CHAPITRE XXV
Le jour suivant, dans le village de Lucia et dans tout le territoire de Lecco,on ne s'entretenait que d'elle, derinnommé, de rarchevêque et d'un autre personnage qui, quoique très-désireux de faire parler de lui, s'en serait passé volontiers dans cette circonstance : nous voulons dire le seigneur don Rodrigo.
Ce n'est pas que, déjà bien avant cela, on ne commentât ses faits et gestes; mais ce n'étaient que des propos secrets et tronqués : il fallait que deux individus se connussent d'une manière bien intime pour oser s** ouvrir l'un à l'autre sur un pareil sujet. Et encore n'y mettaient-ils pas toute l'animation dont iis auraient été susceptibles; car les hommes, généralement parlant, lorsque leur indignation ne peut s'exhaler sans un grave danger, non-seulement en manifestent moins ou tiennent complètement renfermée dans leur cœur celle qu'ils ressentent, mais en ressentent réellement nioiiis. Mais, aujourd'hui, qui se serait abstenu de s'informer et de s'entretenir d'un événement aussi éclatant, dans lequel on voyait si manifestement la main du ciel, et où jouaient un si beau rôle deux personnages d'une telle importance: l'un, en qui un si ardent amour de la justice s'alliait à une si grande autorité ; l'autre, en qui il semblait que la tyrannie en personne se fût humiliée, que la braverie fût venue, pour ainsi dire, déposer les armes et abdiquer? A
de telles comparaisons, le seigneur don Rodrigo devenait un peu petit. Alors tout le monde comprenait ce que c'était bue de tourmenter T innocence pour pouvoir la déshonorer, de la persécuter avec une aussi impudente insistance, avec une violence si atroce, avec d'aussi abominables embûches. On faisait, à cette occasion, une revue de bien d'autres prouesses de ce seigneur ; et, sur tout cela, chacun disait ouvertement sa façon de penser, enhardi que chacun était de se trouver d'accord avec tout le monde. C'était un murmure, un frémissement général : à distance toutefois, en raison de tous ces bravi dont ce personnage était entouré.
Une bonne part de cette animadversion publique retombait aussi sur ses amis et ses courtisans. On ne se gênait pas pour dire ce qu'il y avait à dire sur le compte du seigneur podestat, toujours sourd, aveugle et muet sur les exploits de ce tyran; mais cela aussi se disait de loin, car le podestat avait ses sbires. Avec le docteur Azzecca-Garbugli, qui n'avait à son service que sa langue et ses finesses, et avec d'autres courtisans de bas étage, ses pareils, on n'usait pas de tant de ménagements : ils étaient montrés au doigt, ils étaient regardés de travers ; si bien que, pendant quelque temps, ils jugèrent à propos de ne pas se montrer en public.
Don Rodrigo, foudroyé par cette nouvelle si imprévue, si différente de l'avis qu'il attendait de jour en jour, de moment en moment, se tint caché dans son château, seul avec SCS bravi, à ruminer son iîel deux jours durant : le troisième il partit pour Milan. Si ce n'avait été que la rumeur publique qui s'était élevée contre lui, peut-être, puisque les choses en étaient venues à ce point, serait-il resté tout exprès pour la braver, pour cherchej' même l'occasion de donnera tous une leçon sur quelqu'un des plus audacieux; mais ce qui le fit déguerpir, ce fut la nouvelle certaine que le cardinal allait venir aussi de ces côtés. Le comte-oncle, qui, de toute cette histoire, ne savait que ce qui lui en avait été dit par le comte Attilio, aurait certainement exigé qu'en une telle conjoncture, don Rodrigo fît auprès du cardinal la première figure, qu'il en obtînt publiquement l'accueil le plus distingué : or, chacun voit d'ici comme iJ étaii en situation de remplir les vues du comte-oncle. Et ce
lui-ci Taurait exigé et s'en serait fait rendre un compte sévère ; car c'était une magnifique occasion de faire voir en quelle estime sa maison était tenue par une puissance de premier ordre. Pour se tirer d'un aussi mauvais pas , don Rodrigo, s étant levé un matin avant le jour, se mit dans une voiture, avec Griso et quelques autres bravi au dehors, devant et derrière ; et, après avoir donné ordre que le reste de ses gens vînt peu après le rejoindre, il partit comme un fuyard, comme (qu'il nous soit un peu permis de rehausser nos personnages avec quelque illustre comparaison), comme Catilina de Rome, écumant de rage et jurant de revenir bientôt dans une tout autre attitude pour accomplir ses vengeances.
Cependant le cardinal s'avançait, visitant, une par jour, les paroisses situées dans le territoire de Lecco. Le jour qu'il devait arriver à celle de Lucia, une grande partie des habitants s'était déjà portée sur la route pour aller à sa rencontre. A rentrée du village, précisément auprès de la maisonnette de nos deux femmes, était un arc de triomphe, construit avec des poteaux en long et des échalas en travers, revêtu de paille et de mousse et orné de branches vertes de fragon et de houx chargées de mille petites baies d'un rouge éclatant. La façade de l'église était couverte de tentures; aux fenêtres de chaque habitation, pendaient des couvertures et des draps de lit déployés, des langes d'enfants disposés en festons ; tout, en somme, ce peu de nécessaire qui pouvait, tant bien que mal, paraître du superflu. Sur le soir (c'était l'heure à laquelle Federigo faisait toujours en sorte d'arriver aux églises qu'il visitait), tous ceux qui étaient restés au logis, vieillards, femmes et enfants la plupart, s'acheminèrent aussi à sa rencontre, les uns en file, les autres en foule, précédés par don Abbondio, sombre au milieu de toute cette fête, tant à cause du tapage qui l'ahurissait et du mouvement désordonné de cette foule dont, ainsi qu'il le disait en lui-même, les allées et venues continuelles lui brouillaient la vue, qu'à cause de la crainte secrète dont il était tourmenté que les femmes n'eussent jasé et qu'il n'eût à lui falloir rendre compte de l'affaire du mariage.
Et voici apparaître le cardinal ou, pour mieux dire, la
foule au milieu de laquelle il se trouvait dans sa litière, entouré de sa suite; car, de tout cela, on n'apercevait rien autre chose qu'une enseigne s'élevant au-dessus de toutes les têtes, un bout de croix que portait le chapelain monté sur sa mule. Les villageois qui marchaient derrière don Abbondio se précipitèrent en désordre pour aller rejoindre la foule qui s'avançait ; et lui, après avoir dit trois ou quatre fois : « Doucement; en bon ordre; que faites-vous? » se retourna tout courroucé; et, en marmottant tout le temps : « C'est une vraie confusion, c'est une vraie confusion! » il «'en alla s'installer dans l'église, pendant qu'elle était vide, et y resta à attendre.
Le cardinal s'avançait en donnant des bénédictions de la main et en recevant de la bouche de tout ce peuple qui l'entourait et que les gens de sa suite avaient fort à faire à contenir. Comme compatriotes de Lucia, ces paysans avaient voulu faire à l'archevêque une réception extraordinaire; mais la chose n'était pas facile, attendu que depuis bien longtemps, partout où il arrivait, on avait pour habitude de le fêter le plus possible. Déjà, dès le commencement de son archiépiscopat, le jour de son entrée solennelle à la cqithédrale, la foule, la cohue qui se pressa autour de lui avait été si grande que l'on eut à craindre un instant pour sa vie; et quelques gentilshommes qui se trouvaient près de lui avaient été obligés de tirer leurs épées pour effrayer et refouler la multitude. Il y avait dans les mœurs de ce temps quelque chose de si désordonné et de si violent que, même pour faire des démonstrations bienveillantes à un évêque dans son église, et pour vouloir les modérer, il fallait presque aller jusqu'au massacre. Et cette protection n'aurait peut-être pas suffi, si deux prêtres, doués d'une grande vigueur de corps et d'esprit, ne l'avaient élevé et transporté à force de bras depuis la porte de l'église jusqu'au pied du maître-autel. Parmi tant de visites épiscopales qu'il eut à faire par la suite, cette première entrée dans l'église peut, sans exagération, être mise au nombre de ses plus grandes fatigues pastorales, je dirais même au nombre des plus grands dangers qu'il eut quelquefois à courir.
Il entra aussi dans celle-ci comme il put; il alla à l'autel et, de là, après avoir prié quelque temps, il adressa, selon
sa coutume, quelques paroles aux assistants sur son amour pour eux, sur son désir de leur salut et sur la manière dont ils devaient se préparer à la cérémonie du lendemain. S'étant ensuite retiré dans la maison du curé, entre autres choses sur lesquelles il eut à conférer avec lui, il le questionna sur la conduite et sur les qualités de Renzo. Don Abbondio dit que c'était un jeune homme un peu vif, un peu têtu, un peu colérique; mais, à des questions plus particulières et plus précises, il fut obligé de répondre que c'était un honnête garçon, et que lui-même ne savait pas comprendre comment, à Milan, il avait pu faire toutes ces diableries dont on avait répandu le bruit.
« Quant à la jeune fille, reprit le cardinal, vous semblet-il, à vous aussi, qu'elle puisse maintenant revenir et demeurer en sûreté chez elle?
— Pour le moment, répondit don Abbondio, elle peut venir et rester comme bon lui semble : je dis pour le moment ; car, ajouta-t-il en soupirant, il faudrait que Votre Seigneurie Illustrissime fût toujours là ou, tout au moins, près de nous.
— Le Seigneur est toujours près de nous, dit le cardinal. Au surplus, je songerai moi-même à la mettre en lieu sûr. » Et il donna aussitôt Tordre que le lendemain de bon matin, on expédiât la litière avec une escorte pour prendre les deux femmes.
Don Abbondio sortit tout content que le cardinal lui eût parlé des deux jeunes gens sans lui avoir demandé compte de son refus de les marier. — Donc il ne sait rien, disait-il à part soi : Agnese n'a rien dit : c'est un miracle ! Ils se verront encore; mais nous lui donnerons une autre instruction, nous la lui donnerons. — Et il ne se doutait pas, le ^pauvre homme, que, si Federigo n'avait pas abordé ce sujet, c'était précisément parce qu'il entendait lui en parler plus longuement et dans un moment plus opportun; et qu'avant de lui donner son compte, il voulait entendre aussi ses raisons.
Mais les préoccupations du bon prélat au sujet du placement de Lucia étaient devenues inutiles : depuis qu'il l'avait quittée, il était survenu des choses que nous allons raconter, <
LES FIANCÉS DE MANZONl. 91
Les deux femmes, dans ce peu de jours qu'elles eurent à passer dans la maisonnette hospitalière du tailleur, avaient repris, autant que cela était possible, chacune son ancien et habituel genre de vie. Lucia avait demande aussitôt à travailler et, ainsi qu'elle Pavait fait au couvent, elle cousait et cousait toujours, retirée dans une chambrette loin des regards des curieux. Agnese allait de temps en temps se promener dans les environs, et de temps en temps aussi elle faisait des raccommodages en compagnie de sa fille. Leurs entretiens étaient d'autant plus tristes qu'ils étaient plus affectueux : toutes deux étaient préparées à une séparation, attendu que la brebis ne pouvait pas retourner demeurer si près de la tanière du loup ; mais quand viendrait et quel serait le terme de cette séparation ? L'avenir était obscur et indéchiffrable, pour l'une d'elles surtout. Agnese, malgré tout, trouvait encore moyen d'y entrevoir la possibilité de quelque heureuse solution; car, au bout du compte, si rien ne lui était arrivé de sinistre, Renzo ne devrait pas beaucoup tarder à donner de ses nouvelles ; et, s'il avait trouvé du travail, s'il s'était fixé quelque part et si (et comment en douter?) il était toujours dans l'intention de tenir la foi jurée à Lucia, pourquoi ne pourrait-on pas aller rester avec lui? Et elle allait fréquemment entretenant sa fille de ces espérances; et je ne saurais dire si celle-ci éprouvait plus de douleur à les entendre que de peine à y répondre. Son grand secret, elle l'avait toujours gardé renfermé dans son cœur ; et, bien que tourmentée par le chagrin de faire une cachotterie à une aussi bonne mère, mais invinciblement retenue par la honte et par les diverses appréhensions dont nous avons déjà parlé, elle remettait du jour au lendemain, et n'en disait rien. Ses projets étaient bien diô'érents de 3eux de sa mère ou, pour mieux dire, elle n'en avait point ; elle s'était totalement abandonnée à la volonté de la Providence. Elle faisait donc son possible pour laisser tomber le discours ou pour le détourner de ce sujet; ou bien elle disait, en termes généraux, qu'elle n' avait plus ni espérance ni désir d'aucune chose de ce monde, hormis de pouvoir se réunir bientôt à sa mère : le plus souvent les larmes venaient fort à propos se substituer aux paroles.
€ Sais-tu pourquoi tu vois les choses si en noir? disait
Agnese : parce que tu as beaucoup sou^ert, et qu'il ne te semble pas possible que tout cela puisse tourner à bien. Mais laisse faire le Seigneur; et si... Laisse venir un rayon de lumière, seulement un rayon, et puis tu sauras me dire si tu ne penses plus à rien. » Lucia embrassait sa mère et pleurait.
Du reste, entre elles et leurs hôtes, avait promptement pris naissance une très-grande amitié : et où Tamitié pourrait-elle jamais naître, si ce n'est entre les bienfaiteurs et ceux qui ont reçu le bienfait, lorsque les uns et les autres sont des gens de bien? Agnese, particulièrement, taillait de longues bavettes avec la maîtresse du logis. Le tailleur, de son côté, leur donnait un peu de distraction avec des histoires et des discours moraux ; et, au dîner surtout, il avait toujours quelque belle chose à raconter de Buouo d'Antona{l) ou des ermites et des anachorètes des déserts de la Thébaïde.
A quelques milles de ce petit pays, était en villégiature un couple de haute importance, don Ferrante et dame Prassède : leur nom de famille, comme toujours, est resté dans la plume de notre anonyme. Dame Prassede était une personne de noble lignée, déjà avancée en âge, très-portée à faire du bien, métier assurément le plus digne que Thomme puisse exercer, mais qu'il peut gâter aussi malheureusement, comme tous les autres. Pour faire le bien, il faut le connaître; et nous ne pouvons le connaître, ainsi que toutes les autres choses, qu'au travers de nos passions et en nous guidant d'après nos jugements et nos propres idées qui, bien trop souvent hélas 1 vont comme il plaît â Dieu. Dame Prassede se comportait avec ses idées comme il est dit qu'on doit le faire à Tégard des amis ; c'est-àdire qu'elle en avait peu ; mais elle y était d'autant plus , étroitement attachée. Parmi ce peu d'idées, il y en avait
(1) Buovo d'Antona^ fameux paladin dont l'histoire constitue un des épisodes les plus intéressants de / ReaH di Francia et en forme tout le livre iv. Il existe des poèmes, aussi bien français qu^italiens, intitulés Buovo d*Antona (V. Melzi et Tosij Bibliographie des romans et poèmes chevaleresques^ et Rajna, Recherches sur I Reali di Francia, suivies du Livre des histoires de Fioravante et du poëme ayant pour titre Buovo d*Antona. Bologne, 1872). {Note du traducteur,)
malheureusement pas mal de biscornues ; et ce n'étaient justement pas celles auxquelles elle tenait le moins. 11 lui arrivait, par conséquent, ou de se proposer comme une bonne action ce qui ne Tétait pas, ou de prendre pour moyens des choses qui pouvaient plutôt conduire au résultat contraire à celui qu'elle avait en vue, ou de regarder comme licites des moyens qui ne Tétaient pas du tout; et cela, par une certaine supposition gratuite que celui qui fait plus que son devoir puisse aussi outrepasser son droit ; il lui arrivait de ne pas voir dans un fait ce qu'il y avait de réel ou d'y voir ce qui n'y était pas; et beaucoup d'autres choses semblables, qui peuvent arriver et qui arrivent à tout le monde, sans en excepter les meilleurs, mais qui arrivaient à dame Prassede beaucoup trop souvent, et trèssouvent toutes à la fois.
Ayant entendu raconter le grand événement de Lucia et tout ce qui, à cette occasion, se disait de la jeune fille, elle se prit d'un curieux désir dé la voir ; et elle envoya une voiture avec un vieux serviteur pour prendre la mère et la fille. Celle-ci s'en défendait et priait le tailleur, qui était venu leur annoncer la chose, de trouver le moyen de Ten excuser. Tant qu'il s'était agi de petites gens qui cherchaient à faire connaissance avec la jeune fille du miracle, le tailleur lui avait volontiers rendu ce service; mais, dans le cas présent, le refus lui aurait semblé une sorte d'affront. Il fit tant de mines, tant d'exclamations, il dit tant de choses, « et qu'on n'en usait pas ainsi, et que c'était une grande maison, et qu'à des personnes d'un si haut rang, on ne leur dit jamais non, et que ce pouvait être leur fortune, et que dame Prassede, outre tout le reste, était aussi une sainte», bref, tant de choses que Lucia fut forcée de se rendre; d'autant plus qu'Agnese confirmait toutes ces raisons par au tant de « mais sans doute, mais sans doute. »
Arrivées devant la grande dame, celle-ci leur fit beaucoup d'accueil et leur adressa beaucoup de félicitations ; elle interrogea, elle conseilla, le tout avec une certaine supériorité presque innée, mais adoucie par tant d'expressions affables, tem pérée par tant de sollicitude, assaisonnée de manières et de phrases si pieuses qu'Agnese, presque aussitôt, et Lucia, peu après, commencèrent à se sentir soulagées de ce respect ao-
câblant que leur avait d'abord imprimé l'aspect imposant de cette grande dame ; elles y trouvèrent même quelque chose d'attrayant. Pour conclusion, dame Prassede, entendant que le cardinal s'était chargé de trouver un asile à Lucia, mue par le désir de seconder et deprévenir en même temps cette bonne intention, s'offrit à prendre la jeune tille chez elle où il ne lui serait imposé d'autre service que de s'occuper de travaux d'aiguille, de repasser ou de filer. Et elle ajouta qu'elle se chargerait d'en donner avis à Monseigneur.
Outre le bien facile et immédiat qu'il y avait dans une telle œuvre, dame Prassede en voyait et «'en proposait un autre, peut-être plus considérable, selon elle ; celui de redresser un cerveau dévié, de mettre sur le bon chemin une personne qui en avait grand besoin. Car, du moment où elle avait pour la première fois entendu parler de Lucia, elle s'était aussitôt persuadée que, chez une jeune fille qui avait pu se fiancer à un malfaiteur, à un insurgé, à un pendard, pour tout dire, il devait y avoir pour sûr quelque défaut, quelque vice caché. Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. La visite de Lucia l'avait confirmée dans cette persuasion. Ce n'est pas qu'au fond, comme on dit, elle ne fît pas à dame Prassede l'effet d'une bonne fille; mais il y avait beaucoup de choses à reprendre. Cette petite tête baissée, ce menton toujours cloué sur la poitrine, cette habitude de ne pas répondre ou de ne répondre que par monosyllabes et comme par force, tout cela pouvait biôn être l'indice d'une certaine timidité, mais cela dénotait, pour sûr, beaucoup d'entêtement : il n'était que trop facile de voir que cette petite tête devait avoir ses idées. Et cette rougeur qui, à tout instant, lui montait au visage, et ces soupirs qu'elle s'efforçait de refouler... et puis deux grands yeux desquels dame Prassede n'avait pas du tout bonne opinion. Elle tenait pour certain, comme si elle l'avait su de bonne part, que tous les malheurs de Lucia étaient une punition du ciel à cause de sa liaison avec ce scélérat, et un avertissement pour la faire s'en détacher tout à fait; et, cela étant, elle se proposait de coopérer à une si bonne fin. Car, ainsi qu'elle le disait souvent aux autres et qu'elle se le disait à elle-même, toute sa préoccupation était de secon-
der les volontés du ciel ; mais elle tombait souvent dans une terrible équivoque, celle de prendre pour ciel son propre cerveau. Toutefois, de sa seconde intention dont nous avons parlé, elle se garda bien d'en faire la moindre mention. C'était aussi une de ses maximes, que, pour conduire heureusement à fin un bon dessein, la principale chose, dans Timmense majorité des cas, c'est de n'en rien laisser transpirer.
La mère et la fille échangèrent entre elles quelques regards. La douloureuse nécessité de se séparer une fois admise, l'offre leur parut, à toutes deux, très-acceptable, quand ce n'eût été qu'à cause du peu de distance qu'il y avait de cette maison de campagne à leur village ; en sorte que, en mettant les choses au pis, elles se rapprocheraient et pourraient se trouver ensemble à la prochaine villégiature. Chacune ayant lu dans les yeux de Tautre leur assentiment mutuel, elles se tournèrent toutes deux vers dame Prassede en la remerciant de cette manière qui veut dire que l'on accepte. Celle-ci renouvela les politesses et les promesses, et dit qu'elle leur ferait bientôt tenir une lettre pour présenter à Monseigneur. Nos deux femmes parties, elle se fit faire la lettre par don Ferrante qui, en sa qualité de littérateur, ainsi que nous le dirons plus- particulièrement en temps et lieu, lui servait de secrétaire dans les grandes occasions. Comme celle-ci en était une, don Ferrante fit les plus grands efforts d'esprit; et, remettant le brouillon à recopier à son épouse, il lui recommanda chaudement Torthographe, qui était une des nombreuses choses qu'il avait étudiées el faisait partie du petit nombre de celles dont il avait la direction dans la maison. Dame Prassede copia la lettre avec un soin des plus minutieux et l'envoya à la maison du tailleur. Ceci se passa deux ou trois jours avant que le cardinal envoyât la litière pour ramener les deux femmes à leur demeure.
Elles arrivèrent qu'il n'était pas encore allé à l'église, et descendirent au presbytère. Ordre avait été donné de les introduire immédiatement; et le chapelain, qui les vit le premier, s'empressa de se conformer à cet ordre, ne les retenant que juste autant qu'il était nécessaire pour leur faire en toute hâte un peu de leçon sur.le cérémonial dont il fallait
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user avec Monseigneur, et sur les titres qu'on devait lui donner; chose qu'il avait coutume de faire chaque fois qu'il le pouvait en cachette de lui. C'était pour le pauvre homme un crève-cœur continuel que de voir le peu d'ordre qui, sous ce rapport, régnait autour du cardinal. — Et tout cela, disait-il aux autres personnes de la maison, à cause de la trop grande bonté de ce bienheureux homme, de sa trop grande familiarité. — Et il racontait comme quoi plus d'une fois il lui était arrivé à lui-même d'entendre, de ses propres oreilles, répondre â Monseigneur : « Oui, monsieur, 7> et « Non, monsieur. »
Le cardinal était en ce moment occupé à causer avec don Abbondio de différentes affaires de la paroisse, si bien que celui-ci n'eut pas moyen de donner de son côté, comme il l'aurait désiré, ses instructions aux deux femmes. Seulement, en passant auprès d'elles pendant qu'il sortait et qu'elles entraient, il put leur faire signe de l'œil pour leur donner à entendre combien il était content d'elles, et les exhorter à persévérer discrètement dans leur silence.
Après les premières politesses, d'une part, et les premières révérences, de l'autre, Agnese tira de son sein la lettre et la remit au cardinal en disant : « C'est de la part de la respectable dame Prassede qui nous a dit qu^elle connaît beaucoup Votre Seigneurie Illustrissime, Monseigneur ; comme, bien naturellement, entre grands seigneurs, vous devez tous vous connaître. Quand vous Taurez lue, vous verrez.
— C'est bien, dit Federigo, après avoir lu et démêlé le sens de la lettre à travers toutes les fleurs de rhétorique de don Ferrante. Il connaissait cette maison autant qu'il était nécessaire pour être sûr que Lucia ne pouvait y être invitée qu'à bonne intention, et qu'elle y serait à l'abri des embûches et de la violence de son persécuteur. Quant à Topinion qu'il avait de Tesprit de dame Prassede, nous n'en avons aucune connaissance bien positive. Probablement n'était-ce pas là la personne qu'il aurait choisie de préférence pour un tel objet ; mais, ainsi que nous l'avons déjà dit ou donné à entendre ailleurs, ce n'était pas son habitude de défaire les choses faites par ceux que cela regardait, pour les refaire mieux.
— Soumettez-vous avec résignation à cette nouvelle séparation et à rincertitude où vous vous trouvez, ajoutat-ÎI ensuite. Fortifiez-vous dans la confiance que cela ne sera pas de longue durée, et que Dieu voudra conduire les choses à cette fin vers laquelle il semble les avoir acheminées; mais tenez pour certain que tout ce qu'il permettra qui arrive sera pour votre plus grand bien.» Il fit à Lucia, en particulier, quelques autres exhortations affectueuses, il donna quelques nouveaux encouragements à toutes deux, leur donna sa bénédiction et les congédia.
A leur arrivée dans la rue, elles furent assaillies par un essaim d'amis et d'amies : c'était tout le village, on peut dire, qui les attendait et les conduisit chez elles, comme en triomphe. Toutes ces femmes se répandaient à Tenvi en félicitations, en condoléances, en questions ; toutes exprimaient, par de grandes exclamations, leurs regrets en apprenant que Lucia devait partir le lendemain. Les hommes s'empressaient de leur offrir, à qui mieux mieux, leurs services. Chacunvoulait rester cette nuit à monter la garde devant leur maisonnette. A ce propos, notre anonyme a trouvé bon de composer un proverbe : Voulez-vous avoir beaucoup de monde à votre aide? faites en sorte de n'en avoir pas besoin.
Tant d'accueil confondait et ahurissait Lucia; mais, au fond, cela ne laissa pas de lui faire du bien en la distrayant un peu des pensées et des souvenirs qui, hélas l même au milieu du tumulte, se réveillaient dans son esprit en franchissant cette porte, en mettant le pied dans ces chambrettes et à la vue de chaque objet.
Au son de la cloche, qui annonçait le prochain commencement de la cérémonie religieuse, tout le monde s'achemina vers l'église ; et ce fut pour les nouvelles venues une autre promenade triomphale.
La cérémonie terminée, don Abbondio, qui était allé en toute hâte voir si Perpétua avait bien disposé toute chose pour le dîner, fut averti que le cardinal désirait lui parler. 11 se rendit aussitôt à la chambre de son émhient hôte qui, l'ayant laissé venir tout près de lui : Seigneur curé, cemmença-t-il; et ces mots furent prononcés de manière à lui faire comprendre qu'ils étaient l'exorde d'un discours long
Manzoni. — Les Fiances. II.- -7
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et vSôrieux : Seigneur curé, pourquoi n'avez-vous pas uni en mariage cette Luc a avec son fiancé?
— Elles ont vidé leur sac ce matin, ces deux bavardes, pensa don Abbondio; et il répondit en balbutiant : Monseigneur Illustrissime aura sans doute entendu parler de toutes les complications qui se sont produites dans cette affaire : c'a été une confusion telle que, même présentement, il serait impossible d'y voir -îlair. Au reste, Votre Seigneurie llluslrissime peut facilement s'en faire l'idée en songeant que la jeune (ille n'est ici, après tant d'accidents, que comme par miracle, et que le jeune hom.me, après d'autres accidents, nul ne sait où il est.
— Je vous demande, insista le cardinal, s'il est vrai qu'avant tous ces événements, vous ayez refusé de célébrer le mariage lorsque vous en avez été requis au jour convenu, et le pourquoi.
— Vraiment... si Votre Seigneurie Illustrissime savait... quelles injonctions... quels ordres terribles j'ai reçus de ne pas parler... Et il s'arrêta, sans rien conclure, dans une attitude qui faisait respectueusement entendre qu'il y aurait indiscrétion à vouloir en savoir davantage.
— Mais! dit le cardinal, d'un ton et d'un air beaucoup , plus graves que de coutume : c'est votre évêque qui, par devoir et pour votre justification, veut savoir de vous pourquoi vous n'avez pas fait ce que, dans l'ordre régulier des choses, vous étiez rigoureusement tenu de faire.
— Monseigneur, dit don Abbondio en se faisant tout petit, tout petit : je n'ai pas du tout voulu dire... Mais il m'a semblé que, s'agissant de choses embrouillées, de choses déjà vieilles et sans remède, il étiait inutile d'aller les remuer... Pourtant, pourtant, me dis-je, je sais que Votre Seigneurie Illustrissime ne veut pas trahir un pauvre curé... Mais voyez-vous bien, Monseigneur, Votre Seigneurie Illustrissime ne peut pas être partout; et moi, je reste ici exposé.... Toutefois, puisqu'elle l'ordonne, je dirai, je dirai tout.
— Dites : je n'ai d'autre désir que de vous trouver exempt de faute. »
Don Abbondio se mit alors à raconter la douloureuse histoire; mais il supprima le nom Drincinàl et v substitua
€ un grand seigneur», concédant ainsi à la prudence le peu qu'on pouvait lui concéder on une telle extrémité.
— Et vous n'avez pas eu d'autre motif? demanda le cardinal, après avoir bien tout écouté.
— Mais... peut-être ne me suis-je pas suffisamment expliqué, répondit don Abbondio. C'est sous peine de la vie que Tordre m'a été intimé de ne point faire ce mariage.
— Et cette raison vous a semblé suffisante pour enfreindre un devoir rigoureux?
— Mon devoir, j'ai toujours tâché de le remplir, même au prix de trAs-grandes peines et de très-grands sacrifices ; mais lorsqu'il s'agit de la vie...
— Et quand vous vous êtes présenté à l'Église, dit Federigo d'un ton encore plus grave, pour être admis à exercer ce saint ministère, l'Église s'est-elle portée garante de votre vie? Vous a-t-elle dit que les devoirs attachés à votre ministère seraient francs de tout obstacle , exempts de tout péril? ou bien encore vous a-t-elie dit que le devoir cesserait là où commencerait le danger? Ne vous a-t-elle pas dit expressément le contraire? Ne vous a-t-elle pas averti qu'elle vous envoyait comme un agneau parmi les loups ? Ne saviez-vous donc pas qu'il y avait des hommes violents à qui ce qui vous serait ordonné pourrait déplaire? Celui de qui nous tenons la doctrine et l'exemple, à l'imitation de qui nous nous laissons nommer et nous nommons pasteurs, en venant sur cette terre pour en remplir la sublime mission, a-t-il mis pour condition d'avoir la vie sauve? Et, pour la sauver, pour la conserver, veux-je dire, quelques jours de plus sur cette terre aux dépens de la charité et du devoir, y avait-il besoin de la sainte onction, de l'imposition des mains, de la grâce du sacerdoce? Le monde suffit à lui seul à donner cette vertu, à enseigner cette doctrine. Que dis-je? oh honte! le monde lui-même la renie. Le monde fait aussi ses lois qui prescrivent le bien, qui prescrivenc le mal; il a aussi son évangile, évangile d'orgueil et de haine; il ne veut pas qu'il soit dit que l'amour delà vie soit une raison pour en transgresser les commandements : il ne le veut pas et il est obéi. Et nous! nous, fils et messagers de la promesse ! Que serait l'Église, si votre langage était celui de tous vos collègues? Où serait-elle aujourd'hui, si
lOO ' LES FIANCÉS DE MANZONI.
elle était apparue dans le monde avec dépareille? doo trines? »
Don Abbondio n'osait pas lever la tôle : son esprit se sen tait, au milieu de ces arguments, comme un poussin qui, pris dans les serres d'un faucon^ se sent soulevé dans des régions inconnues, dans une atmosphère qu'il n'a jamais respirée. Voyant qu'il lui fallait pourtant répondre quelque chose, il dit d'un air soumis, mais non convaincu : « Monseigneur, il est possible que j'aie tort. Du moment qu'on ne doit pas tenir compte de la vie, je ne sais plus que dire. Mais quand on a affaire à de certaines gens qui ont la force en main et qui ne veulent entendre aucune raison, lors même qu'on voudrait faire le brave, je ne vois pas trop ce que l'on pourrait y gagner. C'est un de ces seigneurs, celui-là, avec qui on ne peut ni gagner la partie ni rester quitte.
— Eh! ne savez-vous pas que notre triomphe, c'est précisément de souffrir pour la justice? Etsi vous ne savez pas cela, que prêchez-vous alors? quelle est la doctrine que vous enseignez? quelle est la bonne nouvelle que vous annoncez aux pauvres? Qui donc prétend que vous triomphiez de • la force par la force? Assurément il ne vous sera pas de- ' mandé un jour si vous avez su maîtriser les puissants ; car il ne vous en a été donné ni la mission ni les moyens. Mais ce qui vous sera demandé, c'est si vous avez mis en œuvre les moyens qui étaient en votre pouvoir pour faire ce qui ' vous était prescrit, lors même qu'ils auraient eu la témérité de vous le défendre.
-- Ces saints sont, ma foi, bien étranges, pensait en atten-| dant don Abbondio : en substance, à vouloir exprimer le sucj de toutes ces belles choses, les amours de deux jeunes gensl lui tiennent plus au cœur que la vie d'un pauvre pré-î tre. — Et, quant à lui, il n'aurait pas mieux demandé que de voir la conversation se terminer là ; mais il voyait le, cardinal, à chaque pause, demeurer dans l'attitude de quel-l qu'un qui attend une réponse, un aveu "ou une apologie : J quelque chose, enfin. En conséquence : Je vous répète, Monseigneur, répondit-il, que probablement j'ai eu tort.. .Le courage, ne se le donne pas qui veut.
— Et pourquoi donc, pourrais-je vous dire, vous êtes-] vous chargé d'un ministère qui vous impose le devoir d'êtrei
en lutte avec los passions du siècle? Mais, comment, vous dirai-je plutôt, comment ne songez-vous pas que, si dans ce grave ministère, de quelque manière que vous y soyez entré, le courage vous est nécessaire pour remplir vos obligations, il y a là-haut Celui qui vous le donnera infailliblement, pourvu que vous le lui demandiez? Croyez-vous que tous ces milliers de martyrs eussent naturellement du courage? qu'il fissent naturellement bon marché de la vie? tant de jeunes gens qui commençaient à la savourer, tant de vieillards qui déjà la voyaient avec regret s'approcher de sa fin, tant déjeunes vierges, tant de mères? Tous ont eu du courage; et ils l'ont eu parce que le courage leur était nécessaire et qu'ils avaient la foi. Connaissant votre faiblesse et vos devoirs, avez-vous songé à vous préparer aux situations diflTiciles où vous pouviez vous trouver et où vous vous êtes trouvé, en effet? Ah! si, durant tant d'années de fonctions pastorales, vous avez (et comment ne T auriez- vous pas ?) aimé votre troupeau, si vous avez mis en lui votre cœur, votre sollicitude, votre bonheur, le courage ne devait pas vous faire défaut au moment du danger : Tamour est intrépide. Eh bien! si vous les aimiez, ceux qui sont commis à votre garde spirituelle, ceux que vous appelez vos enfants, lorsque vous avez vu deux d'entre eux menacés, et vous aussi avec eux, ah ! certes,autant la faiblesse de la chair vous a fait trembler pour vous-même, autant la charité a dû vous faire trembler pour eux. Vous vous serez humilié, vous aurez demandé pardon à Dieu de ce premier moment de peur, parce que c'était un effet de votre misère, et vous aurez imploré de lui la force pour la surmonter, pour la chasser parce que c'était une tentation ; mais la sainte et noble crainte pour autrui, pour vos enfants, celle-là, vous l'aurez écoutée, elle ne vous aura pas laissé de repos, elle vous aura incité, contraint à penser, à faire tout ce qui était possible pour conjurer le danger qui les menaçait... Et cette crainte, cet amour que vous ont-ils inspiré? Qu' avez-vous fait pour eux? A quels moyens avez-vous songé?»
Et il se tut en gardant Tattitude de celui qui attend une réponse.
CHAPriUE XXVI
A une semblable demande, don Abbondio qui, tant bien que mal, s'était efforcé de répondre quelque chose à des questions moins précises, demeura interdit et sans articuler une parole. Et, à v^rai dire, nous-même, avec ce manuscrit sous les yeux, avec une plume à la main, n'ayant d'autre souci que de nous escrimer à faire des phrases, ni d'autre crainte que celle de la critique de nos lecteurs, nous-même, dis-je, nous éprouvons une certaine répugnance à poursuivre. Nous trouvons, en effet, quelque chose d'exorbitant dans cet étalage à si peu de frais de tant de beaux préceptes de courage et de charité, d'infatigable sollicitude pour les autres, d'abnégation illimitée de soi-même. Mais, d'autre part, en songeant que ces choses étaient dites par un homme qui savait aussi les mettre en pratique, nous continuons résolument notre récit.
Vous ne répondez pas ? reprit le cardinal. Ah ! si vous aviez fait, de votre côté, ce que la charité, ce que le devoir exigeaient, de quelque manière ensuite que les choses eussent tourné, vous auriez maintenant quelque chose à répondre. Voyez donc vous-même ce que vous avez fait. Vous avez obéi à Tiniquité sans vous soucier de ce que vous prescrivait le devoir; et vous lui avez obéi fidèlement, ponctuellement. Elle ne s'était montrée qu'à vous, qu'à vous seui,
pour VOUS signifier son désir; mais elle voulait rester ignorée de ceux qui auraient pu s'en mettre à l'abri et se tenir sur leurs gardes: elle ne voulait pas qu'on donnât l'alarme, elle voulait le secret pour mûrir à son aise ses desseins d'embûches ou de violence; elle vous a intimé Tordre de transgresser votre devoir et de vous taire, et vous avez transgressé votre devoir et vous vous êtes tu. Je vais maintenant vous demander si vous n'avez pas fait pis encore : vous allez me dire s'il est vrai que vous ayez coloré votre refus de prétextes mensongers pour n'en pas révéler la véritable cause. » Et il s'arrêta quelque temps, toujours en attendant une réponse.
« Elles lui ont rapporté aussi cela, les bavardes! pensait don Abbondio : mais, en paroles, il ne donnait aucun signe d'avoir rien à dire. C'est pourquoi le cardinal poursuivit :
— S'il est donc vrai que vous ayez dit à ces pauvres enfants ce qui n'était pas, pour les tenir dans F ignorance, dans l'obscurité où l'iniquité les voulait... Je suis donc forcé de le croire; il ne me reste donc qu'à en rougir avec vous et à espérer que vous en pleurerez avec moi. Voyez h quoi vous a conduit (Dieu de miséricorde! et pourtant naguère vous ] 'alléguiez comme une justification !) cette sollicitude pour la vie terrestre. Elle vous a conduit... réfutez librement ces paroles si elles vous semblent injustes; prenez-les en humiliation salutaire si elles ne le sont point... elle vous a conduit à tromper les faibles, à mentir à vos enfants.
— Et voilà comment vont les choses, se disait encore don Abbondio : à ce suppôt de Satan (et il pensait à l'Innommé) on lui jette les bras autour du cou : et, à moi, pour un pauvre petit mensonge, dit sans autre intention que de sauver ma peau, on n'a pas assez de reproches àme jeter à la tête. Mais ce sont des supérieurs; et les supérieurs ont toujours raison. C'est mon étoile, c'est ma destinée que tout le monde ait à me tomber dessus ; jusques aux saints l — Puis il dit à haute voix : J'ai failli ; je comprends quej'ai failli; mais que pouvais-je faire dans une conjoncture aussi terrible?
— Vous le de^ajidez encore? mais ne vous l'ai-je pas dit? Et devais-je avoir besoin de vous le dire? Aimer, mon fils ; aimer et prier. Alors vous auriez senti que Tiniquité peut bien eifectivement avoir des menaces à faire, des coups
à donner, mais non des conamandements; vous auriez uni selon la loi de Dieu ce que Thomme voulait séparer; vous' • auriez prêté à ces malheureux innocents le ministère qu'ils I étaient en droit de requérir de vous : Dieu aurait répondu 1 des conséquences, parce que ses ordres eussent été exécutés; tandis que, ayant consenti à en exécuter d'autres, c'est vous qui êtes devenu responsable des conséquences; et de v quelles conséquences!... Mais toutes les ressources humaines vous faisaient-elles donc défaut, aucune voie de salut ne vous était-elle donc ouverte, pour peu que vous eussiez voulu vons donner la peine de regarder autour de vous, d'y réfléchir, de chercher? Maintenant vous pouvez savoir que ces infortunés, dès qu'ils eussent été mariés, auraient songé euxmêmes à se mettre en sûreté, étaient décidés à se soustraire par la fuite à la puissance de ce tyran, et avaient déjà arrêté le lieu de leur refuge. Mais, même sans cela, ne vous êtes-vous donc pas souvenu que pourtant vous aviez un supérieur? Et comment celui-ci pourrait-il jamais s'arroger cette autorité de vous réprimander pour avoir manqué à votre devoir, s'il ne lui incombait pas en même temps Tobligation de vous aider à le remplir? Pourquoi n'avez-vous pas songé à informer votre évêque d'une entrave qu'une infâme violence mettait à rexercice de voire ministère ?
— Voilà bien les avis de Perpétua ! pensait avec dépit don Abbondio; mais, au milieu de tous ces discours, ce qui était le plus vivement présent à son esprit, c'était Pimage de ces bravi et la pensée que don Rodrigo était vivant et bien portant, et qu'un jour ou l'autre il reviendrait glorieux et triomphant, et enragé, par-dessus le marché. Et bien que cette dignité présente, cet aspect et ce langage le lissent rester confus et lui imprimassent une certaine crainte, cette crainte toutefois ne le subjuguait pas entièrement, ni n'empêchait sa pensée de regimber, parce que cette pensée savait bien qu'en fin de compte, le cardinal n'employait ni mousquet ni épée ni bravi.
— Comment n'avez-vous pas pensé, poursuivit celui-ci, que, si aucun autre refuge n'avait été ouvert à ces innocents persécutés, j'étais là, moi, pour les accueillir, pour les mettre en lieu sûr, si vous me les aviez adressés, si vous aviez adressé ces infortunés sans appui à leur
ôvêque, comme chose lui appartenant, comme une partie précieuse, je ne dis pas de son fardeau, mais de ses richesses? Et, quant à vous, pouviez-vous douter de ma sollicitude? Oh ! assurément, je n'aurais pris aucun repos que je n'eusse acquis la certitude qu'on ne toucherait pas à un seul de vos cheveux. Et vous avez pu penser que je n'aurais pas su trouver où ni comment mettre en sûreté votre vie? Mais cet homme, qui a été si audacieux, croyez-vous qu'il n'aurait rien rabattu de son outrecuidance quand il aurait su que ses machinations étaient connues hors d'ici, connues de moi, que je les surveillais et que j'étais déterminé à employer pour votre défense tous les moyens placés en mon pouvoir? Ne saviez-vous pas que, si l'homme promet trop souvent plus qu'il n'est en mesure de tenir, il menace aussi, bien souvent, plus qu'il n'ose mettre ensuite à exécution? Ne saviez-vous pas que l'iniquité ne se fonde pas seulement sur ses propres forces, mais bien aussi sur la crédulité et sur la frayeur d'autrui?
— Mot pour mot les raisonnements de Perpétua, pensait en ce moment encore don Abbondio, sans réfléchir que cette singulière concordance entre les avis de sa servante et ceux de Federigo Borromeo, jugeant l'un et l'autre de la même manière la conduite qu'il aurait pu et dû tenir, prouvait beaucoup contre lui.
-— Mais vous, poursuivit en manière de conclusion le cardinal, vous n'avez vu, vous n'avez voulu voir que votre danger temporel; quoi d'étonnant qu'il vous ait semblé assez grave pour lui sacrifier toute autre considération?
— C'est parce que, moi, je les ai vus, ces visages, se laissa aller à répondre don Abbondio; je les ai entendues, moi, ces paroles. Votre Seigneurie Illustrissime en parle à son aise ; mais il faudrait être à la place d'un pauvre prêtre et s'être trouvé dans une pareille situation. >
A peine eut-il proféré ces paroles qu'il s'en mordit la|.langue. Il s'aperçut qu'il s'était trop laissé vaincre par son dépit ; et il dit à part soi : — Maintenant la grêle va tomber. — Mais, en levant timidement les yeux, il fut tout surpris de l'attitude de cet homme qu'il n'arrivait jamais à deviner ni à comprendre, et de le voir passer, de cette gravité imposante et sévère, à une gravité humble et rêveuse.
« Hélas ! dit Federigo. Telle est notre terrible et misérable condition. Nous devons exiger rigoureusement des autres ce que Dieu sait si nous-mêmes, nous serions prêts à donner : nous devons juger, corriger, reprendre, et Dieu sait ce que nous ferions dans le même cas, ce que nous avons fait dans des cas semblables ! Mais malheur à moi, malheur à nous tous, si je devais prendre ma faiblesse pour mesure du devoir d'autrui, pour règle de mon enseignement. Toutefois il est certain qu'avec la doctrine, je dois aussi donner Texemple, et ne pas imiter le pharisien qui impose à autrui des fardeaux exorbitants qu'il ne veut pas lui-même seulement toucher du doigt. Eh bien ! mon lils, mon frère, comme les fautes de ceux qui commandent sont souvent mieux connues des autres qr.e d'eux-mêmes, si vous avez connaissance que j'aie, par pusillanimité ou par tout autre motif, négligé quelqu'un de mes devoirs, dites-le moi sans ménagements, remontrez-le moi, afin que, là où a manqué l'exemple, vienne suppléer au moins la confession. Remontrez-moi librement mes faiblesses, et alors les paroles acquerront plus de valeur dans ma bouche parce que vous sentirez plus vivement qu elles ne viennent pas de moi, mais de Celui qui peut vous donner, à vous comme à moi, la force nécessaire pour faire ce qu'elles prescrivent.
— Oh ! quel saint homme ! mais quel tracassier î pensait don Abbondio : voilà maintenant qu'il se prend lui-même à partie! pourvu qu'il fouille, qu'il remue, qu'il censure, qu'il épluche, il est tout prêt à se mettre lui-même sur la sellette ! — Il dit ensuite à haute voix : Oh ! Monseigneur 1 vous plaisantez ! qui ne connaît la force d'âme, le zèle inébranlable de votre Seigneurie Illustrissime? Et, en son coeur, il ajouta : — bien que trop 1
— Je ne vous demandais pas une louange qui me fait trembler, dit Federigo, parce que Dieu connaît mes fautes, et ce que j'en connais moi-même suffit à me confondre, Mais j'aurais voulu, je voudrais que nous nous confondissions ensemble devant Dieu pour fortifier ensemble notre confiance en lui. Je voudrais, par amour pour vous, que vous pussiez sentir combien votre conduite a été, combien votre langage est opposé à la loi que pourtant vous prêchez, et d'après laquelle vous serez jugé.
— Tout retombe sur moi, dit don Àbbondio ; mais ces personnes qui sont venues vous faire tous ces rapports se sont bien gardées de vous dire qu'elles se sont introduites en trahison chez moi pour me surprendre, et pour faire un mariage contre les règles.
— Elles me l'ont dit, mon fils; mais ceci me navre, ceci me consterne, de voir que vous cherchiez encore à vous excuser, que vous songiez à vous disculper en accusant les autres; et que vous les accusiez de ce qui devrait, au contraire, faire partie de votre confession. Qui donc les amis, je ne dis pas dans la nécessité, mais dans la tentation de faire ce qu'ils ont fait? Auraient-ils cherché cette voie irrégulière, si la voie légitime ne leur avait pas été fermée ? Auraientils songé à tendre un piège à leur pasteur, s'ils avaient été accueillis dans ses bras, aidés, conseillés par lui? auraientils été amenés à le surprendre, s'il ne s'était pas tenu caché? Et vous prétendez leur en faire un crime? Et vous vous indignez de ce que, après tant d'adversités, que dis-je? an milieu même de l'adversité, un cri de soulagement se soit échappé de leurs poitrines devant leur pasteur et le vôtre? Que les réclamations de l'opprimé, les plaintes de l'affligé soient odieuses au monde, malheureusement cela est ainsi; mais nous!... Et de quel avantage vous aurait été leur silence? Auriez-vous trouvé quelque profit à ce que leur cause fût arrivée entière devant le tribunal de Dieu? N'est-ce pas pour vous une nouvelle raison (et vous en avez déjà tant d'autres) d'aimer ces personnes qui vous ont fourni Toccasion d'entendre la voix sincère de votre pasteur, qui vous ont donné le moyen de mieux connaître et d'acquitter en partie la grande dette que vous avez contractée envers elles? Ahl si elles vous avaient provoqué, offensé, persécuté, je vous dirais (et devrais-je avoir besoin de vous le dire?) de les aimer précisément à cause de cela. Aimez-les encore davantage parce qu'elles ont souffert, parce qu'elles souffrent, parce qu'elles sont des vôtres, parce qu'elles sont faibles, parce que vous avez besoin d'un pardon, et que, pour vous î'impétrer, leur prière, songez-y, peut être d'un très-grand poids. »
Don Abbondio gardait le silence, mais non plus ce silence maussade et impersuadé d'il y a un instant : ii se taisait
108 LES FIANCÉS DE MANZONl.
comme quelqu'un qui a plus de choses a penser qu'à dire. Le ' paroles qu'il entendait étaient des conséquences inattendues des applications nouvelles d'une doctrine pourtant ancienni dans son esprit et qu'il n'avait jamais songé à. contester Le mal des autres, que la peur du sien propre l'avait tou jours empêché de prendre en considération, lui faisait en c< moment une impression toute nouvelle ; et, s'il ne ressentai pas tout le remords que le sermon avait en vue de produire (car cette même peur était toujours là à faire l'office d'ava cat défenseur), il en ressentait toutefois; il éprouvait m certain mécontentement de lui-même, une certaine compassion pour les autres, un mélange de tendresse et de confusion. Il était, si l'on nous permet cette comparaison, comme la mèche humide et aplatie d'une chandelle, qui, présentée à la flamme d'un grand flambeau, commence par fumer, pétille, crépite et se refuse à se laisser gagner ; mais à la fin elle s'allume et, bien ou mal, ^ elle brûle. Don Abbondic se serait hautement accusé, il aurait versé des larmes de repentir, s'il n'eût songé à don Rodrigo; toutefois il se montrait suffisamment ému pour que le cardinal eût à s'apercevoir que ses paroles n'avaient pas été sans effet.
— Maintenant, poursuivit^l, l'un est fugitif loin de S3 maison, l'autre est sur le point de l'abandonner, tous deux trop payés pour ne pas s'en tenir à l'écart, sans aucune probabilité de pouvoir jamais se réunir ici, si tant esi qu'il soit dans les desseins de Dieu qu'ils aient à se réunir un jour. Maintenant, hélas! ils n'ont pas besoin de vous: malheureusement vous n'avez, dans le présent, aucune occasion de leur faire du bien ; et nos courtes prévisions n'er peuvent conjecturer aucune dans l'avenir. Mais qui sait si dans son ineffable bonté, Dieu ne vous la prépare pas, cette occasion? Ah? ne la laissez pas échapper! cherchez-la, épiezla ; priez-le qu'il la fasse surgir.
— Je n'y manquerai pas, Monseigneur; je n'y manquerai certainement pas, répondit don Abbondio avec un acceni qu'on sentait partir du cœur.
— Ah! oui, mon fils, oui, s'écria Federigo ; et, avec une dignité pleine d'une affectueuse émotion, il continua : Dieu sait combien j'aurais désiré avoir avec vous un tout autre
entretien. Nous avons, Tun et Tautre, déjà beaucoup vécu : et le ciel m'est témoin que je n'aurais pas voulu, pour tout au monde, avoir à contrister vos cheveux blancs psir des reproches. Combien j'aurai mieux aimé me consoler avec vous de nos soucis communs, de nos peines communes, en nous entretenant mutuellement de la céleste espérance à laquelle nous touchons déjà de si près. Dieu fasse que les paroles dont j'ai été forcé d'user avec vous puissent vous profiter ainsi qu'à moi. Faites qu'en ce jour redoutable, il n'ait pas à me demander compte de vous avoir maintenu dans des fonctions auxquelles vous avez si pitoyablement manqué. Réparons le temps perdu : le minuit est proche : l'Epoux ne peut tarder : tenons nos lampes allumées. Offrons à Dieu nos cœurs, nos cœurs pauvres et vides, afin qu'il daigne les remplir de cette charité qui rachète le passé, qui assure l'avenir, qui craint et espère, pleure et se réjouit avec sagesse ; qui, en quelque occasion que ce soit, inspire les vertus dont nous avons besoin. »
Cela dit, il se leva et don Abbondio le suivit.
Ici notre anonyme nous fait remarquer que ce colloque ne fut pas le seul qu'eurent ensemble ces deux personnages, et que Lucia ne fut pas le seul sujet de leurs entretiens ; mais qu'il s'est borné à relater celui-ci pour ne pas trop s'écarter de l'objet principal de son récit. C'est aussi, dit-il, pour le même motif qu'il s'est abstenu de faire mention de beaucoup d'autres choses importantes dites et faites par Federigo dans tout le cours de sa visite pastorale, et qu'il passe sous silence et ses largesses, et les dissensions qu'il apaisa, et les vieilles rancunes entre individus, entre familles, entre villages entiers, qu'il parvint à éteindre ou (ce qui était malheureusement le cas le plus fréquent) à assoupir, et les quelques bravaches ou tyranneaux qu'il convertit pour le restant de leur vie ou, tout au moins, pour quelque temps : toutes choses qui, plus ou moins, arrivaient toujours en quelque endroit du diocèse que cet excellent homme fixât momentanément son séjour.
Il raconte ensuite comme quoi, le matin suivant, dame Prassede vint, ainsi qu'il avait été convenu, pour prendre Lucia et présenter ses hommages au cardinal qui lui fit les éloges delà jeunefille et la lui recommanda très-chaudemeut.
Lucia se sépara de sa mère, je vous laisse à penser a^ec combien de larmes; elle sortit de sa maisonnette et, pour la seconde fois, elle dit adieu à son pays avec ce sentiment de douleur doublement amôre qu'on éprouve en s'éloignant d'un lieu où l'on avait exclusivement concentré toutes ses plus chères illusions, et où il n'est plus possible d'en conserver môme Tombre d'une seule. Mais le congé qu'elle prit de sa mère ne devait pas être le dernier, attendu que damePrassede avait annoncé qu'on séjournerait encore quelques jours à sa villa, qui n'était qu'à une petite distance de leur village; si bien qu'Agnese promit à sa fille d'y aller pour lui donner et en recevoir un plus douloureux adieu.
Le cardinal était lui-même sur le point de partir pour se rendre à une autre paroisse, quand tout à coup le curé de celle où était situé le château de l'Innommé arriva et demanda à lui parler. Introduit auprès du cardinal, il lui présenta un group et une lettre de ce seigneur, par laquelle il priait Federigo de faire accepter à la mère de Lucia les cent écus d'or que contenait le group et qui pourraient servir de dot à la jeune fille ou à tel autre usage que l'une et Tautre jugeraient le meilleur. Il le priait en même temps de leur dire que, si jamais, n'importe en quelle occasion, elles pensaient qu'il pût leur rendre quelque service, la pauvre jeune fille ne connaissait que trop le lieu de sa demeure ; et que, quant à lui, il n'avait pas de plus grand désir et n'aurait pas de plus grand bonheur que de pouvoir leur être utile. Le cardinal fit aussitôt appeler Agnese, lui fit part de la commission qu'elle écouta avec autant de surprise que de joie, et lui présenta le rouleau que, sans beaucoup de façons, elle se laissa mettre dans la main. «Que Dieu le rende à ce seigneur, dit-elle, et que Votre Seigneurie Illustrissime l'en remercie mille fois de ma part. Mais qu'elle n'en dise rien à personne, car, dans ce pays nous avons affaire à de
certaines gens Excusez-moi, voyez-vous; je sais bien
qu'un personnage comme vous ne va pas bavarder et répéter de pareilles choses; mais.... vous me comprenez. »
Elle s'en retourna en droite ligne chez elle, s'enferma dans sa chambre, défit le rouleau et, bien qu'elle y fût préparée, elle resta émerveillée en voyant, tous en un tas et lui appartenant en toute propriété, une aussi grande quan-
LES BîANCÈS DE MANZONI. lU
iité de sequins, dont elle n'avait peut-être jamais vu plus d'un à la fois, et encore pas souvent. Elle les compta, peina ensuite assez de temps à les remettre ensemble et à les faire tous tenir sur tranche, serrés les uns contre les autres ; car, à tout instant, ils faisaient le ventre et glissaient de ses doigts malhabiles. Etant finalement parvenue à refaire, tant bien que mal, un rouleau, elle le plaça dans une guenille, en fit un petit paquet ou plutôt un tapon qu'elle ficela bien soigneusement en tous sens avec un bout de cordon, et alla ensuite l'enfouir dans un com de sa paillasse. Tout le reste de ce jour, elle le passa à s'alambiquer l'esprit, à former des projets pour l'avenir et à soupirer après le lendemam. Une fois couchée, elle demeura assez longtemps éveillée, ne pouvant détacher sa pensée de ces magnifiques cent écus qu'elle avait sous elle ; endormie, elle les vit en rêve. Dès la pointe du jour, elle se leva et se mit aussitôt en route vers la villa où se trouvait Lucia.
Celle-ci, de son côté, bien que cette grande répugnance qu'elle éprouvait à parler de son vœu n'eut en rien diminué, était toutefois résolue à se faire violence et à s'en ouvrir à sa mère dans cet entretien qui, pour longtemps, devait être regardé comme le dernier.
A peine purent-elles être seules, qu'Agnese, le visage tout animé et en baissant en même temps d'un air mystérieux la voix, comme s'il y avait eu quelqu'un dont elle craignît de se faire entendre, commença : « J'ai à te donner une grande nouvelle ; et elle continua en lui faisant le récit de l'aubaine inattendue qui lui était arrivée.
— Que Dieu bénisse ce seigneur, dit Lucia : vous aurez ainsi de quoi vivre un peu plus à l'aise, et vous pourrez même faire un peu de bien à quelqu'un. ■ — Comment ! répondit Agnese; ne vois-tu donc pas que de choses nous pouvons faire avec tant d'argent ? Écoute; moi, je n'ai au monde d'autre personne que toi, que vous deux, je puis dire ; car Renzo, du moment où il a commencé à te parler, je l'ai toujours regardé comme mon propre fils. Le tout est qu'il ne lui soit pas arrivé quelque malheur, avoir qu'il ne donne pas signe de vie. Mais diantre ! faudra-t-il donc que la fatalité nous poursuivejusqu'au bout? Espérons, espérons que non. Pour moi, j'aurai certainement été con™
112 LES FIANCÉS DE MANZONl.
tente de pouvoir laisser mes os dans mon pays ; mais maintenant que tu né peux plus y rester à cause de C3 «cclérat, et même rien qu'à penser de Tavoir là, si près de moi, ce brigand, j'ai pris mon pays en aversion : et puis, d'ailleurs, avec vous autres je serai bien partout. Déjà, depuis le moment où j'espérais vous voir mariés, j'étais décidée à vous suivre, fût-ce même au bout du monde ; et je n'ai jamais changé d'avis; mais, sans argent, comment faire ? Comprendstu maintenant? Ces quatre sous que ce pauvre garçon avait mis de côté à si grande peine et avec tant d'économie, lajustice est venue et elle a fait place netie; mais, en compensation, c'est à nous que le Seigneur envoie la fortune. Ainsi donc, quand il aura trouvé le moyen de faire savoir s'il est vivant, et où il est, et quelles sont ses intentions, j'irai te chercher moi-même à Milan; moi-même, j'irai te chercher. Il fut un temps où j'y aurais regardé à deux fois ; mais les adversités vous donnent de l'aplomb et de Fexpérience. J'ai été jusqu'à Monza, et je sais ce que c'est que de voyager. Je prends avec moi un homme capable, un parent, comme qui dirait Alessio de Maggianico; car, à franchement parler, chez nous, dans notre village, un homme capable, on serait bien en peine de le trouver : je fais donc avec lui le voyage de Milan : il va sans dire que c'est nous qui payons les frais
du voyage; et comprends-tu?
Mais s'apercevant qu'au lieu de s'animer, Lucia s'attristait de plus en plus et ne témoignait qu'une tendresse sans joie, elle interrompit son discours et dit : Mais qu'astu donc? n'es-tu pas de mon avis?
— Ma pauvre mère ! s'exclama Lucia en lui jetant un bras autour du cou et en penchant sur soa sein son visage baigné de larrùes.
—Qu'as-tu? lui demanda deiîouveausa raère en proie à la plus vive anxiété.
— J'aurais dû vous le dire plus tôt, dit Lucia en relevant )e visage et en prenant une expression plus calme; mais je n'en ai pas eu lé coeur : pardonnez-moi.
— Mais parle donc.
— Je ne puis plus être la femme de ce pauvre garçon !
— Comment? Comment?
— Lucia, la tête baissée, la' poitrine haletante, versant
des larmes, mais sans se lamenter, comme quelqu'un qui raconte une chose qui, fût-elle même le plus grand des malheurs, est immuable, fit la révélation de son vœu; et, en joignant en même temps les deux mains, elle demanda de nouveau pardon à sa mère de lui en avoir fait jusqu'alors un mystère. Elle la pria ensuite de n'en parler à personne au monde et de lui venir en aide pour lui faciliter les moyens de remplir ce qu'elle avait promis.
Agnese était restée stupéfaite et consternée. Elle voulait s'indigner du silence que sa fille avait gardé envers elle; mais les graves préoccupations de la circonstance étouffaient son courroux; elle voulait lui faire des reproches sur une aussi grave imprudence, mais il lui semblait que ce serait vouloir s'en prendre au ciel; d'autant plus, que Lucia lui dépeignait de nouveau et sous des couleurs plus vives que jamais cette effroyable nuit et le profond désespoir et le salut si inespéré entre lesquels sa promesse avait été faite d'une manière si expresse, si solennelle. Et pendant qu'Agnese restait à écouter ce douloureux récit, il lui revenait' aussi eu mémoire tels exemples qu'elle avait plusieurs fois entendu raconter, qu'elle même avait racontés à sa fille, de châtiments étranges et terribles advenus en suite de la violation de quelque vœu. Après être ainsi restée quelque temps interdite, elle demanda à Lucia : « Et maintenant que vas-tu faire ? »
-- Maintenant, répondit celle-ci, c'est au Seigneur à y penser ; au Seigneur et à la sainte Vierge. Je me suis mise dans leurs mains : ils ne m'ont pas abandonnée jusqu'ici ;
ils ne m'abandonneront pas maintenant que La grâce
que je demande pour xi^oi au Seigneur, la seule grâce, après le salut de mon âme, c'est qu'il me fasse retourner auprès de vous : et il me l'accordera ; oui, il me l'accordera. Ce
jour affreux dans cette voiture Ah? très-sainte
Vierge! Ces hommes! qui m'aurait dit qu'ils me conduisaient chez celui qui devait, le lendemain, me faire retrouver avec vous !
- Mais n'en pas parler tout de suite à ta mère? dit Agnese avec un certain ressentiment tempéré par la tendresse et par la compassion.
^ Pardonnûz-moi ; je ne m'en sentais pas le courage*.,..
Et, d'ailleurs, à quoi aurait servi de vous affliger queUiucs jours plus tôt?
— Et Renzo? dit Agnese en hochant la tête.
— Ali ! s'écria Lucia, prise d'un subit tressaillement; je ne dois plus penser à ce pauvre malheureux. Bien certainement il n'était pas dans les décrets de Dieu Voyez
comme il semble qu'il ait voulu vraiment nous tenir sépa- . rés. Et qui sait?.... mais non, non : le Seigneur l'aura préservé des dangers, et il le rendra peut-être plus heureux sans moi.
— Mais, en attendant, reprit Agnese, si ce n'était que tu t'es liée pour toujours, en mettant qu'il ne lui soit arrivé aucun malheur, moi, avec cet argent, j'avais trouvé remède à tout le reste.
— Mais, cet argent, répliqua Lucia, nous serait--il jamais
venu si je n'avais pas passé cette horrible nuit? C'est
Dieu qui a voulu que les choses suivissent le cours qu'elles ont suivi : que sa volonté soit faite. » Et sa voix s'éteignit dans les larmes.
A cet argument inattendu, Agnese resta pensive. Après quelques instants, Lucia, comprimant ses sanglots, reprit : « Maintenant que la chose est faite, il faut s'y résigner de bon cœur; et vous, ma pauvre mère, vous pouvez me venir en aide, d'abord en priant le Seigneur pour votre pauvre fille;,
et ensuite il faut bien que ce pauvre malheureux sache
ce qu'il en est. Pensez-y vous-même; faites-moi encore cette charité ; car vous, il ne vous est pas défendu d'y penser. Quand vous saurez où il est, faites-lui écrire, trouvez un homme... Justement votre cousin Alessio qui est un homme dévoué et charitable, qui a été bon pour nous et qui n'ira pas bavarder : priez-le de lui écrire la chose conr^me elle est, dans quelle situation je me suis trouvée, combien j'ai souffert, et que Dieu Ta voulu ainsi, et qu'il mette son cœur en paix, et que je ne puis, que je ne pourrai jamais être la femme de qui que ce soit. Et lui dire la chose avec tous les ménagements nécessaires, et bien lui faire comprendre que
j'ai promis, que j'ai positivement fait un vœu Quand il
saura que j'ai promis à la Sainte Vierge... il a toujours eu
de bons sentiments Et vous, la première fois que vous
aurez de ses nouvelles, faites-moi écrire, faites-moi savoir
qu'il se porte bien; et ensuite ne me faites plus rien
savoir.
Agnese, tout attendrie, assura sa tille que tout serait fait selon ses désirs.
— Je voudrais aussi vous dire une autre chose, reprit celle-ci. Ce pauvre garçon, s'il n'avait pas eu le malheur de penser à moi, il ne lui serait pas arrivé tout ce qui lui est arrivé. Le voilà aujourd'hui errant par le monde ; on lui a brisé sa carrière, on lui a pris tout ce qu'il avait, ces quelques épargnes qu'il avait faites, le pauvre malheureux !
vous savez pourquoi Et nous avons tant d'argent! Oh !
ma bonne mère 1 puisque le Seigneur nous a envoyé tout ce bien, et que ce pauvre enfant, vous le considériez vraiment
comme vôtre oui, comme votre propre fils, oh! partagez
par moitié avec lui; car, pour sûr, Dieu ne nous abandonnera pas. Tâchez de trouver une occasion, un homme à qui vous puissiez vous fier, et envoyez-lui sa part : qui sait combien il en a besoin !
— Eh bien î veux-tu que je te le dise? répondit Agnese : oui, je le ferai, foi d'honnête femme. Pauvre jeune homme ! Pourquoi penses-tu que je fusse si contente de cet argent?
Eh! oui moi, j'étais vraiment venue ici toute contente.
Enfin : je le lui enverrai ^ pauvre jeune homme ! Mais lui,
avec tout cela je sais ce que je veux diro: assurément
l'argent fait plaisir à qui en a bc?oin ; mais ce ne sera pas cet argent-là qui le fera beaucoup engraisser. »
Lucia rendit grâces à sa mère de cette prompte et libérale condescendance avec une gratitude, avec une effusion à faire penser, à qui l'aurait observée, que son cœur était encore avec Renzo peut-être plus qu'elle ne le croyait ellemême.
« Et, sans toi, que ferai-je, moi, pauvre femme? dit Agnese en pleurant à son tour.
— Et moi sans vous, ma pauvre mère? et chez des étrangers? et là-bas, dans ce Milan Mais le Seigneur sera
avec toutes deux; et puis il permettra que nous puissions nous réunir. Dans huit ou neuf mois nous nous re verrons ici; et d'ici là, et même avant, j'espère, il aura arrangé les choses pour notre consolation. Laissons-lui-en le soin. Je la demanderai à la Sainte Vierge, cette grâce: oui, sans cesse.
sans cesse je la lui demanderai ; et, si j'avais encore quelque chose à lui offrir, je le ferais; mais elle est si miséricordieuse qu'elle me la fera obtenir en don. »
Après ces discours et beaucoup d'autres à peu près semblables, et après avoir échangé bien des fois des paroles de condoléance et d'encouragement, de regret et de résignation, ainsi que des recommandations et des assurances au sujet du secret, au milieu de beaucoup de larmes et après de longs embrassements répétés, les deux femmes se séparèrent en se promettant l'une à l'autre de se revoir l'automne sui- 'vant au plus tard ; comme s'il avait dû ne dépendre que de leur volonté de tenir cette promesse, et ainsi que cela se pratique pourtant toujours en de semblables circonstances.
Cependant il commença à se passer beaucoup de temps sans qu'Agnese pût rien savoir de ce que P^enzo était devenu. Il ne venait de lui ni lettres, ni personne chargé d'aucun message verbal : de tous les gens du village ou des environs à qui elle en put demander des nouvelles, aucun ne pouvait lui en apprendre plus qu'elle n'en savait ellemême.
Et elle n'était pas la seule qui fit en vain ces recherches.
Le cardinal Federigo, qui n'avait pas dit pour la forme aux deux pauvres femmes qu'il s'occuperait de prendre des informations sur le pauvre jeune homme, avait effectivement écrit aussitôt pour en obtenir. Revenu ensuite à Milan de sa visite diocésaine, il avait reçu une réponse où on lui disait qu'il n'avait pas été possible de découvrir l'adresse de l'individu en question; qu'on savait bien qu'il avait séjourné quelque temps dans tel pays, où personne n'avait rien eu à dire sur son compte ; mais qu'un beau matin il avait disparu à l'improviste ; qu'un sien parent, qui lui avait donné asile, ne savait absolument rien sur ce qu'il était devenu et ne pouvait que répéter certains bruits en l'air et contradictoires qui couraient, à savoir, que le jeune homme s'était enrôlé pour le Levant, qu'il était passé en Allemagne, qu'il avait péri en traversant le gué d'une rivière ; qu'au reste on ne manquerait pas de se tenir informé, si jamais il venait à se produire quelque nouvelle plus fondée, pour en instruire aussitôt Sa Seigneurie Illustrissime et Révcrendissimô.
tES PIANcés DE MAN20NI. llî
Plus tard, ces bruits et d'autres analogues se répandirent aussi dans le territoire de Lecco et arrivèrent, par conséquent, aux oreilles d'Agnese. La pauvre femme faisait tout son possible pour vérifier toutes, ces rumeurs, pour remonter à la source de celle-ci et de celle-là; mais elle ne parvenait jamais à trouver rien de plus que le banal on dit qui pourtant aujourd'hui encore suffit à lui seul pour attester tant de choses. Parfois, à peine venait-on de lui rapporter une de ces nouvelles, qu'une autre personne arrivait et lui disait qu'il n'y avait absolument rien de vrai, que ce n'était qu'un faux bruit ; mais c'était pour lui donner, en échange, une autre nouvelle tout aussi étrange ou tout aussi sinistre. Toutes ces nouvelles n'étaient, en définitive, que des contes : voici le fait.
Le gouverneur de Milan et lieutenant général en Italie, don Gonzalo Fernandez de Cordova, s'était beaucoup plaint au seigneur résident de Venise à Milan de ce qu'un brigand, un malfaiteur, un fauteur de meurtre et de pillage, le fameux Lorenzo Tramaglino, qui, entre les mains mômes de la justice, avait excité une émeute pour échapper à la force publique, fût accueilli et toléré sur le territoire bergamasque. Le résident avait répondu qu'il n'en savait rien; qu'il en écrirait à Venise pour pouvoir donner à Son Excellence les explications que la circonstance comportait.
On avait pour principe, à Venise, de seconder et d'encourager la tendance qu'avaient les ouvriers en soie milanais à émigrer sur le territoire bergamasque, et de faire, par conséquent, en sorte qu'ils y trouvassent beaucoup d'avantages et, par-dessus tout, celui sans lequel les autres ne sont rien, la sûreté, Toutefois, comme les petits doivent toujours, tant peu que ce soit, payer les frais des disputes des grands, Bortolo fut averti en confidence, on ne sait par qui, que Renzo n'était pas bien dans ce pays, et qu'il ferait sagement de se placer dans quelque autre fabrique, en changeant même de nom pendant quelque temps. Bortolo comprit ce que cela voulait dire, jugeainutile de faire des objections, expliqua la chose au cousin, l'emmena avec lui dans une petite voiture, le conduisit dans une autre filature qui venait de s'ouvrir depuis peu, distanxe de celle-ci d'environ quinze milles, et le présenta, sous le nom d'Antonio Ri vol ta, au
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patron, natif lui aussi -^e Pétat de Milan, et qui était de ses anciennes connaissai.-es. Celui-ci, bien que les temps fussent difficiles, ne se t\^ ^;as prier pour accepter un ouvrier qui lui était recommandé comme honnête et habile par un galant homme intelligent. A Tépreuve, il n'eut ensuite qu'à se louer de Tacquisition ; sauf que, dans les premiers temps, il lui avait semblé que le jeune homme devait être un peu étourdi de sa nature, attendu que, lorsqu'on rappelait Antonio, le plus souvent il ne répondait pas.
Peu de temps après, un ordre vint de Venise, en style très-anodin, au capitaine de Bergame, de prendre et de donner information si dans le ressort de sa juridiction, et précisément dans tel village, se trouvait un tel individu. Le capitaine, après avoir fait ses diligences de la manière dont il avait compris qu'on les désirait, transmit la réponse négative qui fut adressée au résident à Milan pour qu'il la communiquât à don Gonzalo Fernandez de Gordova.
Les curieux, d'autre part, ne manquèrent pas qui voulaient savoir de Bortolo pourquoi ce jeune homme n'était plus là, et où il était allé. A la première demande, celui-ci répondait : Mais ! il a disparu. Pour sci débarrasser ensuite des plus tenaces, sans leur rien laisser soupçonner de ce qui était en réalité, il avait imaginé de leur mettre dans la main, à qui l'une et à qui l'autre des nouvelles que nous avons rapportées ci-dessus : il les leur donnait toutefois comme choses incertaines, qu'il avait lui-même ouï raconter, sans en avoir aucune certitude positive.
Mais quand la demande lui fut faite de la part du cardinal, sans le nommer, et avec une certaine affectation d'importance et de mystère, en laissant entendre que c'était de la part d'un grand personnage, Bortolo n'en prit que plus d'ombrage et jugea d'autant plus prudent de s'en tenir à son système de réponses. Bien plus, s'agissant d'un haut personnage, il donna, toutes à la fois, les différentes nouvelles qu'il avait fabriquées une à une dans ces diverses occurrences.
Qu'on n'aille pas croire toutefois que don Gonzalo, un seigneur de cette taille, en voulût personnellement à un pauvre diable d'ouvrier montagnard ; et qu'informé peutêtre de l'irrévérence qu^il avait montrée et des mauvais
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propos qu'il avait tenus à P égard de sou roi maure enchaîné par le cou, il voulût en tirer vengeance; ou bien qu'il le regardât comme un sujet tellement dangereux qu'il fût nécessaire de le poursuivre même dans sa fuite, de ne pas le laisser vivre même au loin, comme le Sénat romain avec Annibal. Don Gonzalo avait de trop nombreuees et trop importantes affaires dans la tête pour prendre souci des faits et gestes de Renzo ; et, s'il parut en prendre, cela vint d'un concours singulier de circonstances par suite desquelles le pauvre diable, sans le vouloir et sans le savoir ni alors ni jamais, se trouva, par un fil très-délié et invisible, attaché à ces trop nombreuses et trop importantes affaires.