle il n'était pas accoutumé : et surtout dans la descente du château au fond de la vallée. Le conducteur, obéissant à un signe de l'Innommé, faisait aller ses bêtes d'un bon pas; les deux montures suivaient, l'une derrière l'autre, d'un pas égal; il s'ensuivait qu'à de certains endroits plus rapides, le pauvre don Abbondio, comme s'il avait été soumis par derrière à l'action d'un levier, menaçait de tomber en avant, j et était obligé, pour se maintenir, de s'arc-bouter avec la main au pommeau de l'arçon. Il n'osait pourtant pas demander qu'on allât plus doucement; d'autant plus que, d'autre part, il lui tardait aussi de se voir au plus tôt hors de ce pays. Il s'ajoutait à cela que, dans les endroits où la route se trouvait sur une éminence, sur une crête, la mule, selon la coutume des animaux de son espèce, comme tout exprès pour le faire endêver, se tenait toujours, de préférence, du côté extérieur et posait justement le pied sur le bord. Don Abbondio voyait alors au-dessous de lui, presque perpendiculairement, un saut imminent ou plutôt, â ce qu'il

lui semblait, un affreux précipice. — Toi aussi, disait-ii en son cœur à sa bète, tu as cette maudite rage d'aller chercher les dangers, quand il y a tant de place sur la route! — Et il tirait la bride de Pautre côté; mais en vain. De sorte que, comme toujours, pestant de dépit et de peur, il se laissait conduire au gré d'autrui. Les bravi ne lui inspiraient plus autant de frayeur, maintenant qu'il savait d'une manière plus certaine quels étaient les sentiments du maître. — Mais, se disait-il pourtant , si la nouvelle de cette grande conversion vient à se répandre ici dedans tandis que nous y sommes encore, qui sait comment ils la prendront, ces gens-là? qui sait ce qu'il pourra en advenir? S'ils allaient s'imaginer que c'est moi qui suis venu faire le missionnaire ! Dieu m'en préserve ! ils sont capables de me martyriser ! — La mine refrognée de l'Innommé ne lui donnait plus aucune inquiétude. — Pour tenir en respect ces visages-là, pensait-il, celui-ci n'est pas de trop; je le comprends bien, moi aussi ; mais pourtant faut-il que ce soit à moi qu'il arrive d'avoir à me trouver au milieu de pareilles gens?

Enfin on arriva au pied de la descente et on finit même par sortir de la vallée. Le front de l'Innommé alla en se déridant. Don Abbondio lui-même prit un air plus naturel : il dégagea tant soit peu sa tête d'entre ses épaules; il déraidit ses bras et ses jambes, se mit à se tenir un peu plus d'aplomb sur son échine, ce qui lui donnait une tout autre tournure; il respira plus à son aise et, rassuré sur le présent, il commença à envisager d'autres périls qu'il entrevoyait dans l'avenir. — Que va dire maintenant ce gros brutal de don Rodrigo? Être forcé de rester avec le nez cassé d'une pareille manière, ne remportant de tout cela que le dépit et la honte, figurez-vous p/:l ne trouvera pas la pilule bien amère ! C'est maintenant qu'il va devenir tout à fait endiablé ! Vous allez voir qu'ii va s'en prendre aussi à moi parce que je me suis trouvé mêlé à cette cérémonie ! Oh ! si, déjà dans ce temps-là, il a eu le courage de m'envoyer ces deux démons pour me faire une avanie de cette sorte sur la route, Dieu sait ce que ce sera à présent! Il ne pourra pas, bien entendu, s'en prendre à Sa Seigneurie illustrissime : c'est un morceau beaucoup trop gros pour lui; il sera donc forcé

de ronger son frein. Mais, en attendant, le venin, il le gardera dans le corps et, à un moment ou à un autre, il voudra s'en décharger sur quelqu'un. Ne sait-on pas, du reste, comment Unissent toutes ces sortes d'affaires? Les coups pieu vent toujours de haut en bas et les chiffons volent en Tair. Lucia, camme de raison. Sa ^Seigneurie illustrissime songera à la mçttre en sûreté ; cet autre pauvre malavisé est maintenant hors d'atteinte ; et, d'ailleurs, il en a eu sa part ; voilà donc que c'est moi qui vais devenir le chiffon. Ce serait vraiment cruel, après tant de dérangements, après tant de tribulations, et sans que personne songe seulement à m'en savoir gré, ce serait cruel que ce fût moi qui eusse à payer les pots cassés ! Que fera maintenant sa Seigneurie illustrissime pour me défendre après m'avoir compromis? Peut-il me garantir que ce damné ne me jouera pas un tour pire encore que le premier? Et puis il a tant d'affaires en tête ! il met la main à tant de choses à la fois ! Est-il jamais Dieu possible de s'occuper de tout. Ces gens-là laissent ensuite bien souvent les choses plus embrouillées qu'elles ne l'étaient auparavant. Ceux qui font le bien ne le font qu'en gros; puis, quand ils se sont donné cette satisfaction, ils n'en cherchent pas davantage, et ils ne veulent pas se rompre la tête à en surveiller toutes les conséquences ; mais ceux qui ont cette maudite rage de faire le mal, oh ! ceux-là y mettent bien autrement d'attention, ils y tiennent la main jusqu'à la fin et ne se donnent jamais ni paix ni trêve parce qu'ils ont ce chancre qui les ronge. Faut-il donc que j'aille moi-même dire que je n'ai marché que sur l'ordre exprès de Sa Seigneurie illustrissime, et non pas de mon plein gré? J'aurais l'air de vouloir tenir pour le parti de l'iniquité. Oh ! bonté du Ciel ! pour le parti de l'iniquité, moi ! Pour les beaux loisirs qu'elle me donne ! Je vois : le mieux, ce sera de raconter à Perpétua la chose comme elle est; puis laissez faire Perpétua peur ce qui est du soin de la divulguer. Pourvu que la fanta:âie ne prenne pas à Monseigneur de faire quelque éclat, q'ielque scène inutile, et de m'y fourrer aussi! En tout cas, dès que nous allons être arrivés, s'il est sorti de l'église, je vais vite et vite lui tirer ma révérence; sinon, je lui laisse mes excuses et je file chez moi. Luôia est entre bennes mains ; on n'a plus besoÎD

(le moi; et, après tant de dérangements et de fatigues, je peux bien aussi prétendre d'aller me reposer. Et puis... il n'aurait qu'à prendre à Monseigneur la curiosité de savoir toute rhistoire et, moi, me trouver dans le cas d'avoir à rendre compte de TafTaire du mariage ! 11 ne manquerait plus que cela! Et s'il allait venir aussi visiter ma paroisse?... Oh! après tout, il en sera ce qu'il en sera; je ne veux pas me chagriner d'avance : j'en ai assez comme cela, des tourments! Pour le moment je vais m'enfermer chez moi. Tant que Monseigneur se trouvera dans ces parages, don Rodrigo n'aura pas l'audace de faire des folies. Et puis après... Et puis après? Ah î je vois que je ne serai pas heureux sur mes dernières années !

Le cortège arriva que la cérémonie l'eligieuse n'était pas encore terminée. On passa au milieu de la même foule non moins émue que la première fois ; puis on se sépara. Les deux cavaliers tournèrent vers une petite place latérale au fond de laquelle était la maison du curé ; la litière poursuivit sa route vers la maison de la brave femme.

Don Abbondio se tint parole. A peine descendu de sa monture, il fit, sur le!.on le plus emphatique, ses compliments à l'Innommé, et le pria de vouloir bien l'excuser auprès de Monseigneur, attendu qu'il était forcé de retourner immédiatement à sa paroisse pour affaires urgentes. Il alla chercher ce qu'il appelait son cheval, c'est-à-dire, sa canne, qu'il avait laissée dans un coin du petit salon, et se mit en route. L'Innommé resta à attendre que le cardinal revînt de l'église.

La brave femme, après avoir fait asseoir Lucia sur le meilleur siège dans la meilleure place de sa cuisine, s'était aussitôt mise à l'œuvre pour lui apprêter un petit repas, repoussant avec une certaine rudesse amicale tous ses remerciements et toutes ses excuses.

S'empressant vite et vite de renouveler atout instant les branches sèches sous une marmite qu'elle avait remise au feu, et dans laquelle nageait un magnifique chapon, elle mit bientôt le bouillon en ébuUition ; et, après en avoir rempli une écuelle déjà garnie de quelques tranches de pain, elle put finalement la présenter à Lucia. En voyant ensuite la pauvrette se ranimer à chaque cuillerée, elle s'adressait à

MANzoNt. — Los Fiancés. II. — 5

66 LES FIANCÉS DE MANZONl.

elle-même et à haute voix les plus vives lélicitations de ce que la chose fût arrivée en un jour où, selon son exprèssion, le chat n'était pas sur le foyer. « Chacun aujourd'hui s'ingénie à faire un peu de gala, ajoutait-elle, hormis les pauvres malheureux qui ont peine à avoir du pain de vesce et de la polenta de maïs; aujourd'hui, toutefois, ils espèrent bien obtenir tous quelque chose d'un si charitable seigneur. Nous, grâce à Dieu, nous ne nous trouvons pas dans ce cas: entre le métier de mon mari et un peu de bien que nous avons au soleil, on n'est pas des plus heureux, mais on vit. Ainsi donc mangez de bon cœur, en attendant; le chapon va être bientôt à point, et vous pourrez vous réconforter un peu mieux. » Ayant repris l'écuelle, elle alla ensuite s'occuper du dîner et apprêter la table pour la famille.

Sur ces entrefaites, Lucia, ses forces un peu réparées et son esprit de plus en plus rassuré, allait se rajustant par une habitude, par un instinct de propreté et de pudeur : elle rassemblait et rattachait sur sa tête ses tresses tombantes et en désordre ; elle rajustait son fichu sur son sein et autour de son cou. A ce moment, ses doigts s'embarrassèrent dans le chapelet qui y était suspendu : elle y porta les yeux ; un trouble instantané s'empara de son esprit ; le souvenir du voeu, comprimé jusqu'alors et comme étouffé; par tant de sensations présentes, s'y réveilla tout à coup et s'y dressa clair et distinct. Alors toutes les facultés de son âme, à peine relevées, furent de nouveau saisies, brisées du même coup; et, si cette âme n'avait pas été de si longue main préparée par une "vie d'innocence, de résignation et de foi, la consternation qu'elle éprouva en ce douloureux moment aurait été du désespoir. Après un tumulte de pensées qu'aucun langage ne saurait traduire, les premières * paroles qui se présentèrent à son esprit furent : — Oh ! malheureuse! qu'ai-je fait? — Mais à peine les eut-ellcs conçues, qu'elle en fut saisie d'épouvante. Elle se ressouvint de toutes les circonstances de son vœu, de ses cruelles angoisses, de son désespoir de tout secours humain, de la ferveur de sa prière, de la plénitude du sentiment qui avait dicté sa promesse ; et, après avoir impétré la grâce demandée, se repentir de cette promesse lui parut une ingratitude sacrilège, une perfidie envers Dieu et la Vierge ; il lui

parut qu aao telle infidélité lui attirerait de nouveaux et de plus terribles malheurs, au milieu desquels elle ne pourrait plus rien espérer, même de la prière ; et elle s'empressa de renier cet instant de repentir. Elle s'ôta respectueusement le chapelet d'autour du cou et, le serrant dans sa main tremblante, elle confirma, elle renouvela son vœu, en demandant en même temps, avec une prière pleine de componction, qu'il lui fût accordé la force de Taccomplir, et que les pensées et les occasions lui fussent épargnées qui auraient pu, sinon ébranler son cœur, du moins le faire trop souffrir. L'éloignement de Renzodont rien ne rendait probable le retour, cet éloignement, qui lui avait été jusqu'alors si pénible, lui sembla maintenant une disposition de la Providence qui avait fait concorder les deux événements à une seule fin ; et elle s'efforçait de trouver dans l'un le moyen de se consoler de l'autre. Après cette pensée, elle allait ensuite se persuadant que cette même Providence saurait bien, pour achever son œuvre, faire que Renzo se résignât, lui aussi, qu'il renonçât à tout jamais à la pensée... Mais à peine une telle idée fut-elle entrée dans son esprit, qu'elle y suscita un nouveau trouble et le remit sens dessus dessous. La pauvre fille, sentant que son cœur voulait derechef se repentir, se réfugia encore une fois dans la prière, reconfirma son vœu et se livra à un nouveau combat dont elle ne se releva, qu'on nous passe cette comparaison, que comme un vainqueur harassé et couvert de blessures se relève sur son ennemi abattu.

Cependant on entend s'approcher un bruit de pas précipités et des cris joyeux. C'était la petite famille qui revenait de l'église. Deux fillettes et un petit garçon entrent en gambadant ; ils s'arrêtent un instant pour jeter un regard curieux sur Lucia, puis ils courent vers leur maman et se groupent autour d'elle. Celui-ci demande le nom de cette hôte inconnue, et le comment, et le pourquoi ; celui-là veut raconter les belles choses qu'il a vues ; la brave femme répond à tout et à tous par un : « Taisons-nous, t&i>onsnous. » Le maître de la maison entra ensuite d'un pas plus grave, mais avec une sollicitude affectueuse peinte sur tous ses traits. C'était, si nous ne Pavons pas déjà dit, le tailleur du village et d'une bonne partie des environs; un

68 LES FIANCÉS DE MANZONl.

homme qui savait lire, qui même avait lu plus d'une fois le

Légendaire des Saints et I Reali dt Francia (1), et passait, auprès de ses compatriotes, pour un homme de talent et de science; louange qu'il déclinait toutefois avec beaucoup de modestie en disant seulement qu'il avait manqué sa vocation et que, s'il avait fait ses classes à la place de tant d'autres!... au demeurant, la meilleure pâte d'homme qui fût jamais. S'étant trouvé présent lorsque le curé était venu prier sa femme d'entreprendre ce pieux voyage, nonseulement il y avait donné son assentiment, mais il y aurait même ajouté ses exhortations, s'il en avait été besoin. Et maintenant que la cérémonie religieuse, la pompe solennelle, l'afïiuence de cette foule de fidèles et surtout le sermon du cardinal avaient, comme on dit, exalté ses bons sentiments, il revenait au logis avec une douce expectative, •• vec un désir impatient de connaître le résultat de l'expé*

(1) Ancien roman de chevalerie, publié la première fois à Modène, en 1491, encore très en vogue à l'époque dont parle Manzoni, dans lequel se trouve la généalogie des empereurs, rois, ducs, princes, barons et paladins de France, depuis Constantin jusqu'à Charlemague^ avec le récit de leurs hauts faits, des batailles par eux livrées, etc. Ce livre, autrefois en si grande faveur, n'est plus guère lu aujourd'hui, les sujets dont il traite n'offrant plus aucun intérêt dans l'état actuel de nos mœurs et de nos goûts si différents de ceux de ce temps-là. Il vient toutefois d'atteindre sa vingtième édition, parue à Rome en 1874, grâce à la pureté de la langue en laquelle il est écrit et qui le maintient toujours en grande estime auprès des philologues. Quoi qu'en dise M. Key Dusseuil, ce n'est assurément pas dans ce livre que les romanciers italiens ont pu prendre l'histoire de Roland. Le Boïardu n'a pu y puiser le sujet de son épopée romanesque, VOrlando itinamorato, pas plut* que l'Arioste celui de son immortel poème, VOrlando furioso ; et cela par la bonne raison que / Reali di Francia ne contiennent aucun récit des exploits de Roland, dont la naissance forme précisément le sujet des deux derniers chapitres. Il y est très-succinctement raconté comme quoi et dans quelles conditions Berthe, sœur de Charlemagne, lui donna le jour; comme quoi Charlemagne, son oncle, le proclama son fils adoptif; et comme quoi, plus tard, il le nomma comte d'Anglas : et là se termine le livre et s'arrête l'his* toire de Roland. {Note du traducteur.'S

dition et d'apprendre que la pauvre innocente était saine et sauve.

Comme il entrait, « Voyez un peu, » lui dit la brave femme en lui montrant Lucia qui, devenant toute rouge, se leva et commençait à balbutier quelques mots d'excuse. Mais lui, en s' approchant de la jeune fille, Tinterrompit en • lui faisant grande fête et en s'écriant : « Soyez la bienvenue, soyez la bienvenue ! Vous êtes la bénédiction du ciel dans cette maison. Que jw suis content de vous voir ici ! J'étais bien sûr que vous seriez arrivée à bon port, parce que je n'ai jamais vu que le Seigneur ait commencé un miracle sans le bien finir ; mais je suis bien content de vous voir ici. Pauvre jeune fille î C'est cependant une très-grande chose que d'avoir obtenu un miracle ! »

Et qu'on ne se figure pas qu'il lût le seul à qualifier de la sorte cet événement parce qu'il avait lu le Légendaire : dans tout le village et dans tous les environs, on n'en parla pas en n'autres termes tant qu'en dura le souvenir. Et, à vrai dire, avec tous les accessoires qu'on y ajouta par la suite, aucun autre nom ne pouvait lui convenir.

S'étant ensuite petit à petit approché de sa femme qui décrochait la marmite d'après la crémaillère, il lui demanda tout doucement : Tout s'est bien passé ? € Très-bien : je te conterai cela plus tard. — Oui, oui, à notre aise. »

Après avoir servi la table, la maîtresse alla prendre Lucia, l'y accompagna, l'y fit s'asseoir; et, ayant découpé une aile du chapon, elle la lui mit dans l'assiette. Elle s'assit ensuite à son tour, ainsi que son mari ; et tous deux ex.hortèrent affectueusement leur hôte abattue et timide à prendre courage et à manger. Le tailleur commença, dès les premières bouchées, à discourir avec beaucoup d'emphase au milieu des interruptions des enfants qui mangeaient debout autour de la table et qui vraiment, en ce jour , avaient vu trop de choses extraordinaires pour se résigner longtemps à se tenir à écouter sans rien dire. Il décrivait la solennité de la cérémonie, puis il sautait au chapitre de la conversion miraculeuse. Mais ce qui lui avait fait le plus d^iinpression et ce sur quoi il revenait le plus souvent, c'était 1« sermon du cardinal.

€ Il fallait le voir, là, devant Tautel, disait-il, un personnage de cette sorte, comme un simple curé...

— Et cette chose d'or qu'il avait sur la tête.... disait une des petites filles.

— Tais-toi. Et songer, dis-je, qu'un personnage de cette sorte et un homme aussi savant, qui, à ce que l'on dit, a lu tous les livres qui existent, chose à laquelle aucune autre personne n'est jamais parvenue, pas même à Milan, songer qu'il a bien voulu se conformer à dire toutes ces choses de telle façon que tout le monde a pu comprendre...

— J'ai très-bien compris, moi aussi, dit l'autre petite babillarde.

— Tais-toi. Qu'est-ce que tu veux avoir compris, toi!

— J'ai compris qu'il expliquait i'évangile à la place du seigneur curé.

— Tais-toi. Je ne parle pas, bien entendu, de ceux qui savent quelque chose, car alors on est naturellement forcé de comprendre; mais même les têtes les plus dures, les plus ignorants suivaient parfaitement le sens de son discours. Bien sûr que, si vous alliez maintenant leur demander s'ils sauraient répéter les paroles qu'il a prononcées, ils n'en pourraient pas mettre deux à la suite l'une de l'autre; mais, le sens, ils l'ont gravé là. Et, sans qu'il' ait jamais articulé une seule fois le nom de ce seigneur, comme on comprenait bien que c'était de lui qu'il voulait parler ! Et puis, pour le comprendre, il aurait suffi de le regarder quand il avait les yeux pleins de larmes : et alors toute l'église de pleurer...

— C'est pourtant vrai, s'écria là-dessus le petit garçon. Mais pourquoi donc pleuraient-ils ainsi tous comme des enfants?

— Tais-toi. Et il y a pourtant des cœurs durs, dans ce pays. Et il nous a fait voir, il nous a fait toucher du doigt que, bien qu'il y ait la disette, il faut néanmoins remercier le bon Dieu et se trouver contents, faire tout ce qu'on peut, s'ingénier de son mieux, s'entr'aider et puis être contents ; parce que le malheur n'est pas de pâtir et d'être pauvres ; le malheur, c'est de faire le mal. Et ce ne sont pas là seulement de belles paroles, attendu qu'on sait bien qu'il vit, lui aussi, comme un pauvre et qu'il s'ôte le pain de la bouche

I pour le donner à ceux qui ont faim, quand il pourrait si bien se donner du bon temps mieux que qui que ce soit. Oh î alors il y a du plaisir à entendre parler un homme ; il ne vient pas vous dire, comme tant d'autres : faites ce que je vous dis et non ce que je fais. Et puis il nous a aussi très-bien fait voir que même ceux qui ne sont pas ce qu'on appelle des gens riches, s'ils ont plus que leur strict nécessaire, ils sont tenus d'en faire part à ceux qui souffrent. »

Ici il interrompit lui-même son récit, comme pris à l'improviste par une pensée. Il réfléchit un moment, puis il composa un plat avec une portion de chacun des mets qui étaient sur la table et, après y avoir aussi ajouté un pain, il mit le plat dans une serviette, prit celle-ci par les quatre coins et dit à l'ainée de ses filles : « Prends ceci, toi. Il lui mit dans l'autre main un petit cruchon de vin, et il ajouta : Va ici à côté, chez Maria la veuve, laisse-lui tout cela, et dis-lui que c'est pour se régaler un peu avec ses petits enfants. Mais dis-le lui bien gentiment, entends-tu, que tu n'aies pas l'air de lui faire l'aumône. Et n'en dis rien à personne, si tu rencontres quelqu'un ; et fais attention de ne rien casser. »

Lucia sentit ses yeux se gonfler et éprouva dans son cœu^ une tendre émotion qui la soulagea ; de même que les discours d'auparavant lui avaient fait éprouver un bonheur tel que même un sermon fait exprès pour la consoler n'eût pas été capable de le lui procurer. Son esprit, captivé, fasciné par ces descriptions, par l'idée de cette imposante solennité, par ces émotions de piété et d'admiration, gagné par l'enthousiasme même du narrateur, se détachait de la pensée de ses propres douleurs et, même en y revenant, se sentait raffermi et fortifié contre elles. La pensée de son grand sacrifice, pour n'avoir rien perdu de son amertume, prenait elle-même je ne sais quoi d'une joie austère et solennelle.

Peu d'instants après, entra le curé du village, et il dit qu'il était envoyé par le cardinal pour prendre des nouvelles de Lucia, pour la prévenir que Monseigneur voulait la voir dans le courant de la journée, et pour présenter en même temps, de sa part, beaucoup de remercîments aux deux époux. Tous trois, interdits et en proie à une vive émotion, ne

trouvaient pas de paroles pour reconnaître de telles bontés de la part d'un tel personnage.

« Et votre mère n'est pas encore arrivée ? dit le curé à Lucia.

— Ma mèrel » s'exclama celle-ci. Et, apprenant ensuite comment il Tavait lui-même envoyé chercher par ordre et d'après Tinspiration de Tarchevêque, elle porta son tablier à ses yeux et fondit en un torrent de larmes qui coulèrent encore assez longtemps après que le curé fut parti. Lorsque finalement les sentiments tumultueux que cette annonce avait suscités dans son cœur eurent commencé à faire place à des pensées plus calmes, la pauvre enfant se souvint que cette joie, alors imminente, de revoir sa mère, joie si inespérée peu d'heures auparavant, elle Pavait aussi expressément implorée en ces mêmes heures et mise en quelque sorte comme condition à son vœu. Faites-moi retourner saine et sauve auprès de ma mér^^, avait-elle dit ; et ces paroles se représentèrent maintenant parfaitement distinctes à sa mémoire. Elle se confirma plus que jamais dans la résolution de maintenir sa promesse et se reprocha de nouveau, et plus amèrement, le regret, le repentir qu'elle en avait éprouvé pendant un moment.

Agnese, en efi'et, lorsqu'on vint à' parler d'elle, n'était plus guère, de là, qu'à une très-courte distance. Il est facile d'imaginer comment la pauvre femme était restée en présence d'une invitation aussi inattendue et de cette annonce nécessairement incomplète et confuse d'un danger passé, il est vrai, mais épouvantable, d'un événement mystérieux que le messager ne savait ni circ'onstancier ni expliquer, et, à regard duquel elle ne pouvait trouver dans ses idées antécédentes aucune donnée capable de lui en fournir l'explication. Après s'être mis les mains dans les cheveux, après s'être plusieurs fois écriée : Ah ! Seigneur ! Ah I Sainte Vierge! après avoir adressé au messager une foule de questions auxquelles celui-ci ne savait que répondre, elle s'était, en toute hâte et comme hors d'elle-même, jetée dans la charrette, en continuant tout le long du chemin à se répandre en exclamations et en interrogations stériles. Mais à un certain point de la route, elle avait rencontré don Abbondio qui s'en venait en mettant tranquillement un

LÈS î*IANCés DE MANZONl. ta

pied devant Tautre et sa canne devant ses pieds. Aprôs un « Oh î » échangé de part et d'autre, il s'était arrêté, elle avait fait arrêter la charrette et était descendue ; puis ils s'étaient tirés à l'écart dans une châtaigneraie qui, en cet endroit, bordait la route. Don Abbondio lui avait fait le récit de ce qu'il avait pu savoir et de ce qu'il avait été forcé de voir de ses propres yeux. L'affaire n'était pas claire; mais, au moins, Agnese eut la certitude que Lucia était en lieu de sûreté; et elle respira.

Il avait voulu ensuite entamer une autre conversation et lui donner une longue instruction sur la manière dont elle aurait à se comporter envers l'archevêque, si celui-ci, comme c'était probable, avait voulu les voir, elle et sa fille ; et il insistait principalement sur ce point, qu'il ne fallait pas faire mention du mariage... Mais, s'apercevant qu'il ne parlait que pour son propre intérêt, Agnese l'avait planté là sans rien lui promettre et même sans se rien proposer, et en lui donnant, pour toute réponse, qu'elle avait bien autre chose à penser. Et elle s'était remise en route.

Finalement la charrette arrive et s'arrête devant la maison du tailleur. Lucia se lève précipitamment ; Agnese descend et s'élance dans la maison : elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. La brave femme, qui se trouvait seule présente à cette scène, les encourage toutes deux, les tranquillise, se réjouit avec elles; puis, toujours discrète, elle les laisse seules en prétextant qu'elle allait s'occuper de leur apprêter un lit, et en ajoutant qu'elle pensait bien trouver moyen d'en assembler un, tant bien que mal ; mais que, de toutes les manières, ils auraient, aussi bien elle que son mari, préféré dormir par terre que de les laisser aller cherch er ailleurs un gîte pour cette nuit.

Ce premier mouvement d'effusion, d'embrassements et de sanglots une fois passé, Agnese voulut savoir les aventur e.de Lucia, et celle-ci se mit douloureusement à lui en faire le récit. Mais, ainsi que le lecteur le sait, c'était une histoire que personne ne connaissait tout entière; et, pour Lucia elle-même, il y avait des parties obscures et entièrement inexplicables. Il y avait surtout cette fatale coïncidence de cette terrible voiture qui s'était; à point nommé, trouvée là, sur la route, au moment même où Liicia y passait

par un hasard tout à fait extraordinaire ; et, là-dessus, la mère et la fille se perdaient en conjectures sans jamais toucher au but, sans même seulement en approcher.

Quant au principal auteur de cette trame odieuse, elles ne pouvaient, ni Tune ni Tautre, douter un seul instant que ce ne fût don Rodrigo.

«Ahl scélérat! ah! tison d'enfer! s'exclamait Agnese; Mais son tour viendra : Dieu le récompensera ^elon ses œuvres; et alors il éprouvera, lui aussi... »

— Non, non, maman ; non! interrompit Lucia : ne lui souhaitez pas de souffrir ! Si vous Paviez éprouvé ! Non, non! prions plutôt le bon Dieu et la Sainte Vierge pour lui, pour que Dieu lui touche le cœur, comme il Ta touché à cet autre pauvre seigneur qui était pire que lui, et qui maintenant est un saint. »

La répugnance, F horreur que Lucia éprouvait à revenir sur des souvenirs aussi récents et aussi cruels la firent plus d'une fois interrompre son récit ; plus d'une fois, elle dit qu elle ne se sentait pas le courage de poursuivre ; et ce ne fut souvent qu'aprèis bien des larmes qu'elle reprit à grand' peine le fil de sa douloureuse histoire. Mais un sentiment différent la fit hésiter à un certain moment de sa narration, au moment du vœu. La crainte d'être blâmée par sa mère et que celle-ci ne l'accusât d'imprudence et de précipitation; ou bien, que, de même qu'elle l'avait fait à propos du mariage, elle ne s'avisât de mettre en avant quelque nouvelle règle élastique de conscience et ne s'efforçât de la faire prévaloir; ou bien encore, que la pauvre femme n'allât raconter à quelqu'un la chose en confidence, ne fût-ce que pour s'éclairer et pour demander conseil, et ne vînt ainsi à divulguer son secret : et, rien qu'à cette seule idée, Lucia se sentait prise d'une confusion, d'une honte insurmontable; outre cela, une confusion, une honte qu'elle ressentait déjà même à l'heure présente et une répugnance inexplicable à s'entretenir d'un tel sujet ; toutes ces choses réunies firent qu'elle passa décidément sous silence cette circonstance importante, en se proposant en son cœur de s'en ouvrir d'abord au père Cristoforo. Mais quel ne fut pas son saisissement lorsqu'on s'informant de lui, elle s'entendit répondre qu'il n'était plus là et qu'il avait été envoyé dans un autre

tËS FIANCÉS DE MANZONt. Î6

pays, bien loin, bien loin, dans un pays qui avait un certain nom !..

« Et Renzo? dit Agnese.

— Il est en sûreté, n'est-ce pas? dit précipitamment Lucia.

— Cela est certain, puisque tout le monde le dit , on croit pour sûr qu'il est allé sur le territoire de Bergame; mais personne ne peut dire positivement l'endroit; et lui, jusqu'à présent, n'a jamais donné de ses nouvelles. Il faut qu'il n'en ait pas encore trouvé le moyen.

— Ah ! s'il est en sûreté, que Dieu soit loué ! » dit Lucia; et elle cherchait un autre sujet d'entretien, quand l'entretien fut interrompu par un nouvel événement inattendu : l'arrivée du cardinal archevêque.

Celui-ci, revenu de l'église où nous l'avons laissé, après avoir appris de l'Innommé l'heureux retour de Lucia, s'était mis à table en faisant asseoir le seigneur à sa droite, au milieu d'un cercle de prêtres qui ne pouvaient se lasser de contempler cet aspect si radouci, mais sans faiblesse, si humble, mais sans bassesse, et de le comparer avec l'idée que depuis longtemps ils s'étaient faite de ce personnage.

Le repas terminé, le cardinal et l'Innommé s'étaient retirés de nouveau ensemble. Après un entretien qui dura beaucoup plus que le premier, l'Innommé était parti pour son château sur cette même mule qui l'y avait porté le matin ; et le cardinal, ayant fait appeler le curé, lui avait dit qu'il désirait être conduit à la maison où était hébergée Lucia.

« Oh ! Monseigneur ! avait répondu le curé : Permettez, permettez ; je vais moi-même envoyer de suite prévenir la jeune fille et lui faire dire de venir ici, ainsi qu'à sa mère, si elle est arrivée, et aux hôtes eux-mêmes, si Monseigneur veut les voir, et à tous ceux que désirera Votre Seigneurie Illustrissime.

— Je désire aller les trouver moi-même, avait répliqué Federigo.

— Il n'est pas du tout nécessaire que Votre Seigneurie Illustrissime se dérange: je vais moi-môme les faire appeler de suite : ce sera bientôt fait, » avait insisté le curé gâtemétier (brave homme, au demeurant) qui ne comprenait pas

LES FIANCRS DE MANZONÎ.

que le cardinal voulait, par cette visite, rendre hommage au malheur, à Tinnocence, à Thospitalité et à son propre ministère en même temps. Mais, le supérieur ayant exprimé de nouveau le même désir, l'inférieur s'inclina et se mit à . sa disposition.

Dès que les deux personnages furent aperçus sur la route, tous ceux qui s'y trouvaient accoururent vers eux; et, en peu d'instants, il arriva du monde de toutes parts, les uns se pressant sur leurs côtés, les autres les suivant en queue. Le curé ne songeait qu'à dire : Allons, arrière! retirezvous! mais! mais! Federigo disait au curé : Laissez, laissez; et il continuait sa marche, tantôt levant la main pour bénir la foule, tantôt la baissant pour caresser les enfants qui venaient se fourrer dans ses jambes. Ils arrivèrent ainsi à la maison, et ils y entrèrent : la foule resta entassée au dehors. Mais, parmi cette foule, se trouvait aussi le tailleur, qui avait suivi, comme les autres, les yeux fixes et la bouche béante, se demandant où l'on allait aboutir ; bien loin de s'attendre que ce serait chez lui. Quand il l'eut vu, il se fit faire place, je vous laisse à penser avec quel fracas, en criant et en répétant : Laissez passer qui doit passer ; et il entra.

Agnese et Lucia avaient bien entendu un bourdonnement croissant dans la rue; mais, tandis qu'elles se demandaient ce que ce pouvait être, elles virent la porte s'ouvrir toute grande et apparaître le prélat avec le curé.

« C'est celle-là ? » demanda le premier au second ; et, sur un signe afïirmatif, il alla vers Lucia qui, ainsi que sa mère, était restée là, immobile et muette de surprise et de .confusion. Mais le ton de cette voix, l'expression de ce visage, le maintien et surtout les paroles de Federigo les eurent bientôt encouragées l'une et l'autre. « Pauvre enfant, commença-t-il à dire. Dieu a permis que vous fussiez soumise à une grande épreuve ; mai^ il vous a aussi fait voir qu'il avait toujours l'oeil sur vous, qu'il ne vous avait pas oubliée. Il vous a ramenée au port saine et sauve ; et il s'est servi de vous pour accomplir une grande œuvre, pour faire une grande miséricorde a un homme et pour en soulager beaucoup d' autres en même temps. »

A ce moment, entra dans la salle la maîtresse du logis,

qui, au bruit de la rue, s'étant mise à la fenêtre de Tétage supérieur et ayant pu voir quel personnage entrait chez elle, avait descendu Tescalier quatre à quatre, après s'être un peu rajustée ; et, presque au même instant, entra aussi le tailleur par une autre porte. En voyant la convef'sation engagée, ils se retirèrent ensemble dans un coin de la chambre, où ils demeurèrent dans une attitude respectueuse. Le cardinal, après les avoir salués avec beaucoup d'affabilité, continua de s'entretenir avec les deux femmes, mêlant aux consolations quelques demandes pour voir si, dans les réponses, il ne pourrait pas saisir quelque occasion de faire du bien à qui avait tant souffert.

« Il faudrait que tous les prêtres fussent comme Votre Seigneurie, qu'ils prissent un peu la défense des pauvres et ne prêtassent pas la main à les jeter dans l'embarras ponr s'en tirer eux-mêmes, dit Agnese, encouragée par l'air si familier et si affable de Federigo,et exaspérée, d'autre part, à l'idée que le seigneur don Abbondio, après avoir toujours sacrifié les autres, prétendait encore leur interdire un petit soulagement, celui de se plaindre à qui était au-dessus de lui, quand, par le plus rare des hasards, était venue à s'en présenter l'occasion.

— Dites franchement tout ce que vous pensez, dit le cardinal; parlez librement.

— Je veux dire que, si notre seigneur curé avait fait son devoir, la chose ne serait pas allée ainsi. »

Mais, le cardinal lui faisant de nouvelles instances pour qu'elle s'expliquât plus clairement, elle commença à se trouver embarrassée de raconter une histoire où elle aussi avait joué un rôle qu'elle ne se souciait pas de faire connaître, surtout à un tel personnage. Elle trouva toutefois moyen de l'arranger, grâce à une petite coupure ; elle raconta le mariage concerté, le refus de don Abbondio: elle ne passa pas sous silence le prétexte des supérieurs que celui-ci avait mis en avant (ah! Agnese!); puis elle sauta au récit de l'attentat de do;i Rodrigo, et comme quoi, ayant été avertis, ils avaient pu s'échapper. « Eh bien ! oui , ajouta-t-elle, en manière de conclusion : s'échapper pour donner dans un nouveau piège. Si, au lieu de cela, le seigneur cnré nous avait dit franchement la chose, et qu'il eût de suite marié

78 LES FIANTES DE MANZONÏ.

mes pauvres enfants, nous nous en serions allés aussitôt tous ensemble, secrètement, loin d'ici, si loin que pas même Tair ne l'aurait su. Au lieu de cela, on a perdu du temps et il est arrivé ce qui est arrivé.

— Le seigneur curé me rendra compte de ce fait, dit la cardinal.

— Non, Monseigneur ; non, Monseigneur, reprit Agnese : je n'ai pas parlé pour cela : ne le gourmandez pas, car enfin ce qui est fait est fait; et, au surplus, cela ne servirait à rien; c'est un homme dont la nature est ainsi faite; et, le même cas se représentant, il n'en ferait ni plus ni moins. »

Mais Lucia, mécontente de cette manière de raconter l'histoire, ajouta : « Nous aussi, nous avons fait du mal : on voit que ce n'était pas la volonté du Seigneur que la chose eût à réussir.

— Quel mal avez-vous donc pu faire, vous, pauvre enfant? demanda Federigo.

Lucia, malgré les grands yeux que sa mère cherchait l'i lui faire à la dérobée, raconta à son tour l'histoire de la tentative faite dans la maison de don Abbondio; et elle conclut en disant: « Nous avons mal fait et Dieu nous a punis.

— Acceptez de sa main les souffrances que vous avez indurées, et ayez confiance, dit Federigo ; car qui pourra jamais être fondé à se réjouir et à espérer, si ce n'est celui qui a souffert et pense encore à s'accuser lui-même ? »

Il demanda alors où était le fiancé; et, apprenant d' Agnese (Lucia ne disait mot et se tenait avec la tête et les yeux baissés) comme quoi il était en fuite, il en ressentit et il en témoigna de la surprisé et de la peine; et il en demanda le pourquoi. Agnese bégaya le peu qu'elle savait de l'histoire de Renzo.

— J'ai entendu parler de cet homme; dit le cardinal. Mais comment un homme qui s'est trouvé mêlé à des affaires de cette sorte pouvait-il être en traité de mariage avec cette jeune fille?

— C'était un jeune homme de bien, dit Lucia en rougissant, mais d'une voix assurée.

— C'était un jeune homme paisible, trop paisible même, ajouta Agnese ; Et Votre Seigneurie peut le demander à

n'importe qui, voire même au seigneur curé. Dieu sait quelles intrigues, quelles cabales on aura faites là-bas? Lespau-, vres gens, il ne faut pas grancF chose pour les faire paraître des coquins.

-- Ce n'est que trop vrai, dit le cardinal : Je m'imformerai de lui, sans aucun doute; » et, s' étant fait dire les nom et prénom du jeune homme, il en prit bonne note. II ajouta ensuite qu'il comptait se rendre sous peu de jours à leur village, qu'alors Lucia pourrait y venir sans crainte; et qu'en attendant, il s'occuperait de lui procurer un asile sûr, jusqu'à ce que tout fût arrangé pour le mieux.

Il se tourna ensuite vers les maîtres de la maison, qui aussitôt s'avancèrent. Il leur renouvela les remerciements qu'il leur avait déjà adressés par l'entremise du curé, puis il leur demanda s'ils voudraient bien garder pendant ces quelques jours les hôtes que Dieu leur avait envoyés.

— Oh ! oui, Monseigneur, répondit la femme avec un accent et une physionomie qui en disaient beaucoup plus que cette maigre réponse à moitié étranglée par la timidité. Mais le mari, tout enflammé par la présence d'un tel interlocuteur et par le désir de se faire honneur dans une . circonstance de cette importance, se battait les flancs pour trouver quelque belle réponse. Il ridait son front, roulait les yeux, fronçait les lèvres, tendait de toutes ses forces l'arc de l'intellect, il cherchait, il fouillait et ne sentait au-dedans de lui qu'un choc d'idées tronquées et de demi-paroles. Le moment pressait pourtant, le cardinal faisant déjà mine d'avoir interprêté son silence : alors le pauvre homme ouvrit la bouche et dit : Figurez-vous!... Rien de mieux ne lui voulut venir à l'esprit sur le moment ; ce qui fut pour le brave homme une bien grande humiliation : et non-seulement sur l'instant même, mais toujours, par la suite, ce souvenir importun lui gâta la joie du grand honneur qu'il avait reçu. Et que de fois, en revenant là-dessus et en se replaçant par la pensée dans la même circonstance, lui vinrent, comme pour le faire bisquer, une foule d'autres phrases à l'esprit, qui toutes auraient mieux valu que cet insipide Figurez-vous! Mais les rues sont pavées de présence d'esprit après coup.

Le cardinal partit en disant : Que la bénédiction du Seigneur soit sur cette maison !

Dans la soirée, il demanda ensuite au curé comment on pourrait, d'une manière convenable, indemniser cet homme, qui ne devait pas être riche, des frais de son hospitalité, , dispendieuse surtout en raison de la rigueur des temps. Le curé répondit qu'à la vérité ni les profits de sa profession, ni le rapport de quelques petits champs que le bon tailleur possédait n'auraient pu suffire cette année pour le n^ettre ù môme d'être libéral envers autrui; mais qu'ayant fait quelques économies les années précédentes, il se trouvait être l'un des plus aisés du canton et pouvait, sans trop se gêner, user de quelque libéralité ; qu'il le ferait certainement de grand cœur; et que, du reste, il se trouverait, à coup sûr, blessé si on venait à lui offrir un dédommagement en argent. '

« Il aura probablement, dit le cardinal, quelques créances envers des gens insolvables.

— Vous pouvez penser, Monseigneur Illustrissime ! Ces pauvres gens ne payent qu'avec le surplus de leur récolte ; or, l'année dernière, il n'y a pas eu de surplus ; et, cette année, tout le monde reste au-dessous du strict nécessaire.

— Eh bien ! reprit Federigo : je prends sur moi toutes ces dettes: et vous m'obligerez de lui demander la note des mémoires et de les acquitter.

— Ce sera une somme de quelque importance.

— Tant mieux ! Vous devez avoir malheureusement aussi bon nombre de ceux, plus misérables encore et plus dénués, qui n'ont pas de dettes parce qu'ils ne trouvent pas de crédit^.

— Eh ! bien que trop ! On fait ce qu'on peut ; mais comment suffire à tout dans des temps aussi difficiles?

— Faites qu'il les habille à mon compte, et payez-le bien. A vrai dire, dans une année comme celle-ci, toute dépense qui n'est pas consacrée à du pain me paraît un vol; mais ceci est un cas tout exceptionnel. »

Nous ne voulons pourtant pas clore le récit de cette journée sans raconter succinctement comment la termina l'Innommé.

Cette fois, le bruit de sa conver.^iun lavait précédé dans

la vallée où il s'était aussitôt répandu et avait partout provoqué un étonnement, une anxiété, une irritation et une grande rumeur. Aux premiers bravi ou serviteurs (c'était tout un) qu'il rencontra, il lit signe de le suivre; et ainsi de suite à tous les autres, au fur et à mesure qu'il les rencontrait sur ses pas. Tous le suivaient en proie à une perplexité toute nouvelle et avec la soumission accoutumée ; si bien qu'avec une suite qui allait toujours grossissant, il parvint au château. Il fit signe à ceux qui se trouvaient sur la porte de le enivre aussi avec les autres : il entra dans la première cour, se plaça au beau milieu, et là, restant toujours sur les arçons, il poussa d'une voix tonnant© un certain cri qui était le signal convenu auquel accouraient tous ceux des siens qui pouvaient l'entendre. En un instant, tous ceux qui étaient répandus dans le château se rendirent à l'appel et vinrent se joindre aux autres qui étaient déjà rassemblés, tous tenant les yeux fixés sur le maître.

« Allez tous m' attendre dans la grande salle,» leur dit-il; et, du haut de sa monture, il les regardait défiler. Il en descendit aussitôt après, la conduisit lui-même aux écuries, et se rendit ensuite là où il était attendu. A son apparition, cessa immédiatement un grand murmure qui régnait dans la salle ; tous se rangèrent dans un seul côté en laissant un grand espace vide autour de lui : ils pouvaient être une trentaine.

L'Innommé leva la main, comme pour maintenir le silence que sa seule présence avait déjà produit; il leva sa tête, qui dépassait toutes les autres, et dit : « Écoutez-moi tous, et que personne ne parle sans que je l'interroge. Mes enfants ! la route que nous avons suivie jusqu'à ce jour mène tout droit au fond de l'enfer. Ce n'est point un reproche que je veux vous faire, moi qui vous ai tous devancés dans cette voie, moi le pire de tous ; mais écoutez ce que j'ai à vous dire. Dieu, dans sa miséricorde, m'a appelé à changer de vie; et j'en changerai, j'en ai déjà changé : puisse-t-il en faire autant pour chacun de vous. Sachez donc et tenez pour certain que je suis irrévocablement déterminé à plutôt mourir qu'à jamais plus rien entreprendre contre sa sainte oi. Je retire à chacun de vous les ordres criminels que vous tenez de moi; vous m'entendez; je dis plus : je vous ordonne

Manzoni. -- I,es Fiancés. U.S

de ne rioii faire de ce qui vous était ordonné. Et tenez également pour certain que personne dorénavant ne pourra faire du mal avec ma protection, à mon service. Ceux qui voudront rester ici à ces conditions seront pour moi comme des enfants; et je m'estimerais heureux le jour où il m'arriverait d'avoir à me priver de nourriture pour rassasier le dernier de vous avec le dernier pain qui me resterait. A ceux qui refuseront, il leur sera donné ce qui leur revient de salaire et une gratification en sus : après quoi, ils pourront s'en aller; mais qu'ils ne remettent plus jamais les pieds ici, si ce n'est pour changer de vie; auquel cas, ils seront toujours reçus à bras ouverts. Réfléchissez-y cette nuit : demain matin je demanderai à chacun de vous en particulier sa réponse ; et alors je vous donnerai de nouveaux ordres. Pour le moment, retirez-vous, chacun à son poste. Puisse ce Dieu qui a usé envers moi de tant de miséricorde vous envoyer une bonne pensée ! »

Cela dit, il fit silence et tout fit silence autour de lui. Quelque diverses et tumultueuses que fussent les pensées qui couvaient dans leurs tristes cervelles, aucun indice n'en parut au dehors. Ils étaient accoutumés à prendre la voix de leur maître comme la manifestation d'une volonté avec laquelle il n'y avait pas à discuter ; et, en annonçant que cette volonté était aujourd'hui changée, cette voix n'exprimait pas qu'elle eût, pour cela, perdu de sa vigueur. Il ne vint à l'esprit d'aucun d'eux que, parce qu'il s'était converti, on pût lui tenir tête et lui répliquer comme à un autre homme. Ils voyaient en lui un saint, mais un de ces saints que l'on représente la tête haute et l'épée au poing. Outre la crainte qu'il leur inspirait, ils avaient aussi pour lui (surtout ceux qui étaient nés sous sa domination, et c'était le plus grand nombre) une affection, un dévouement comme d'hommes liges; ils étaient aussi tous fascinés par l'enthousiasme de l'admiration; et, en sa présence, ils éprouvaient cette quasi timidité que même les esprits les plus grossiers et les plus indociles éprouvent devant une supériorité qu'ils ont une fois reconnue. Au surplus, les choses qu'ils venaient alors d'entendre de cette bouche, bien qu'odieuses à leurs oreilles, n'étaient ni mensongères ni entièrement étrangères à leur esprit; et, s'ils en avaient mille

et mille fois fait le sujet de leurs moqueries, ce n'était pas par un effet de leur incrédulité : mais bien pour prévenir, par ces moqueries mêmes, la peur qu'il leur en serait venue à y penser sérieusement. Et maintenant, en voyant T effet de cette peur sur un esprit comme celui de leur maître, il n'y en eut pas un qui n'en ressentît, plus ou moins, quelque atteinte, ne fût-ce qu'en passant. Il convient d'ajouter à tout cela Que ceux d'entre eux qui avaient les premiers appris la grande nouvelle hors de la vallée, avaient aussi vu en même temps et avaient rapporté la joie, le ravissement de la population, la nouvelle faveur dont l'Innommé était devenu Tobjet, la vénération qui avait tout à coup succédé à l'ancienne détestation, à l'ancienne terreur. Il s'ensuivait que, dans cet homme qu'ils n'avaient jamais osé regarder que, pour ainsi dire, de bas en haut, lors même qu'il puisait en eux les principaux éléments de sa force, ils voyaient maintenant la merveille, l'idole de toute une multitude; ils le voyaient encore au-dessus de tous les autres, d'une manière, sans doute, bien différente, mais non pas, moindre qu'autrefois; toujours en dehors de la foule commune, toujours le premier de tous. Ils étaient donc abasourdis, doutant l'un de l'autre, chacun doutant de soi-même. L'un maugréait, l'autre se demandait où il pourrait aller chercher un asile et un emploi : un autre se tâtait pour voir s'il aurait pu se résoudre à devenir honnête homme; tel autre, ébranlé par ces paroles, en éprouvait même déjà un certaine incliiiation; tel autre entin, sans s'arrêter à aucune idée, se proposait de tout promettre à tout événement, de rester, en attendant, à manger ce pain offert de si bon cœur et, en ce moment, si rare, et de gagner du temps; mais personne ne souffla. Quand ensuite l'Innommé, ayant cessé de parler, leva de nouveau cette main impérieuse pour leur faire signe de s' en aller, Toreille basse et sans bruit, comme un troupeau de moutons, ils prirent tous ensemble le chemin de la porte. Il sortit derrière eux et, se plantant au milieu de la cour; il s'arrêta à regarder, à la faible clarté de la nuit tombante, la manière dont ils allaient se débander, et si chacun se dirigeait vers son poste. Étant ensuite monté pour prendre sa lanterne, il parcourut de nouveau les cours, les corridors les salles, visita toutes les issues ; et

lorsqu'il vit que tout était rentré dans le silence, il alla en* fin dormir. Oui, dormir, car il avait sommeil.

Quelque porté qu'il eût toujours été à rechercher les entreprises les plus difficiles, jamais, en aucune conjoncture, il ne s'était trouvé en avoir sur les bras autant d'aussi embrouillées ni d'aussi pressantes qu'en ce moment; et pourtant il avait sommeil. Les remords qui, la nuit précédente, l'avaient privé de tout repos, non-seulement n'étaient pas apaisés, mais ils élevaient encore plus haut la voix et criaient au fond de sa conscience d'une manière beaucoup plus sévère et plus impérieuse ; et pourtant il avait sommeil. Cet ordre de choses, cette sorte de gouvernement qu'il avait établi là-dedans et qu'il avait maintenu pendant de si longues années au prix de tant de soins et avec un si étrange concours de témérité et de persévérance, il venait, à l'instant, de le mettre lui-même en péril, et cela par quelques paroles; le dévouement sans bornes qu'avaient pour lui tous les siens, leur aveugle obéissance à toutes ses volontés, leur fidélité servile sur laquelle il était depuis si longtemps habitué à compter, il venait de les ébranler de sa propre main ; ses moyens d'action, il venait de les transformer luimême en autant de sujets d'embarras et d'ennuis; il venait, en somme, de mettre la confusion et l'incertitude chez lui : et pourtant il avait sommeil.

Il alla donc dans sa chambre, il s'approcha de ce lit où, la nuit précédente, il avait trouvé tant de terreurs et d'angoisses, et s'agenouilla près du bord avec l'intention de prier. Il retrouva effectivement dans un petit recoin profond et caché de son cerveau les prières qu'on lui avait appris à réciter dans son enfance; il commença aies dire, et ces paroles, demeurées là, pour ainsi dire, blotties pendant si longtemps, s'en venaient l'une après l'autre, comme en se dévidant. Il éprouvait à cela un mélange de sentiments indéfinissables : une certaine suavité dans ce retour matériel aux habitudes de l'innocence; une exacerbation de douleur à la pensée de l'abîme qu'il avait creusé entre ces temps heureux et le temps présent; une ardeur de parvenir, par des œuvres d'expiation, à se refaire une nouvelle conscience, à se replacer dans un état aussi rapproché que possible de cette innocence à laquelle il ne pouvait revenir; une i^econnaissance,

nue confiance dans cette miséricorde qui pouvait et qui, d'après toutes les marques qu'elle lui en avait déjà données, voulait indubitablement Ty conduire. S'étant ensuite relevô, •1 se mit au lit et s'y endormit aussitôt.

Ainsi se termina cette journée encore si célèbre à F époque où écrivait notre anonyme. Aujourd'hui, sans lui, nous n'en aurions aucune connaissance ou, tout au moins, nous en ignorerions les intéressantes particularités; attendu que Ripamonti et Rivola, que nous avons cités plus haut, ne disent rien autre chose, si ce n'est que ce fameux tyran, après une entrevue avec Federigo, changea de vie et pour toujours, au grand étonnement de tout le monde. Et combien sont-ils ceux qui ont lu les livres de ces deux écrivains ? Us sont, à coup sûr, encore moins nombreux que ceux qui liront le nôtre. Et qui sait si dans la vallée même, en admettant que quelqu'un eût l'idée de la chercher et assez d'adresse pour la découvrir, qui sait, dis-je, s'il y subsiste encore quelque pâle et confuse tradition d'un si mémorable événement? Il s'est passé tant de choses depuis ce temps-là.'

Page 1