‹ Les fiancés: roman historiqueChapitre 2 sur 19 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

« L'Histoire se peut vraymeiit définir vne guerre illvstre contre le Temps, pource que luy ostant des mains lesannSea ses prisonnières, ains àesiti faictes cadauers, elle les resueitte & la rie, les passe en reveuë et les range de nouueau en bataille. Mais les illvstres Champions qui en vna telle Arène font moisEoa de Palates et de Lavriors, ne rttuissent que les dëspouilles les plus riches et les plus bi'illantes,enibaiimans auec leurs enores les Exploits des Priaces et Potentats et Personnages tiltrez, et o^rdissans auec l'aiguille tres-deliéo de rintellect les flis d'or et de soye qui forment vne perpetnelle broderie d'Actions glorieuses.

( Toutesfoîs il n'est pas permis à ma foiblesse de s'eslener 4 de tels argutaens et sublimitez périlleuses en s'aduen- L tarant dans les Labyrinthes des intrigues Politiques et au

ieu des éclats des Trompettes guerrières : seulement

Mit eu cognoissance de fiiicts mémorables, encore qu'ils iiducnus ii des geiiï du commun peuple et de petite l'ay eutreprins d'en laisser le souuenir à la Peste-

ritd, en faie&nt de tout exactement et fidûllement la Récit, ou soit la Relation. On verra ea tcclle, renfermées dans -vn cstroict Théâtre, de Ivctueu ses Tragédies d'horreurs et des Scènes d'estrange iiiegchanceté,auecdes intermèdes d'Entreprises vertueuses et de hontez angeliques opposées aux opérations diaboli<lue3. Et vrayment, si on considère que nos climats sont placez souhz l'empire du Roy Catholique Nost.re Seigneur, qui est ce Soleil qui oncques ne se couche, et que enr eui, auec vue Lumière refleschie, tel qu'vne Lune qui oncques ne decroist, reluit le Héros de noble Lignée qui pro tempo» en remplit les functione, et que les Amplissimes Sénateurs, tels que des Estoilles flxee,et les autres Spectabtcs Magistrats, tels que des Astres errans, eapandent leurs clartez de tous costez, venans ainsi & former va tres-nobleCiel, on ne sçaurait trouuer d'autre cause, de le voir trauEformé en vn Enfer d'actions ténébreuses, de meschancetez et de violences qui ee vont multiplians de la part d'hommes temeraires, que celle d'artifices et de maléfices diaboliques; attendu que la malice des hommes ne deurait pas seule de Eoy suffire & résister à tant de Héros qui auec des yeux d'Argns et des bras de Briarée ee vont desuouans pour l'aduantage public.

« Parquoy, en descriuant ce Récit aduenu aux temps de ma verte saison, et encore bien que la plupartdes personnes qui y figurent ayeat disparu de la Scène du Monde en se rendans tribvtaires des Parques, ce nonobstant, pour de dignes conuenanees, on taira leurs noms, h sçavoir les noms patronymiques; et il sera faict mesmementpour les lieux, en indiquant seulement les territoires geruraliter. Et personne ne soustiendra que ce soit là vne imperfection du Récit, et vue difformité de mon humble prodvction, à moins qu'vn tel Critique ne soit vne personne du toutdepourueuè de Philosophie; car, quant aux hommes versez en icelle, ils verront bien que rien ne manque à la svbstance de ladite Narralion. En efTcct, estant chose euidente et da tout contestée

INTRODUCTIOH. TII

que les noms no sont que de purs, de treB-purs accidens... »

Mais quand j'aurai eu l'héroïque constance de transcrire cette histoire de ce man'iscrit à dertii effacé et couvert de ratures, et que je l'aurai, comme on dit, mise au jour, se trouverît-tril ensuita quelqu'un qui ait la constance de la lire?

Cette réflexion dubitative, née de la difllculté de déchiffi cr un griffonnage qui venait après acddens, me fit euspemlre mon travail de copiste , et songer plus sérieusemeat à co qu'il convenait de faire.

11 est bien vrai, disais-je à part moi en feuilletant le manuscrit, il est bien vrai que cette grêle de pointes d'esprit et de figures de rhétorique ne continue pas ainsi tout au long jusqu'au bout de l'ouvrage. Le bon sixcmHsle (1) a voulu tout d'abord faire un peu étalage de son érudition; maie ensuite, dans le cours de la nari'ation, et parfois pendant d'assez longs traits, le style coule d'une façon bien plus naturelle et plus simple. Oui; mais comme il est vulgaire! comme il est ennuyeux 1 comme il est incorrect! fdiotismes lombards à foison, phrases de la langue employées a contre-sens,syntaxe arbitraire, périodes boiteuses. Puis, par surcroît, quelques élégances espagnoles seraées çà et là ; et, ce qui est pis encore, dans les endroits les plus terribles ou les plus touchants de l'histoire, à chaque occasion d'e\eiter la surprise ou de donner à réfléchir, à tous ces passages, en somme, qui demandent, en effet, un peu de rhétorique, mais d'une rhétorique sobre, fine et de bon goût, ce bi-ave homme ne manque jamais d'y en fourrer de celle dont il a assaisonné sa préface. Et alors, en assemblant avec une admirable habileté deux qualités en apparence si

(1] On appelle sixcentistes (secentisti) les écrivains de ta fin du seizième et de la plus grande partie de dix-septième siècle, époque de décadence des lettres ea Italie. On désigne, par cootre, sous "e troieeentistcs (trircentUti) ceux do la fin du traizièmïet i partie du quatorzième siècle, époque glorieuse 4 âearireat les Dante, les Pétrarque, les Boecace, etc.

Note du Ifaducletir,

no UTBODDCTION.

opposées, il trouve moyen d'être à la foia trivial et préteurtietix dans la mâme page, dane la même période, dans le même mot. Bref, des déclamations ampoulées, composées de force solécismes valgaires.', et partout cette pédanterie vaniteuse qui est le caractère propre des écrits du seizième siècle dane notre pays. En vérité ce n'est pas chose à pouvoir décemment présenter aux lecteurs d'aujourd'hui : ils eont trop judicieux, et trop dégoûtés de ce genre d'extravsr gances. Il est, ma foi, très-heureux que cette bonne pensée me soit venue au début de ce malencontreux travail : aussi Je m'en lave les mains.

Sur le point toutefois de rassemblerces vieilles paperasses pour les resserrer, je regrettais qu'une histoire aussi belle dût rester toujours inconnue; car, eo tant qu'histoire, il se peut que le lecteur soit d'un autoe avis, mais, quant à moi, elle m'a semblé fort intéressante. — Pourquoi ne pourrait-on pas, pcnsai-je, prendre de ce manusc^t la série des faits, et en reconstituer le style?

Aucune objection valable ne s'étant présentée & cette idée, le parti en fut aussitôt embrassé. Et voilà l'origine du présent livre, exposée avec une ingénuité égale à l'imporiânce du livre lui-même.

Cependant quelques-iins des faits, et certains usages décrits par notre auteur nous avaient semblé si inouïs, si étranges, pour ne pas dire plus, qu'avant d'y ajouter foi, nous avons voulu consulter d'autres témoins, et nous nous sommes imposé ta tâche de fouiller dans les mémoires au temps, pour nous assurer si vraiment le monde allait alors de cette feçon. Une telle recherche dissipa teua nos doutes : & chaque pas nous rencontrions des choses semblables, et même de plus exorbitantes; et, ce qui nous a paru encore plus décisif, nous avons rencontré jusqu'à quelques-uns des personnages, dont n'ayant jamais entendu parler que par notre manuscrit, nous étions en doute s'ils avaient réellement existe. Et, à l'occasion, nous citerons quelques-uns

INTaODDCTIOB. IX

de ces témoignages, afin de donner créance aux clioees auxquelles, en l'aison mome de leur étrangeté, le lecteur serait davautage tenté de la reftaser.

Mais, en r^atarit comme intolérable le style de notre an- 'ciir, quel style y avons-nous substitué? Voilà le point «^ l'if al.

Quiconque, sans en être prié, se mêle de refcire le trar vail d'autrui, s'expose à. rendre un compte sévère du sien propre, et en contracte en quelque Borte l'obligatioa'. C'est là une régie de fait et de droit à laquelle nous ne prétendons nullement nous soustraire ; et même, pour nous y cone plein gré, nous aous étions proposé de donner ici, point par point, raison de la manière d'écrire que nous I KTOQS employée ; et, à cette fin, nous sommes allé, durant tonl le temps de ce travail, cherchania deviner les critiques possibles et probables, avec l'intention de les réfuter toutes d'avance, une à une. Et là n'aurait pas été la difficulté, attendu que (non? devons le dire pour rendre hommage à la vérité) il ne se présentait pas à notre esprit une seule oritique qu'il n'y vînt en même temps une réponse victoriense; de ces réponses qui, je ne prétends pas dire résolvent, mais déplacent les questions. Souvent même, en mettant deux critiques aux prises entre elles, nous les faisions battre l'une par l'autre; ou, en les examinant bien à fond, en les comparant attentivement, nous parvenions à découvrir et à démontrer que, bien qu'ainsi opposées en apparence, elles n'en étaient pas moins d'un môme genre, provenaient l'une et l'autre deçà qu'on ne prenait pas assez garde aux faits et aux principes sur lesquels devait être basé le jugement; et, les mettant alors, à leur grande surprise, entesable, nous les envoyions promener bras dessus, bras de»- 3B. Il n'y aurait jamais eu d'auteur qui prouvât avec un« e évidence qu'il avait bien fait. Miiis quoi? lorsque nous Il à récapituler toutes ces objections et toutes s pour les l'auger avec un certain ordre, misé-

INTTlODUCPnON.

ricorde! il y avait de quoi en faire un volume. Ce que voyant, nous avons abandonné notre projet, et cela "pout deux raisons que le lecteur trouvera certainement concluantes : la première, c'est qu'un livre employé à en justifier un autre, que dis-je, à justifier le style d'un autre, pourrait sembler chose ridicule ; la seconde, c'est que, des livres, il y en assez d'un & la fois, quand ce n'est pas déjà de trop.

•i /^>ji.^.'

CHAI^lïRb; l'IlKMIFlR

Des dcax bras du lac de Cflme, celui qui s'étend au midi est enfermé entre deux cliaînes nou interrompues de montagnes qui, tantôt rentrant, tantût feisant saillie, en d'itoupent les bords en une foule de baies et de golfes.

A un certain moment, ce bras vient presque tout à coup a se resserrer et & prendre le cours et l'appai'enoe d'un Beuve entre un promontoire à droite et un ample coteau à gauche; et le pont qui, en cet endroit, réunit les deux rive.'^ rend encore plus sensible à l'œil cette lu'usque transformation ; il semble marquer le point où le bc finit et où l'Adda recommonce pour reprendre ensuite le nom de lac Ift où les deux, rives, en s'éloignant de nouveau, permettent aux eaux de s'étendre et de ralentir leur cours <Ia[is de nouveaux golfes et dans de nouvelles baies.

1)6 coteau, formé par les alluvions de trois gros lorrcnts, (luFcend vers la lac appuyé il deux monts continus, appelés, l'un le Sait Mai-lmo et l'autre, en dialecte lombard le Rese- ■l"iie, à cause de ses nombreuses dentelures si régulièrement .'lignées qu'elles le font vraiment ressembler à une scie; â Il 1 point que, sur cette simple indication, il n'est personne (jiii, & premiûre vue, étant placé de front, comme, par .'xemplo, sur le côté nord des remparts de Milan, ne le dislingue auBsitét, au milieu de ce long et va^te panorama de Ijf montagnes, des autres monts d'un nom plus ob^curet d'une H forme pluï commune.

s LBS FIANCÉS DB MANZONl '

Pendant an certain temps, le coteau s'élôve avec ije i pente douce et uniforme ; puis il devient escarpé et anfr^r. i tueux, formant ici des monticules, làde petits vallons, ailleuib des crêtes, sur d'autres points des plateaux, suivant l'ossature des deux montagnes et le ravage des eaux.

L'extrême bord de la rive, entrecoupé par les bouches des torrents, est presque entièrement formé de gravier et de gros cailloux ; tout le reste est couvert de champs et de vignobles parsemés de villages, de hameaux et de villas ; sur quelques points, se trouvent des bois qui s'élèvent et se pro^ longent jusque sur la montagne.

Lecco, le plus important de ces villages, et qui donne son nom au territoire, est situé à une petite distance du pont^ sur le bord du lac ; et parfois il lui arrive de se trouver en partie dans le lac même lorsque celui-ci vient à grossir : c'est aujourd'hui un très-gros bourg qui s'achemine à devenir une ville.

Au temps où se passèrent les événements que nous entreprenons de raconter, ce bourg, déjà considérable, était aussi une place forte, et avait, en conséquence, l'honneur de loger un commandant, et l'avantage de posséder une garnison permanente de soldats espagnols qui enseignaient la modestie aux jeunes ûlles et aux femmes du pays, caressaient de temps en temps les épaules de quelque père ou de quelque mari et, vers la an de l'été, ne manquaient jamais de se répandre dans les vignobles pour y éclaircir les raisins et rendre plus légères aux paysans les fatigues de la vendange.

De l'un ft l'autre de ces villages, des hauteurs au lac et d'une hauteur à l'autre, serpentant dans les petits vallons interposés, couraient et courent encore aiyourd'hui beaucoup de petits sentiers tantôt escarpés, tantôt plans, tantôt doucement inclinés, enfermés le plus souvent entre deux murs construits avec de gros cailloux et tapissés çà et là de vieux lierres qui, se substituant au mortier dévoré par leurs barbes, cimentent la maçonnerie toute verdoyante de leur luisant feuillage. Dans quelques parties de leur parcours, ces sentiers sont encaissés et comme ensevelis entre les deux murs, de telle sorte que le voyageur, en levant les yeux, ne découvre autre chose que le ciel et quelque cime de mon-

Lse FiAHcie db manzoni.

Jagoe. Ailleurs, ce soDt des terrasses, ici tournant sur le twrd d'un plateau, là se détachant ea saillie sur la pente, comme un long escalier, soutenues extérieurement par des mura qui descendent à pic, en gUise de bastions, mais qui ne tfêlÈvent au-dessus du sentier qu'à la hautonr d'un parapet; et, en ces endroits, le regard du voyageur peut libremeat emlDrasser les plus variées et les plus riantes perspectiTCE. D'un côté, s'étend la plaine azurée du lac, coupée par iloa iatJimes et des promontoires et, sur ses rives, de graliieus paysages que l'onda réfléchit la tête en bas;de l'autre oûté, l'Adda qui, à peine sortie des arches du pont, se répand (le nouveau en un petit lac, puis se resserre et se prolonge jusqu'à l'horizon en brillants méandres; en haut, les rocs superposés des montagnes, qui surplomblent au-dessus de la Wte de l'observateur ; au-dessous, les pentes cultivées, les Pillages, le pont; en face, la rive opposée du lac et, en la remontant du regard, le mont qui l'enferme.

Vers le déclin du jour, le 7 de novembre de l'année 1628, après nne paisible promenade, s'en retournait lentement chez lui, en suivant un de ces sentiert,, don Abbondio ••*, curé d'un des villages dont il vient d'être parlé. Notre auteur ne nous donne pas même le nom du village : voilà donc ilqa deux réticences. Il disait tranquillement son office, et parfois, entre un psaume et l'autre, il refermait le bréviaire sur l'index de la main droite, qu'il y laissait en guise de slguet; puis, mettant les deux mains derrière le dos, et la 'Jroite,avec le livre à demi fermé, dans la paume de la main îmche, il poursuivait son chemin les yeux baissés, poussant letemps à autre du pied vers le mur les cailloux qui embaiv fassaient le sentier, et donnait ainsi une plus facile audience aux pensées oisives qui étaient venues tenter son esprit, pendant que ses lèvres récitaient toutes seules leurs compiles. Sortant ensuito de ces pensées, il levait les yeux vers la montagne qui se dressait devant lui et y contemplait machiiialement les dernières clartés du soleil couchant dont les layons, s'échappant à travers les crevasses de la montagne -pposée, projetaient çà et là, sur les saillies des rochers, de l"iges et inégales bandes de pourpre. Puis, ayant ouvert I de nouveau le bréviaireet récité quelques autres versets, il Vwriva à un détour du sentier, où il avait l'iiabitude de tou*

LSS FIANOÉS DB MANZOKI.

jours lever les yeux de dessus le livre et de regarder devant lui; et c'est ce qu'il fit aussi ce jour-là.

Après ce détour, le sentier courait en droite ligne peutêtre une soixantaine de pas, puis il se bifurquait à la manière d'un Y : la bifurcation de droite s'élevait vers la montagne, et était le chemin qui menait au presbytère; celle de gauche descendait dans la vallée jusqu'à un des torrents; et, de ce côté, le mur extérieur du sentier,en guise de parapet, n'arrivait qu'à la hanche du voyageur. Les murs intérieurs des deux sentiers, au lieu de se réunir à angle, aboutissaient à une petite chapelle formant pan coupé et sur laquelle étaient peintes certaines figures allongées, serpentantes, terminées en pointe, qui, dans la pensée de l'artiste et aux yeux des habitants du voisinage, avaient la prétention de figurer des flammes ; et, alternant avec ces flammes , certaines autres figures impossibles à décrire et qui avaient la prétention encore plus grande de représenter les âmes du purgatoire; âmes et flammes, le tout couleur de brique sur un fond grisâtre, avec quelques dégradations par ci, par là.

Une fois qu'il eut franchi le détour , le curé , dressant, selon sa coutume, les regards vers la chapelle, vit là une chose à laquelle il ne s'attendait guère, et qu'il aurait bien voulu ne pas voir. Deux hommes se tenaient, l'un vis-à-vis de l'autre, au confluent, pour ainsi dire, des deux sentiers l'un d'eux, à califourchon sur le parapet, laissait pendre au dehors une des jambes et posait l'autre pied sur le sentier; son compagnon se tenait debout, adossé contre le mur intérieur, les bras croisés sur la poitrine. Le costume, la contenance et ce que, de l'endroit où était le curé, l'on pouvait saisir de leurs figures, ne permettaient de conserver aucun doute concenrant leur condition. Ils avaient, l'un et l'autre, la tête enveloppée d'un filet vert retombant sur l'épaule gauche, terminé par un gros gland, et d'où s'échappait sur le front un énorme toupet; deux épaisses et longues moustaches annelées à leur extrémité; le pourpoint serré autour de la taille par un luisant ceinturon de cuir d'où pendaient , accrochés à des griffes , deux pistolets ; une petite corne remplie de poudre retombait sur leur poitrine en guise de breloque; au côté droit de leurs braies larges et boufi^antes, était une poche d'où sortait le manche d'un coutelas; à Inu

fc-V

LBa FIANcSa DE MANZOKI. 8

cOM gaache, pendait une rapière a vaste poignée travaillée Ijour, en lameade laitoa disposées en cliillre, fournies et étiiicelantes. Au premier coup d'œil, il était facile de les reconnaître pour des individus de l'espèce des bravi.

Cette espèce, aujoui'd'hui entièrement perdue, était alors , Tâs-florissanta en Lombardie, et déjà très-ancienne. Pour œusqui n'en auraient aucune idûe, voici quelques fragments Je documents authentiques qui pourront leur donner unono- 'ion suffisante de ses principaux caractères, des efforts mis M œuvre pour l'éteindre, et de sa tenace et vigoureuse vitalité.

Dès le 8 avHlde l'année 1583, l' Illustrissime et Escellentis- Êtrae Seigneur Don Carlos d'Aragon, Prince de Caste Ivetrano, Due de Terranuova, Marquis d'Avola, Comte de Burgeto. I^nd Amiral et grand Connétable de Sicile, Gouverneur de Milan et Capitaine Général de Sa Majesté Catholique en Italie. pleinement informé de l'intotÉrable misère dans laquelle a vécv el ril encore cette ville de Milan à cauee ûks bravi et vagabonds, fniblie contre eux un an-êl de bannissement, fi déclare et spécifie lievoir élre compris dims cet arrêt, et devoir être retenus pour liravi et vagabonds... tutis cettio qui, étant étrangers ou mime appartenant au payt, n'ont aucune profession ou, l'ayant, ne l'exercent pat,... mais, sans salaire ou quand bien mémemoyenlant salaire, s'altachintù la personne de quelque chevalier ougen- Ulhomme, officier ou marchand... pour luipréter aide ou mainforte, ou plutôt, aijoi qu'on est en droit de le présumer, pour tendre des embiKhes à autrui... Il ordonne & tous ces individus d'avoir & vider le pays dans l'espace de six jours, déci'ôte la peine des galères contre les l'écalcitrants, et doiine&tong les officiers de justice les pouvoirs les plus amples et les plusétrangementillimitéfipourl'exécutiondecet arrêt. Mais, l'année suivante, au 12 avril, ledit Seigneur, s'apercevant que cette ville est, comme devant, pleine desdits bravi vivant deret-lttf comme ih vivaient auparavant, sans aucun changementdan^ leurs kabitudi^s, et sans diminution dans leur nombre, publie <iii nouveau décret encore plus violent et plus remarquable, ilans lequel, entre autres prescriptions, il ordonne ;

Que leul individu, quel qu'il soit, aussi bien de cette ville qu'Étranger, que deum témoins déclareront être tenu et coTomunimeht ttpulê l'Qur bravo et en avoir le nom, encore bien qu'aucun déli'

ne soit prouvé à sa charge,,,, par le seul fait de sa réputation dp. bravo, et sans autre indice, puisse, par lesdits juges et par chacun d*eux, être soumis à la corde et à la torture, par manière d*in formation,.,, et, encore bien qu'il ne s* avouée coupable d'aucun crime, qu'il soU néanmoins envoyé aux galères pendant les sus^ dites trois années, à cause de sa seule réputation et de son titre de bravo, comme dessus. Tout cela, et le reste que nous passons sous silence, parce que Son Excellence est décidée à vouloir être obéie d'un chacun.

£n entendant ces paroles si énergiques, si formelles et accompagnées de tels ordres, émanant d'un si haut Seigneur, il vous prend grande envie de croire qu'à leur seul retentissement tous les bravi ont dû disparaître pour toujours. Mais le témoignage d'un autre Seigneur non moins puissant ni moins fourni de titres nous oblige à croire tout le contraire. Et celui-ci, c'est l'Illustrissime et Excellentissime Seigneur Juan Fernandez de Yelasco, Connétable de Gastille, grand Camérier de Sa Majesté, Duc de la ville de Prias, Comte de Haro et de Castelnovo, Seigneur de la Maison de Velasco et de celle des sept Infants de Lara, Gouverneur de l'État de Milan, etc. Le 5 juin de l'année 1593 , pleinement informé, lui aussi, de combien de dommage et de quelle ruine sont... les bravi et vagabonds, et de l'influence détestable que cette sorte ae gens exerce contre le bien public et au mépris de la justice y... leur ei^oint de nouveau d'avoir à purger le pays de leur présence dans le délai de six jours, répétant, à peu de choses près, les mêmes menaces et les mêmes prescriptions que son prédécesseur. Plus tard, le 23 mai de l'année 1598, in formée à son grand regret, que... chaque jour davantage, en cette ville et en cet Etat, va croissant le nombre de ces individus (bravi et vagabonds), et que, de leur party il n'est question que d^ embuscades suivies j aussi bien de jour que de nuit, de blessures, d'homicides, de vols et de toutes autres sortes de crimes auxquels ils se livrent avec d'autant plus d'audace que ces dits bravi se fient sur l'appui de leurs chefs et fauteurs; ... il prescrit de nouveau les mêmes remèdes, en forçant la dose, ainsi que cela se pratique contre les maladies rebelles. ûuec/iacwn,conclue-t-il, se garde donc sérieusement de contrevenir, en aucu7ie de ses dispositions, à la présente ordqp.nance, car, au lieu d'éprouver la climence de Son Excellence, il éprouvera sa rigueur et sa colère,.,.

f(ta

(tant Wcn résolue et déterminée à ce que cet avertissement toit jiéremptoire et le dettiier.

Tel ne fut pas Tavis de riUnstrissime et Excellentissime Seigneur, le Seigneur Don Pedro Enriquezde Acevedo, Comte , de Fuentes, Capitaine et Gouverneur de l'État de Milan; tel ne flit pas son avis et pour de bonnes raisons. Pleinimetit i informé de toutes les misères que fiiat souffrir à cette uiiie et à ' cet Mat les bravi qui y abondent en si grartd nombre,... et décidé à extirper radicalement cette semaiee s» pernicieuse, le 16 décembre 1600, il publie un nouvel avertissement plein de mesures sévères, avec la ferme détermination qu'eltet soient toutes et entièrement exicutées acec la dernière rigueur, et sans espoir de rémission.

Il faut croire toutofois qu'il ne s'y appliqua pas avectoute cette bonne volonléqu'il savait mettre en œuvre pour ourtiir des intrigues et pour susciter des ennemis k son grand ennemi, Henri IV; car, sur ce point, l'histoire fait foi commeat il parvint, en effet, a armer contre ce roi le duc de Savoie, à qui il fit perdre plus d'une ville; et comment il liai'vint à faire conspirer le duc de Biron à qui il fil perdre h Iftli!. Mai?, en ce qui regarde celle graine ai pernicieuse des bravi, c'est cliose certaine qu'elle pullulait encore le 22 septembre de l'année 1612, date t laquelle l'Illustrissime et Exeellentissime Seigneur Don Juan de Mendoza, Marquis de la Hynojosa, Gentilhomme, etc., Gouverneur, etc., songea sérieusement & l'extirper. A eet effet, il envoya à Pandoifo et Marco Tullio Malatesti, typographes du roi, l'ordonnance babituelle, corrigée et augmentée, pour qu'ils eussent a l'imprimer, & la totale eitermination des bravi. Mais ceux-ci vécurent encore pour essuyer, le 24 décembre de l'année 1618, les mêmes coups, voire même plus rudes, de la part de l'Illustrissime etEïcellentissime Seigneur, leSeigneur Don Oomez Suarezde Figueroa, Duc de Feria, etc.. Gouverneur, etc. Cela nonobstant, et les bravi ayant encore survécu à ces nouvelles blessures, l'Illustrissime et Excel lent issi me Seigneur, te Seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, sous le gouvernement duquel eut lieu la promenade dedon Abbondio, s'était trouvé dans la jiécessité de recorriger et de réimprimer l'étemelle oiïtonnaDCô contre les 6ratJ» le 5 octobre 1627, c'est-à-dire, unan, unmois, et dcuxjours avant ce mômorable évcncmcut.

8 LES FIAKCâS DE MANZONI.

Et cette publication ne fut pas la dernière ; mais nous ne pensons pas devoir faire mention des subséquentes, étrangères à la période historique de notre récit. Nous n'en citerons qu'une seule du 13 février de Tannée 1632, dans laquelle T Illustrissime et Excellentissime Seigneur el Duque de Feria, pour la seconde fois gouverneur, nous apprend que ks plus grandes scélératesses proviennent de ceux que l'on appelle braxH. Cela suffit à nous donner la certitude qu'il y avait encore des bram à Tépoque dont nous parlons.

Que les deux garnements que nous avons dépeints plus haut fussent là postés dans Tattente de quelqu'un, la chose était par trop évidente ; mais ce qui causa le plus de déplaisir à don Abbondio, ce fut d'acquérir, d'après certains indices, la certitude que la personne attendue, c'était luimême. En effet, à sa première apparition, ces deux personnages avaient échangé un regard d'intelligence, en levant la t^ avec un mouvement d'après lequel, on comprenait qu'ils avaient dit, tous deux en môme ten^s : le voici. Celui qui se tenait à cheval sur le parapet s'était levé en rànie» nant sa jambe sur le chemin; l'autre s'était éloigné du mur, et tous deux s'avançaient à sa rencontre.

Don Abbondio, tenant toujours son bréviaire ouvert devant lui, comme s'il lisait, lançait là-haut ses regards pour épier leurs mouvement?^, et, les voyant se diriger juste vers lui, mille pensées l'assaillirent au môme instant. Aussitôt, à là hâte, il se demanda à lui-même si, entre les bravi et lui, il n'y aurait pas quelque issue de par le sentier, à droite ou à gauche; mais de suite il se rappela que non. Il fit alors un rapide examen de conscience pour rechercher s'il n'aurait pas péché contre quelque puissant, contre quelque vindicatif; mais, même au milieu de son trouble, le témoignage de 6a conscience venait le consoler et le rassurer. Les bravi, toutefois, s'approchaient toujours en le regardant fixement. Il glissa l'index et le médius de la main gauche en dedans de son col de rabat, comme pour le rajuster, et, promenant les deux doigts autour de son cou, il tournait de cette façon la tête en arrière, en faisant en môme temps des contorsions de bouche, et regardait du coin de l'œil, aussi loin qu'il pouvait, si quelqu'un n'arrivait pas; mais il ne vit personne. 11 jela, par-dessus le parapet, un rapide coup d'œil dans les

LES FUSCÉB DE HAHZOHL 9

champs : persoBne; un autre plus timide aur le i^emin qui montait devant lui : personne, hormis les bravi. Que faire? Rebrousser chemin, il n'en était plus temps : s'enfliir, équivalait û dire : poursuivez-moi ou pis encore. Ne pouvant éviter le danger, Û 8e porta résolument à sa rencontre, car les moments de cette incertitude lui étaient alors devenus si pénibles qa'il n'avait plus d'autre désir que celui de les abréger. 11 hâta le pas, récita un verset à voix plus haute, s'étudia à donner & sa physionomie la meilleure expression de calme et d'hilarité qu'il lui fut possible, il fit même tons ses efforts pour apprêter un sourire; et, lorsqu'il se trouva nez & nez avec les deux particuliers, il dit & part soi : < Nous 7 sommes; — et il s'arrêta tout court.

— Seigneur curé! dit l'un d'eux, en lui plantant les yeux dans les yeux,

— Qu'y art-il pour votre service? répondit aussitôt don Abbondio, en levant les yeux de dessus le livre et tenant celui-ci tout grand ouvert, suspendu entre ses deux mains. '

— Vous avez l'intention, poursuivit l'autre avec le ton menaçant et courroucé de quelqn'un'qui surprendrait son inférieur sur le point de commettre une mauvaise action^vous avez l'intention de marier demain Renzo Tramagllno et Lucia Mondella!

— C'estrà-dire... répondit d'une voix tremblante don Abbondio : c'estrà-dire. Ces messieurs sont hommes du monde, et savent très-bien comment vont ces choses-là. Le pauvre curé n'y est pour rien : ils manigancent leur affaire entre eux. et puis... et puis ils viennent vers nous, comme on irait toucher un billet chez le banquier ; et nous... nous sommes les humbles serviteurs de tout le monde.

— Or bien, dit le bravo d'une voix contenue, mais avec te ton solennel du commandement, ce mariage ne doit s'effectuer ni demain , ni jamais.

— Mais que ces messieurs, répliqua don Abbondio avec la voix humble et douced'un homme qui essaie de persuader un impatient, maia que ces 'messieurs daignent se mettre il ma place. Si la ciiose dépendait de moi... ils doivent pourtant bien compreridr'e que moi. je n'y ai aucun intérêt.

— C'est bien, interrompit le bravo ;si la chose devaif se dt'cidcr par des discours, vous nous mettriez dans le sac.

lA LB9 FlANCiS DI HANZONI.

Nous n'en savons ni n'en voulons savoir ilavaniage. Homme averti... voua m'entendez.

— Mata ces messieurs sont trop justes, trop raieoDnables...

— Mais , interrompit cette fois l'autre compagnon qui n'avait encore rien dit, « mais le mariage ne se fera p&a,

OG et ici un gros juron, ou celui qui te fera ne s'en

repentira pas, car il n'en aura pas le temps, et un autre

juron.

— Silence, silence, reprit l'autre interlocuteur; le seigneur curé a trop l'expérience du monde; et nous sommes de braves gens qui ne voulons lui faire aucun mal, pourvu qu'il soit prudent. Seigneur curé, l'illustrissime seigneur don Rodrigo, notre maître, vous présente ses respectueuses amitiés. >

Ce nom lit sur l'esprit de don Abbondio l'etTet que, dans le plus fort d'une nuit d'orage, produit un éclair qui illumine les objets d'une lueur vague et fugitive, et accroît la terreur. Ifi pauvre homme Ht, comme par instinct, une profonde révérence et dit : c Si ces messieurs pouvaient me conseiller...

— Oh! vous conseiller, vous qui savez le latin! interrompît encore le bravo avec un rire moitié gouailleur, moitié féroce. C'est votre affaire. Et surtout gardez-vous bien d'ouvrir la bouche sur cet avertissement que nous vous donnons pour votre bien; autrement... hem!... ce serait ni plus ni moins que si vous faisiez ce certain mariage. En somme, que faudra-tril dire en votre nom & rillustrlssime seigneur don Rodrigo?

— Expliquez-vous, seigneur curé.

— ... Prêt,... toujours prêt à l'obéissance. Et, en profàrant ces paroles, il ne se rendait pas bien compte à luimême s'il s'engageait par une promesse, ou s'il n'envoyait qu'un compliment banal. Les bravi prirent ou affectèrent de prendre la chose dans sa signification la plus sérieuse.

— Parfaitement, seigneur curé; et bonne nuit, » dit l'un d'eux en prenant congé avec son compagnon.

Don Abbondio qui, quelques instants auparavant, aurait^ donné Tin œil de la tête pour les éviter, aurait mainten&n||

LEB FIANCfia DE HINZOKI. It

bien voulu prolonger la conversalion et les pourparlers. Messieurs,... commença-Hl, en fermant le livre des deux mains; mais eux, sans plue T écouter, prirent le chemin par lequel lui-même était venu, et s'éloignèrent en ctianlant une ignoble chanson que je ne me permettrai pas Je transcrire.

Le pauvre don Abbondio resta un moment la bouche béante et comme abasourdi ; puis il prit, k son tour, celle des deux voies qui conduisait au presbytère, mettantàgrand' peine les jambrà l'une devant l'autre, comme s'il avait été saisi de crampes, et dans un état d'esprit dont le lecteur pourra plus tïicilement se faire l'idée lorsque nous l'aurons mis un peu mieux au courant du caractère de ce personnage et des tristes conditions de l'époque dû sa mauvaise étoile l'avait fait naitre.

DonAbbondio(le lecteur a déjà pus'en apercevoir) n'avait pas été doué par la nature d'un cœur de lion. Mais, dès ses premières années, il avait dû se convaincre que la pire situation, dans ce temps-là, était celle d'un animal sans serres et sans griffes, et qui néanmoins n'éprouvait pas d'inclinalion à se laisser dévorer. La force légale ne couvrait d'aucune protection Thonime paisible et inoffensif, et qui n'aurait pu compter sur aucun autre moyen pour se faire respecter d'autrui.Ge n'est pas que les lois et les peines fissent dC-faut contre les violences privées, au contraire; les lois pleuvaient à verse; las crimes étaient énumérés et particularisés avec la plus minutieuse prolixité; les peines follement exorbitantes; et non-seulement, mais, presque pour chaque cas pai'ticulîer, susceptibles d'aggravation selon le bon plaisir du législateur lui-même et selon le caprice de cent exécuteui's ; et les procédures nes'appliquaientqu'ù enlever ft l'accusé toute garantie capable d'empêcher le juge de prononcer une condamnation : les A'agmenta que nous avons cités des ordonnances contre les bravi en sont un faible, mais tidéle écliantillon.

Malgi^ tout cela, et même en grande partie & cause de cela, ces ordonnances, réimprimées et renforcées de gouver- .nement en gouvernement, ne servaient qu'à attester d'une manière pompeuse l'impuissance de leurs auteurs; ou bien, si elles produisaient quelque effet immédiat, c'était celui surtout d'ajouter encore de aouvellea îexations ù toutes celles que

les gens faibles et paisibles enduraient déjà de la part des perturbateurs, et d'aiguiser l'astuce et d'accroître la violence de ces derniers. L'impunité était organisée et avait des racines si profondes, que les ordonnances ne pouvaient les atteindre, encore moins les ébranler. Tels étaient les asiles, tels les privilèges de certaines classes, les uns reconnus par la force légale, les autres tolérés avec di^pit, mais en silence, ou contestés par de vaines protestations ; mais , dans le fait, soutenus et défendus par ces classes elles-mêmes, et presque par chaque individu, avec la fiévreuse activité de l'intérêt particulier et avec la jalouse susceptibilité da point d'honneur.

Or cette impunité menacée et attaquée, mais jamais détruite par les ordonnances, devait naturellement, à chaque menace et à chaque agression, redoubler d'efforts et employer de nouvelles ruses pour se maintenir. Il en était effeotivement ainsi ; et, à l'apparition d'une ordonnance ayant pour objet de réprimer les malfaiteurs, ceux-ci cherchaient

I et puisaient dans leur force réelle de nouveaux moyens et

de plus efficaces pour continuer leurs exploits que la loi avait

/ précisément en vue d'empêcher. Toutes ces ordonnances

pouvaient bien entraver à chaque pas et molester Fhomme débonnaire, dépourvu de force propre et de protection; car, dans l'intention d'avoir tout le monde sous la main afin de prévenir ou de punir chaque délit, elles assigettissaient, à tout propos, le pauvre partiôulier aux volontés arbitraires de mille magistrats et de tous leurs agents. Mais celui qui, avant de commettre un crime, avait pris ses mesures pour se réfugier à temps dans un couvent, dans un château, où les sbires n'auraient jamais osé mettre le pied; celui qui, sans autres précautions, endossait une livrée par laquelle venaient à se trouver engagés à sa défense l'orgueil et l'intérêt d'une famille puissante, de toute une caste, celui-là avait ses coudées franches dans toutes ses opérations, et pouvait impunément se moquer du vain fracas des ordonnances.

Parmi ceux-là mêmes à qui était confié le soin de les faii'a exécuter, d'aucuns appartenaient, par leur naissance, à la classe privilégiée, d'autres s'y rattachaient comme clients ; les mis et les autres,. soit par éducation, par intérêt, par habi*

LES FIANCES DE HANZONl. 13

tQde on par imitation, en avaient embrassé les maximes, et ee seraient bien donné de garde de les yioler pour l'amour d'un chiffon de papier affiché aux coins des rues.

Quant aux agents siibalternes immédiatement chargés de l'exécution, lora même qu'ils eussent été entreprenants comme des héros, obéissants comme des moines et dévoués conmie des martyrs, ils n'auraient pas encore jamais pu en venir à bout, inférieurs qu'ils étaient en nomhre & ceux avec lesquels ils ae seraient ainsi mis en guerre, et avec la probabilité d'être le plus souvent abandonnés, voire môme sacrifiés par œas-là mêmes qui, en abstraction et, pour ainsi dire, en théorie, leur donnaient l'ordre d'agir. Mais, en outre de cela, ces agents étaient généralement les plus abjects et les plQB tristes snjete de leur temps : leur emploi était tenu en profond mépris même par ceux auxquels il aurait dû inspirer une salutaire terreur, et leur titre était considéré comme une injure.

Il était donc bien naturel que ces misérables, au lieu de risquer, et même de sacrifier leur vie dans des entreprises impossibles, vendissent aux gens puissants non-seulement loiu' inaction, mais souvent aussi leur connivence, se réservant d'exercer leur autorité exécrée et la force dont ils étaient réellement investis dans les occasions où ils pouvaient opprimer sans danger, c'est-à-dire, en vexant l9B gens paisibles et sans défense.

L'homme qui veut faire la guerre auxautres ou qui craint à chaque instant qu'on ne la luifasse, cherche naturellement des amis et des alliés. Aussi, dans ce temps-ià, se trouvait portée à son plus haut point la tendance des individus à se liguer en classes , & en former de nouvelles et à s'efforcer chacun d'augmenter le plus possible la puissance de celle & laquelle il appartenait. Le clergé veillait à la défense et à l'extension de ses immunités, la noblesse défendait ses privilèges, le militaire ses exemptions. Les marchands, les artisans étaient enrôlés en maîtrises et en confréries, les jurisconsultes formaient une ligue, les médecins mêmes une corporation. Chacune de ces petites oligarchies avait sa force spécialeet propre; dans chacune d'elles l'individu trouvait l'avantage d'employer à son profit personnel, à proportion de son autorité et de son habileté, les forces réunies

14 LES FIANCES DB HAHZONI.

d'une Qombreuse «>llectivité. Les plus honnêtes ne se prévnlaient de cet avantage que pour leur propre défense, les rusés et les malfaiteurs en usaient pour accomplir des scélératesses auxquelles leurs moyens personnels n'auraient pu suffire, et pour s'en assurer l'impunité.

Toutefois les forces de ces différentes ligues étaient trèsinégales; et, dans les campagnes principalement, le noble riche et violent, avec une bande de bravi , et entouré de paysanB hcibitués par tradition de famille et intéressés ou contraints à se regarder presque comme les sujets et les soldats de leur maître, exerçait Ik un pouvoir auquel aucune antre fraction de ligue n'aurait pu que très-dtfBcilcment tfinir tête.

Notre Abbondio, qui n'était ni noble, ni riche, ni vaillant, s'était donc, presque au sortir de l'enfance, aperçu qu'il était, au milieu de cette société, comme un pot de terre contraintdeftbire route en compagniede beaueoupde pots de fer, n avait, en conséquence, obéi d'assez bon gré au vœu de ses parents qui voulurent le faire prêtre. A dire vrai, il n'avait guère réilécbi ni'aux obligations ni au but élevé du ministère auquel il se vouait. S'assurer les moyens de vivre avec quelque aisance, et entrer dans une classe puissante et respectée, lui avaient semblé deux raisons plus que suffisantes pour un tel choix. Mais une classe quelconque ne pourvoit à l'individu et ne l'assure que jusqu'à un centaiii point : aucune ne le dispense de se faire & lui-même un système particulier de conduite.

Don Abbondio, continuellement absorbé dans tes préoccupations de sa propre sûrete, faisait peu de cas de ces avantages qu'il n'aurait pu se procurer qu'en s*employant beaucoup ou en se risquant un peu. Son système consislait essentiellement à éviterteutes les;c,'>:itestat.ions,etàcéderdans celles qu'il ne pouvait éviter. Neutralité désarmée dans teutes les guerres qui éclataient auteur de lui. tantôt à pro pos des querelles, alors très-fréquentes, entre ofSciers et nobles, entre nobles et magistrats, entre bravi et soldats, et jusque dans les rixes entre deux paysans, qu'un mot faisait naitre et qui se décidaient à coups de poing et & coups de couteau. Lorsqu'il se trouvait absolument forcé de prendre parti pour l'un des combattants, il se rangeait du côte d (

LES riiscéa db manzoiti. 15

plus fort, toajours toutefois à l' arrière-garde, et en tAchant de faire voir & l'autre qu'il ne lui était pas volontairement ennemi. Il semblait lui dire ; Mais pourquoi n'avea-vous pas snétrevous-mémele plus fort? je meserais misde votre côté. Se teDant à l'écart des puissants, fermant les yeux sur leurs injustices capricieuses et passagères, s'iDClinant humblement devant celles qui partaient d'une inteotion pins sé> pieose et plus réfléchie- contraignant, A force de courbettes et de grimaces respectueuses, même les plus faronches et tes plus hautains ft lui adresser un sourire lorsqu'il les rencontraitsur son chemin, le pauvre homme avait réussi à passer la soixantaine sans de fortes bourrasques.

Ce n'est pas à dire toutefois qu'il n'eflt, lui aussi, sa petite dose de venin; et cet exereice irritant de toujours endurer, cette nécessité de donner si souvent raison aux autres, tant de pilules amères avalées en silence, lui avaient échauffé la bile à tel point que, s'il n'avait pas pu de temps à autre l'exhaler quelque peu, sa santé aurait eu certainement à en Booirrir. Mais ccrmTae, après tout, il ; avait au monde et sous sa main dcspei'sonnesqu'U connaissait très-bien comme incapables d'aucune mëchaDCetâ, aussi ponvait-il quelquefois se décharger sur elles d'une mauvaise humeur longuement contenue, et se passer la fantaisie de quelque boutade et de quelque emportement II tort et & travers.

C'était aussi tin rigide censeur de tous ceux qui ne réglaient pas leur conduite sur la sienne, & condition toutefois qu'il pût exercer sa censure sans aucun danger, même éloigné. Pour lui, l'homme battu était tout au moins un imprudent; l'homme toé avait toujours été un brouillon. Celui qui, pour avoir entrepris de soutenir ses di'oits contre un puissant, s'en revenaitlatéte fracassée, don Abbondio savait toujours lui trouver quelques torts; et la chose n'était pas iifflcîle, car le tort et la raison ne se peuvent jamais sépnr rer par une coupe tellement nette que chacune des deux parties ne retienne exclusivement que tout l'un ou tout l'autre. Mais il déclamait surtout contre ceux de ses con- Crùres qui, & leurs risqueset périls, prenaient la défense d'un faible opprimé contre un puissant oppresseur.

Il appelait cela s'acheter des soucis àbeauxdenierscompiauts et vouloir enti'eprcudre de redresser les pattes aux

chiens (1); il disait aussi, et très-sérieusement, que c'était là se mêler de choses profanes au détriment de la dignité du ministère sacerdotal. Toutefois, ces sortes de sermons, il avait toujours soin de ne les faire qu'entre quatre yeux ou en trèspetit comité ; et il s' emportait avec d' autant plus d' animation contre ses confrères qu'il les savait d'autant moins susceptible» de s'offenser d'une chose qui les touchât personnellement. Il avait ensuite une sentence favorite qui était toujours la conclusion de ses discours sur ces matières; à savoir, qu'à un galant homme qui fait attention à lui et sait se tenir à sa place, il ne lui arrive jamais de mauvaises rencontres.

Je laisse maintenant à mes vingt-cinq lecteurs à s'imaginer l'impression que dut faire sur l'esprit du pauvret la rencontre dont il vient d'être parlé. L'effroi que venaient de lui causer ces deux horribles visages et ces paroles terrifiantes ; les menaces d'un seigneur bien connu pour ne jar mais menacer en vain ; un système de vie douce et paisible, qui lui avait coûté tant d'années d'efforts et de patience, bouleversé tout d'un coup, et un pas à franchir étroit et scabreux, un pas dont nul ne pouvait entrevoir l'issue; toutes ces pensées bourdonnaient tumultueusement dans la tête baissée du pauvre don Abbondio. — Si encore avec ua non clair et net on pouvait envoyer Renzo se promener, passe ; mais il voudra des raisons, et moi, pour l'amour du ciel! que voulez-vous que je lui réponde? Et... et... et puis c'est que, lui aussi, il a une tête!... un agneau si rien ne le pique, mais si on veut le contredire... eeeh! Etpuis,éperdument épris comme il est de cette Lucia, amoureux comme... Diables de jeunes gens qui, pour ne savoir que faire, s'amoir sachent, veulent se marier, ne pensent plus qu'à cela, et n^ se donnent aucun souci des tribulations ni des embarras où ils mettent un galant homme. Oh ! pauvre moi ! Voyez si ce n'est pas jouer de malheur que ces deux affreux brigands soient venus se planter là, juste sur mon chemin, et s'en prendre à moi! Est-ce que j'y suis pour quelque chose, moi? Est-ce

(1) Gli è un voler drizzarlegambeai cam (c'est vouloir redresser les pattes aux chiens) : locution proverbiale très-usitée en Italie pour exprimer une entreprise impossible où l'on perd son temps et sa peine; elle correspond k la locution française ; C'est vouloir laver la tête d'un more» Note du traducteur.

LES fiahcEb de hahzohi. 17

que par hasard c'est moi qui veux me marier? que ne se ont-ils pas plutôt adressés... Oh ! voyez quelle fatalité, que les à-propos ne me viennent jamais à l'espnt qu'après coup! Si j'avais donc eu tout ù l'heure l'idée de les engager à aller porter leur message... Mais, à ce moment, il sentit que se repentir de n'avoir pas été le conseiller et le complice d'une iniquité était chose oon moios inique, et il tourna toute la colère de son âme contre cet autre qui venait ainsi lui ravir GOB repos.

Il ne connaissait don Rodrigo que de vue et de réputation, et n'avait jamais eu avec lui d'autres rapports que d'incliner le menton sur sa poitrine et d'abaisser son chapeau jusqu'à terre les quelques rares fois qu'il l'avait rencontré sur son chemin. Dana plus d'une occasion il Ini était arrivé de défendre la réputation de ce seigneur contre ceux qui, en soupirant eten levant les yeus au ciel, maudissaient à voix basse quelqu'un de ses exploits; et cent fois il avait dit que c'était un respectable gentilhomme. Mais, en ce moment, il lai envoyait du fond du cœur toutes ces épithôtes qu'il ii''aTait jamais entendu lui appliquer par d'autres sans bien vile les interi'ompre et s'en montrer scandalisé.

Dans ce désordre d'idées, parvenu à ta porte de sa maison qui était située à l'entrée du village, il mit vivement dans la serrure la clef qu'il tenait déjà toute prête dans sa main, il ouvrit, il entra, il referma soigneusement la porte et, impatient de se trouver en sûre compagnie, il appela anssitôt : « Perpétua! Perpétua! » tout en se dirigeant vers la salle où celle-ci devait être, sans aucun doute, en train d'apprôter la table pour le souper.

Ainsi que chacun peut facilement le comprendre. Perpétua était la gouvernante de don Abbondio, servante tldèleet dévouée, qui savait obéir et commander selon l'occasion, endurer, quand il le fallait, la mauvaise humeur et les iCantaisies de son maître pour, au besoin, iui faire a son tour endurer les siennes qui devenaient de jour en jour plus fréquentes depuis qu'elle avait passé l'âge canonique de quarante ans, étant restée fllle parce qu'elle avait, disait^lle, refusé tous les partis qu'on lui avait présentés, ou parce que, disaient ses amîas ellen'avait jamais trouvé un chien qui voulût d'elle.

€ J'y vais, » répondit Perpétua en posant sur la table, h la place accoutumée, le cruchon du vin favori de don Abbondio ; et elle se dirigea tranquillement vers lui ; mais elle n'était pas encore arrivée à la porte de la salle, qu'il y entra lui-même d'un pas si embarrassé, avec un regard si sombre et les traits si bouleversés qu'il n'aurait même pas fallu des yeux aussi exercés que ceux de Perpétua pour s'apercevoir de suite qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire.

« Miséricorde ! qu'avez^-vous donc, mon bon maître?

— Rien, rien, répondit don Abbondio en se laissant tomber tout haletant sur son grand fauteuil.

— Comment, rien? C'est à moi, que vous voudriez faire croire cela? bouleversé comme vous l'êtes? Pour sûr, il doit vous être arrivé quelque grave accident.

— Oh ! pour l'amour du ciel ! quand je dis rien, ce n'est rien ou c'est quelque chose que je ne puis dire.

— Que vous ne pouvez dire? pas même à moi? Qui donc alors prendra soin de vous, de votre santé? qui donc vous donnera un bon conseil ?

— Par pitié, taisez-vous!... et surtout n'apprêtez pas autre chose : donnez-moi seulement un verre de mon vin.

— Et vous voudriez me soutenir que vous n'avez rien? dit Perpétua en remplissant le verre et en le tenant ensuite à la main, comme si elle n'eût voulu le lui donner qu'au prix de la confidence qui se faisait si longuement attendre.

— Donnez, donnez, fit don Abbondio, lui prenant le verre d'une main mal assurée et l'avalant aussitôt d'un seul trait, comme s'il se fût agi d'un breuvage médicinal.

— Voulez-vous donc que je sois forcée d'aller demander à l'un et à l'autre ce qui est arrivé à mon maître? dit Perpétua, debout devant lui, les mains renversées sur les hanches et les coudes tournés en avant, le regardant fixement, comme si elle eût voulu lui soutirer des yeux son secret.

— Pour l'amour de Dieu! point de bavardages, point de criailleries : il y va... il y va de la vie !

— De la vie?

— De la vie.

— Vous savez pourtant bien que chaque fois que vous m'avez dit quelque chose, là, en confidence, je n'ai jamais...

LEB FCAKCÉS DE MANTONI. 19

— Ah! mon Dieu oui, comme cette fois que... > Perpétua s'aperçut qu'elle avait touché une fausse note;

aussi, changeant subitement de ton ; < Mou cher maître, dit^«lle d'une vois ëmue et bien faite pour émouvoir, vous Bavez quel a toujours été mon attacliement pour vous; et si mûntenant j'insiste pour savoir ce que vous avez, c'est par pore sollicitude, parce que je voudrais pouvoir vous être de quelque Becours, vous donner un bon conseil, vous soulager l'esprit... >

Le fait est que don Abbondio éprouvait peut-être autant le besoin de se décharger de son pénible secret que Perpétua avait envie de le connaître; c'est pourquoi, après avoir de plus en plus faiblement repoussé ses nouveaux et toujours plus pressants assaute, après lui avoir faitplus d'une foisjurar qu'elle n'en soufflerait pas mot, avec beaucoup de pauses et beaucoup d'bélas, il lui raconta finalement son misera- ^ ble cas. Lorsqu'on en vint à la révélation du terrible nom de celui de qui partait le message, il fallut que Perpétua prêtât un nouveau et plus solennel serment ; et don Abbondio, & pyine ce nom fatal prononcé, se renversa sur le dossier du fauteuil en poussant un bruyant soupir; puis, levant lesdeux mains dans une attitude qui tenait & la fois du commandement et de la priâre, il s'écria : * Pour l'amour de Dieu!

— Miséricorde! s'écria, à son tour, Perpétua. Oh! le brigand ! oh I le despote ! ch ! quel homme sans crainte de Dieu !

— Voulez-vous vous taire? ou voulez-vous me perdre tout a fait?

^ Oh! U0U8 sommes ici tout seuls, et personne ne nous écoute. Mais comment allez-vous faire, mon pauvre maître?

— Voyea-vous, dit don Abbondio avec un accent de dépit, voyez-vona les bons conseils qu'elle sait me donner! Elle me demande comment je ferai ! comme si c'était elle qui se tixiuvât dans l'embarras et que ce tût à moi de i'en tirer.

— Mais je l'aurais bien, moi, mon faible avis à vous donner; mais ensuite...

— Mais ensuite, voyons.

^ Mon avis serait que, puisque tout le monde s'accorde û dire que notre archevêque est un saint, un homme d'cnerfrie et qui n'a pas peur de ces vilains mufeaux-lâ, et que, chaque foio qu'il peut faire échec h quelqu'un du ces in-

solents despotes pour défendre un curé, il est dans la jubilation; moi, je dirais et je dis que vous devriez lui écrire une belle lettre pour l'informer comme quoi...

— Voulez-vous vous taire? voulez-vous vous taire? Sontrce là des conseils à donner à un pauvre homme? Et quand j'aurais reçu une bonne balle dans le dos... que Dieu m'en préserve! l'archevêque me Tôterait-il?

— Allons donc! les balles ne se distribuent pas comme des dragées : et où en serions-nous, grand Dieu ! si ces chiens devaient mordre chaque fois qu'ils aboient? Et d'ailleurs, j'ai toujours vu que ceux qui savent montrer les dents et en imposer, on leur porte respect ; et c'est justement parce que vous n'avez jamais voulu vous montrer, qu'aujourd'hui nous en sommes réduits à ce point que tout le monde vient , sauf votre respect, nous...

— Voulez-Vous vous taire?

— Oh! je me tais tout de suite; mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque l'on aperçoit quelqu'un qui est toujours et en toute circonstance disposé à se laisser manger la laine...

— Encore une fois, voulez-vous vous taire? Le moment est vraiment bien choisi pour de pareilles niaiseries !

— Enfin, soit : vous y penserez cette nuit; mais, en attendant, ne commencez pas par vous faire du mal vous-même et par vous détruire la santé ; mangez un morceau.

— Oui, j'y penserai , répondit, en grommelant, don Abbondio,bien sûrement j'y penserai ; et qui est-ce qui devra y penser, si ce n'est moi? Puis il se leva et, je ne veux rien prendre, continua-t-il, rien, rien : j'ai bien tout autre envie que de prendre. Je le sais, moi aussi, que ce sera à moi d'y penser. Hélas ! il a fallu que ce soit justement sur ma tôto que cette ttiile vienne à tomber!

— Avalez au moins cette autre petite goutte, dit Perpétua en lui versant à boire. Vous savez bien que c'est la meilleure panacée pour votre pauvre estomac.

— Eh ! il s'agit bien de panacée, il s'agit bien de panacée, il s'agit bien de panacée! »

Et, cela disant, il prit un flambeau et, continuant à grommeler : € Petite bagatelle! à un bravo homme comme moi ,

LES ElAirCËS DB UANZOHI. 21

et corïiment cela se passera-Hl demain?» et autres semblables lamentations, il se dirigea vers sa chambre pour s'aller coucher. Parvenu sur le seuil de la porte, il s'arrêta un instant, se retourna vers Perpetjia.se posa l'index sur les lùvres et dit d'un ton lent et solennel ; < Pour l'amour de !)ieul » et il disparut.

CUAPITRK 11

.Oe raconte que le prince de Gondé dormit d'un profond sommeil la nuit qui précéda la journée de Rocroy; mais, d'abord, il était tiès-fatiguô et, en second lieu, il avait déjà" pris toutes les dispositions nécessaires et arrêté le plan de ce qu'il devait faire le lendemain matin.

Don Abbondio, au contraire, ne savait encore qu'une chose, c'est que le lendemain serait un jour de bataille ; en conséquence il dépensa la plus grande partie de la nuit en pénibles délibérations. Ne tenir compte ni delà sommation inique ni des menaces, et passer outre à la célébration du mariage, c'était un parti qu'il ne voulut même pas s'arrêter à discuter. Faire à Renzo la confidence de ce qui était intervenu, et chercher avec lui quelque moyen... Dieu Ten préserve ! € Gardez-vous bien d'ouvrir la bouche sur tout cela... autrement... hem » ! lui avait dit l'un de ces bravi; et, le souvenir de ce hem lui retentissant dans la mémoire, don Abbondio non-seulement repoussa bien vite loin de lui l'idée d'eafreindre un tel ordre, mais il se repentait même d'en avoir jasé avec Perpétua. Fuir! mais où? et puis après? Que d'embarras et que de comptes à rendre ! A chaque parti qu'il rejetait, le pauvre diable se retournait sur l'autre côté. L'expédient qui lui sembla le meilleur, ce fut de tâcher de gagner du temps en amusant Renzo avec de bonnes paroles. 11 se souvint fort à propos qu'il ne manquait plus que pou de

ié.-.

LES riAScia t)S mahzoki. 8S

jours pour arriver au temps prohibé pour les mariages; et Ei pendant ces quelques jours je puis arriver à eadormir ce garçon, j'aurai ensuitedeuz mois devautmoi; et, en deux mois, it peut luriver tant de choses! Il rumina ensuite dans ea tête les prétextes à pouvoir mettre en avant; et, bien qu'ils loi semblassent un pou légers, il allait toutefois se rassurant avec la pensée que sou autorité aurait pu les faire passer comme étant de juste poids, et que sa vieille expérience lui donnerait de grands avantages sur un jeune homme inexpérimenté.

€ Nous verrons, se disait-il à In ['même : lui, ne pense qu'A sa belle; mais moi, je pense & ma peau :1e plus intéressé dans cetteaffaire, c'est moi; sanscompterque jesuialeplusavisé. Mon cher garçon, si ta démangeaison est grande, je ne sais qu'y fïkire; mais, quant & moije ne veux pas être le dindon de la farce. >

Son ^prit s'étant ainsi k peu prés arrêté & un parti, il put finalement prendre un peu de sommeil ; mais quel sommeil! quels rêves! Bravi, don Rodrigo, Renzo, sentiers, rocbers, fliitea, poursuites, cris, mousquetades. Le premier moment do réveil à la suite d'un grand malbeur ou lorsqu'on se trouve dans un grave embarras* est toiijours un moment trâs-amer, L'esprit, â peine réveillé, s'en va vers les pensées habituelles de la vie tranquille précédente ; mais le souvenir du nouvel ëtat de choses se dresse aussitôt brutalement devant lui, et, de cette subite comparaison, il en ressort une douleur plus vive et plus poignante. Après avoir péniblement savouré œ moment, don Abbondio récapitula â la hâte ses projets de la nuit, s'y arrêta d'une manière plus décidée, les coordonna du mieux qu'il put, se leva, s'habilla et se mit à attendre Renzo tout & la fois avec crainte et avec impatience.

Lorenzo, ou plutôt, ainsi qu'on l'appelait communément, Benzo ne se fit pas longtemps attendië. Apeinejugea-t^ilquo l'heure était venue où il pouvait sans indiscrétion se présenter chez le curé , il s'y rendit avec cette joyeuse hâte qui sied à un jeune homme de vingt ans qui doit en ce jour épouser celle qu'il aime. Resté orphelin dès son adolescence, il exerçait le métier de fileur de soichért^dilaire, pour ainsi dire, dan^ ea famille; métier assez lucratif aiitreloJs, mais, ù celte

époque, déjà tombé en décadence : non pas, toutefois, au point qu'un habile ouvrier n'en pût tirer de quoi vivre honnêtement. Le travail allait diminuant de jour en jour, mais rémigration continuelle des ouvriers, attirés dans les États voisins par des promesses, des privilèges et de gros . salaires, faisait qu'il n'en manquait pas encore à ceux qui restaient dans le pays. En outre de cela,Renzo possédait un petit coin déterre qu'il faisait cultiver, «t qu'il cultivait luimême dans la saison où il n'avait pas d'ouvrage à la filature ; de sorte que, à tout prendre, pour un homme de sa condition, on pouvait le dire aisé. Et bien que cette année fût encore moins abondante que les précédentes, et que Ton commençât déjà à éprouver une véritable disette, néanmoins lui qui, depuis qu'il avait jeté ses vues sur Lucia, était devenu très-économe, se trouvait suffisamment pourvu de ressources et n'avait pas à courir après son pain.

Il se présenta devant don Abbondio en grande tenue, avec des plumes de diverses couleurs au chapeau, son poignard au beau manche dans la petite poche de ses braies, et avec un air de fête rehaussé d'une certaine crânerie très-commune en ce temps-là, même chez les hommes leç plus paisibles. L'accueil réservé et mystérieux que lui fit don Abbondio contrasta singulièrement avec les manières joviales et décidées du jeune homme.

« Aurait-il quelque chose par la tête? » se demanda Renzo à lui-même; puis il dit : * Je viens, seigneur curé, pour savoir quelle est l'heure qui vous conviendra pour que nous nous trouvions à l'église.

— De quel jour voulez-vous parler?

— Comment, de quel jour? Vous ne vous souvenez donc pas que c'est aujourd'hui le jour fixé?

— Aujourd'hui? répliqua don Abbondio, comi\es'il en entendait parler pour la première fois. Aujourd'hvi... aujoui> d'hui... ayez patience, mais aujourd'hui je ne puis pas.

— Aujourd'hui vous ne pouvez pas! qu' est-il donc arrivé?

— D'abord, voyez-vous, je ne me sens pas du tout bien.

— J'en suis très-fâché; mais ce que vous aurez à faire demande si peu de temps et si peu de peine...

— Et puis, et puis, et puis...

— Et puis quoi, seigneur curé?

LB8 FIAHCËS DE KANZOHI. 25

— Et puis il y a des difficulWs.

— Des dimcult^s! quelles difflcultéa piiuWI donc y avoirT — ' Il faudrait être à notre plEice pour connaître tous lea

euTiuis qu'il y a dans ces sor{«s de matières, tous Icscomptôs qu'il nous faut en rendre. J'ai décidément trop bon eœup : moi, je ne pense jamais qu'à lever les obstacles, ft tout aplanir, & faire les choses selon le bon plaisir des autres; et, pendant ce 1«mps~l&,je néglige mes devoirs; ce qui m'attire des reproches et pis encore.

~ Mais, au nom du ciel , ne me tenez pas ainai sur la corde', et dii«s-moi une bonne fois ce qu'il y a.

— Vous ne savez donc pas combien et combien de formalités sont nécessaires pour faire un mariage en règle.

— Ilteut bien que j'en sache quelque chose, répondît Renzo qui commençait ft se f&cher, car vous m'en avez déjà'assez rompu la tête tous ces jours passés. Mais maintenant, est-ce que chaque chose n'est pas en ordre! est-ce qu'on n'apas (ait tout ce qui était à faireî

— Tout, tout... vous la croyez, vous; parce que, ayez patience, l'imbécile c'est moi qui néglige mon devoir pour ne pas faire languir les gens. Mais maintenant... enfin, je saie ce que je dis. Nous autroB, pauvres curés, nous sommes plar Gés entre l'enclume et le marteau ; vous, vous êtes impatients: et, pauvre jeune homme, je le conçois, c'est bien naturel; d'un autre cAté, les supérieurs... enfin, on ne peut pas tout dire : et, en fin de compte , c'est nous

— Mais, encore une fois, expliquez-vous : quelle est cette aatre formalité qu'il faut remplir, comme vous dites? nous la remplirons séance tenante.

— Savez-vous combien il y a d'empêchements dirimants?

— Eh ! que voulez-voua que je sache, moi, de vos empêchements?

— Error, ctmdilio, votwn, cognatio.critnen.cuttus tUsparitas, vis, ordo... Si sis affinis...

— EstHSe que vous vous moquez de moi, par hasard? Que lîable voulez-vous que je fasse, moi, de votre latinorum?

— Eh bien! si vous ne savez pas les choses, ayezpatience •t remettez-vous-en Ek qui les sait.

— Arrivons au faitU»

26 hE3 FIANCÉS DE MANZONI.

— Allons, mon cher Renzo, ne vous emportez pas. Je suis tout prêt à faire... tout ce qui dépend de moi. Moi, Toyczvous, je Voudrais vous voir heureux ; car je ne vous veux que du bien, moi* Eh!..* quand je pense que vous aviez une existence 6i tranquille IQu'esIn^ qui vous manquait? Faut-il qu'il vous soit venu le caprice de vous marier!...

-^ Que signifient de pareils discours, cher seigneur curé! interrompit brusquement Renso«6ur le visage duquel se pei> gnaient à la fois la surprise et la colère^

— Oh ! je dis cela, c'est pour dire; ayez patience, c'est pour dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je voudrais voub voir heureux.

— Mais enfin, enfin...

— Enfin, mon cher enfant, dans tout ceci il n'y a. rien do ma faute; la loi, ce n'est pas moi qui l'ai faite; et, avant de conclure un mariage, nous sommes positivement obligés do faire beaucoup, beaucoup de recherches pour bien nous assurer qu'il n'y a pas d'empêchements*

— Arriverez-vous au fait, et me diress-vous une fois quel est cet empêchement qui est survenu?

— Ayez patience, mon ami;oe ne sont pas là de ces choses & pouvoir ainsi expliquer sur le bout du doigt. Il n'en sera rien, je l'espôre; mais il n'en est pas moins vi>ai que ces recherches , nous sommes obligés de les faire. Le texte est clair et formel t Antequammatrimonium denunciet..

— Je vous ai déjà dit que je ne veux pas de latin.

— Mais il faut pourtant bien que je vous explique. é.

— Mais ne les avez-vous pas déjà faites, ces recherches?

— Je ne les ai pas toutes faites comme je l'aurais dû, vous dis-je.

— Pourquoi ne les avesi-voûs pas faites en leur temps? Pourquoi me dire que tout était fini? Pourquoi attendre?

— Ah! voilà que vous me reprochez ma trop grande bonté. J'ai Voulu abréger les choses pour vous obliger plus promptement; mais... mais maintenant il m'est surVenu... enfin, je le sais, moi.

— Et que voudriez-vous que je fisse?

— Que vous prissiez patience pour quelques jours. Après tout, mon cher enfant, quelques jours ne sont pas l'éternité! Ayez donc patience.

LES FIAIfOéS DE MANZONI. 27

— Combien de temps?

— Nous sommes à bon port, se dit à lui-même don Abbondio; et, d'un air plus affectueux que jamais : Allons, dit-il : dans quinze jours je tâcherai de faire...

— Quinze jours ! en voilà bien une autre histoire ! On a fait tout ce que vous avez voulu, on a fixé le jour, voici le jou^ arrivé; et maintenant vous venez me dire d'attendre quinze jours! Quinze!... reprit-il ensuite d'une voix plus élevée et plus colère, allongeant* le bras et frappant Tair du poing; et qui sait quelle diablerie il aurait accolée avec ce quinze, si don Abbondio ne Pavait interrompu à temps en lui prenant l'autre main avec une douceur timide et empressée : Allons, allons! ne vous emportez pas, pour l'amour du ciel.

Je verrai, j'essaierai si en une semaine...

— Et que vais-je dire à Lucia?

— Qu'il y a eu une bévue de ma part.

— Et les commérages du monde?

— Oh! rien ne vous empêchera de dire que c'est bion moi qui ai fait une sottise par mon trop d'empressement, par ma trop grande complaisance : vous pouvez jeter toute la faute sur moi. Puis-je parler mieux? Va pour une semaine.

— Et puis il n'y aura plus d'autre empêchement? -T Quand je vous dis...

— Eh bien! je vais me tenir tranquille pour une semaine ; mais retenez bien ceci que, passé ce temps, je ne me paierai plus de belles paroles. En attendant, je vous présente mes respects. » Et, cela dit, il s'en alla en faisant à don Abbondio un salut moins profond que de coutume et en lui lançant un coup d'oeil plus expressif que respectueux.

Arrivé ensuite dans la rue et s'acheminant à regret vers la maison de sa fiancée, au milieu de son dépit il repassait dans sa mémoire l'entretien qu'il venait d'avoir avec le curé, et il le trouvait toujours plus étrange. L'accueil froid et embarrassé de don Abbondio, sa conversation inquiète et entortillée, ses deuxyeux gris qui, tandis qu'ilparlait, s'échappaient toujours de côté et d'autre , comme s'ils avaient craint de se rencontrer avec les paroles qui lui sortaient de la bouche; cette affectation de faire comme s'il entendait parler pour la première fois de ce mariage déjà si expressément réglé d'un commun accord, et surtout cette insistance

h faire sans cesse allusion à quelque grande difficulté, sans jamais rien dire de clair ni d'explicite; toutes ces circonstances réunies donnaient à penser à Renzo qu'il pouvait bien y avoir là-dessous un tout autre mystère que celui que dou Abbondio avait voulu lui laisser entrevoir. Le jeune homme s'arrêta un instant, incertain s'il n'allait pas revenir sur ses pas pour aller mettre le curé au pied du mur et le forcer à s'expliquer plus catégoriquement; mais, sur ces entrefaites, il leva les yeux et aperçut Perpétua qui marchait devant lui et entrait dans un petit potager peu distant du presbytère. 11 l'appela au moment où elle ouvrait la porte, pressa le pas, la rejoignit, la retint sur le seuil et, dans le dessein de découvrir quelque chose de plus positif, il se mit à lier conversation avec elle.

« Bonjour, Perpétua : j'espérais qu'aujourd'hui nous nous serions réjouis tous ensemble.

— Eh! à la volonté de Dieu, mon pauvre Renzo...

— Obligez-moi donc d'un petit service : le seigneur curé m'a débité un tas de raisons auxquelles je n'ai rien pu comprendre : es1>-ce que vous ne pourriez pas mieux m' expliquer le motif pour lequel il ne peut ou ne veut pas nous marier aujourd'hui?

— Oh! pouvez-vous penser que je connaisse les secrets de mon maître?

— Je le disais bien, moi, qu'il devait y avoir un mystère làdessous, pensa Renzo ; et, pour le tirer au clair ,il continua : Allons, ma bonne Perpétua, nous sommes des amis ; ditesmoi ce que vous savez, et tirez d'embarras un pauvre garçon.

— Triste chose que de naître pauvre, mon cher Renzo !

— C'est bien vrai, répondit celui-ci , se confirmant toujours davantage dans ses soupçons; et, tâchant de serrer la question de plus près : c'est bien vrai; mais sied-il bien aux prêtres de faire de la peine au pauvre monde?

— Écoutez, Renzo; je ne puis rien dire, parce que... je ne sais rien; mais ce que je puis vous certifier, c'est que mon maître ne veut faire tort ni à vous ni à personne, et que, dans tout cela, il n'y a rien de sa faute.

— A qui donc est la faute? demanda Renzo, en affectant un certain air distrait, mais le cœur en suspens et l'oreille attentive.

LES FIAHCÉe DE MANZONl. 29

— Quand je vous dis que je ne sais rien... Ohl pour ladéfense de mon maître, je puis parler ; car cela me fait mal, d'eatendre qu'on Taccuse de vouloir faire de la peine à qaelqn'un. Pauvre saint homme! s'il pèche, celui-là, c'est bien par trop de bonté. Ati ! par exemple, je ne dis pas qu'il n'y ait pas dans ce monde des brigands, des despotes, des hommes sans crainte de Dieu...

~ Des despotes ! des brigands ! pensa Renzo ; il ne peut pas être là question des supérieurs. Allons, dit-il ensuite en dissimulcuit & grand 'peine l'agitation qui le gagnait de plus en plus, allons, dites-moi qui c'est.

— Ahl vous voudriez me faire parler; et moi, je ne puis pas parler, parce que... je ne sais rien; et, quand je ne sais rien, c'est comme si J'avais juré de me taire. Vous pourriez bien me mettre à la torture, que tous ne me tireriez pas aae parole de 1» bouche. Adieu ; c'est du temps de perdu pour l'un comme pour l'autre, > Cela disant, elle entra & la bâte dans le potager et en referma la. porte.

Renzo, lui ayant rendu son salut, rebroussa chemin en allant tout doucement, tout doucement pour que le bruit de ses pas ne donnât pas l'éveil à Perpétua de la direction qn'il prenait; mais, lorsqu'il fut hors de portée des oreilles de la bonne femme, il pressa le pas et, en un clin d'œil, il fut à la porte de don Ahbondio. 11 entra, courul droit à la petite salle où il l'avait laissé, l'y trouva et marcha sur lui d'un air décidé et les yeux rouges de colfire.

«Ehl eh! qu'est-ce que cela signilleî dit don Abbondio.

— Quel est cet infâme despote, dit Renzo avec l'accent d'un homme qui est déterminé à vouloir obtenir une réponse catégorique, quel est cet infâme despote qui veut m'empécher d'épouser Lucia?

— Qui? quoi? qu'est-ce? balbutia le pauvre homme pris au dépourvu, avec un visage devenu tout àcoup blême et flasque comme un chiffon que l'on vient de sortir de la lessive. Puis, tout en bajhutiant, il bondit de son fauteuil pour s'élancer vers la porte. Mais Renzo qui, sans doute, avait prévu le mouvement et se tenait sur ses gardes, s'y précipita avant loi, la ferma et en mit la clef dans sa poche.

— Ah ! ah ! parlerez-Tous maintenant, seigneur curé? Tout le monde ronnaît mes affaires, excepté moi. Je veux les

connaître, moi aussi, )our de Dieu! Comment se nomme-t-il, ce brigand?

— Renzo! Renzol par pitié, prenez garde & ce que vous faites; songez au salut de votre âme.

' — Je songe que je veux le savoir de suite, sur T heure. Et, ainsi disant, il porta, peut-être sans en avoir conseience, la main au manche du poignard qui sortait de sa poche.

— Miséricorde! s'écria don Abbondio d'une voix étranglée. -- Je veux le savoir.

— Qui donc vous a dit?...

—Assez, assez; plus de détours. Parlez clair et parlez vite.

— Vous voulez donc ma mort?

— Je veux savoir ce que î'ai le droit de savoir.

— Mais, si je parle, le suis ou homme mort. Ma vie ne doit-elle pas m'être chère ?

— Eh bien ! alors, parlez.

Cet eh bienl alors fut prononoé avec une telle énergie, le visage de Renzo devint si menaçant que don Abbondio ne put môme plus songer à la possibilité de lui désobéir.

— Me promettez-vous, me jurez-vous, dit-il, de n'ai parler à personne, dei ne jamais dire?...

— Je vous promets que je commets un excès, si vous ne me dites pas de suite, à l'instant le nom de ce misérable.

A cette nouvelle adjuration, don Abbondio, avec le visage et le regard de quelqu'un à qui l'arracheur de dents a déjà mis la tenaille dans la bouche, articula : > Don...

— Don? répéta Renzo, comme pour aider le patient à prononcer le reste; et il se tenait courbé, l'oreille penchée sut sa bouche, les bras tendus en arrière et les poings serrés.

— Don Rodrigo ! proféra précipitamment le pauvre torturé, en ne faisant presque qu'une seule de ces quelques syllabes et en glissant sur les consonnes, partie à cause de son grand trouble, et partie parce que, en appliquant le peu de liberté d'esprit qui lui restait à chercher, si elle était possible, une transaction entre ses deux frayeurs, il semblaii vouloir escamoter et faire disparaître le mot fatal à l'instant même où il était contraint de le laisser sortir de sa bouche.

— Ah chien! hurla Renzo. Et comment art-il lait? Que vous a-t-il dit pour?...

— Comment, n'eat-ce pas? Comment? répondit d'une voix presque indignée don Abbondio qui, aprëE le grand sacrifice qu'il Ten&it de consommer, se sentait, en quelque sorte, devenu le créancier de Renzo : Comment, n'estr<» pasî J'aurais bien voulu vous y voir, comme je m'y suis tu moi-même, moiqui n'y entre pour rien; ot bien certainement il ne vous Eerait pas resté tant de lubies par la tête. Bt ici, il se mit b dépeindre avec des couleurs terribles l'affireuse rencontre; et, À mesure qa'il parlait, s' apercevant de plus en plus qu'ooe grande colère lui montait qui jusqu'alors était demeurée latente et enveloppée dans la peur; et voyant, d'autre part, que Renzo demi-furieux, demi-conflis restait immobile, la tête baissée, il continua plus bravement : Vous avez fait là une belle action I Vous m'avez rendu un beau service! Jouer un pareil tour à un galant homme, à votre curé, dans sa propre maisonl dans un Heu consacré! Vous avez bit ih une belle affaire ! Et cela, poiu- m'ai-racher de la bouche mon malbeor et le vôtre ! ce que je voulais vous cacher pap prodence et pour votre bien ! Et, maintenant que vous le Gavez....je voudrais bien voir que vous me fissiez!... Pour l'amour de Dieu ! il p'y a pas & badiner : il ne s'agit pas ici de tort ou de raison; il s'agit de force. Et lorsque ce matin je voue donnais un bon conseil... eb! eh! tout de suite en fureur! J'avais de la prudence, moi, pour moi et pour voue; mais comment foire avec des tètes exaltées comme la vOtre? Ouvrez au moins; donnez-moi la clef.

— Je pnis avoir eu tort, répondit Renzo d'une voix plus tiDmble envers don Abbondio, mais dans laquelle perçait sa rage contre l'ennemi qu'il venait de découvrir; je puis avoT en tort ; mais mettez-vous la main sur la conscience et de mandez-vous si, à ma place... >

Tonten parlant ainsi, il avait sorti la clef de sa poche et il allait ouvrir. Don Abbondio le suivit et, pendant que Renzo toornait la clef dans la serrure, il se mit tout près de lui et.avec un regard sérieux et plein d'anxiété, lui levant devant les yeux les trois premiers doigts de la main droite, comme s'il avait voulu , à son tour, l'aider à répondre à ce qu'il allait lui demander : « Jurez au moins... lui dit-il.

— Je puis avoir en tort; excusez-moi, répondit Renzo en i>uvrant la porte et en se disposant à sortir.

— Jurez... répliqua don Abbondio en lui saisissant le bras d'une main tremblante.

— Je puis avoir eu tort, » répéta Renzo en se dégageant de cette étreinte; et il partit comme une flèche, coupant ainsi court à la discussion qui, à Tégal d'une dispute de littérature, de philosophie ou autre, aurait pu durer six siècles, attendu que ch,acune des deux parties ne faisait que répéter son propre argument.

« Perpétua, Perpétua,» s'écria don Abbondio, après avoir vainement rappelé le fugitif. Perpétua ne répondit pas, et don Abbondio ne savait plus où il en était.

Il est arrivé plus d'une fois à des personnages d'une bien autre importance que don Abbondio de se trouver dans des situations si difficiles, dans une si grande perplexité qu'ils n'avaient pas cru pouvoir recourir à un meilleur expédient, que de se mettre au lit avec la fièvre. Cet expédient, don Abbondio n'eut pas la peine de l'aller chercher : il vint s'offrir à lui tout naturellement. La frayeur du jour précédent, la nuit qu'il venait de passer dans une veille si pleine d'angoisses, la peur qu'il sortait à l'instant même d'éprouver, l'anxiété de ce que lui réservait l'avenir produisirent leur effet. Consterné, abasourdi, il se jeta sur son fauteuil, commença à ressentir quelques frissons, se regardait les ongles en soupirant et appelait de temps à autre d'une voix tremblante et irritée : Perpétua! Celleci arriva finalement portant un énorme chou sous le bras et avec un air tout tranquille, comme si de rien n'avait été. Je fais grâce au lecteur des lamentations, des condoléances, des accusations , des justifications , des : vous seule avez pu parler, et des : non, je n'ai rien dit; et de toutes les querelles, en un mot, de cette tumultueuse conversation. Nous dirons seulement que don Abbondio donna ordre à Perpétua de bien barricader la porte, de ne plus remettre les pieds dehors et, si quelqu'un venait à frapper, d'avoir à répondre de la fenêtre que le seigneur curé s'était mis au lit avec la fièvre. Il gravit ensuite lentement, péniblement l'escalier en répétant de trois marches en trois marches: me voilà dans de beaux draps ! et il se mit tout de bon au lit oil nous allons le laisser.

Cependant Renzo cheminait d'un pas rapide vers sa mai-

son, sans parti pris sur ce quMl allait faire, mais possédé d'une vague frénésie de commettre quelque étrange et terrible excès. Ceux qui se donnent Todieux plaisir de provoquer, d'opprimer et de se rendre, d'une manière quelr conque, nuisibles à leur prochain, sont coupables non-seulement du mal qu'ils font par eux-mêmes-, mais aussi du désordre moral auquel ils entraînent les pauvres persécutés, Kenzo était un jeune homme doux et paisible et ennemi du sang, un garçon franc, loyal et abhorrant toute trahison ; mais, en ce moment, son cœur ne battait plus que pour le * meurtre, son esprit n'était plus occupé qu'à méditer un guet-apens. Il aurait voulu courir chez don Rodrigo, le saisir à la gorge et,... mais il se souvenait que sa demeure était une sorte de forteresse , garnie de bravi au dedans , bien gardée au dehors ; que les amis et les serviteurs bien connus étaient seuls admis à y entrer librement, sans être toisés de la tête aux pieds, qu'un pauvre petit artisan inconnu n'y pourrait mettre le pied sans être soumis à un minutieux examen, et que lui... lui surtout n'y serait peut-être que trop connu. Il songeait alors à aller prendre son mousquet, à se tapir derrière une haie et y attendre si jamais le hasard avait conduit cet homme à diriger ses pas tout seul de ce côté; et, s'abîmant avec une joie féroce dans cette malsaine contemplation , il se figurait entendre un bruit de pas, à ce bruit, lever doucement la tête, reconnaître le scélérat, épauler le mousquet, mettre l'homme en joue, lâcher la détente, le voir tomber, le voir agoniser, lui lancer une terrible malédiction et s'enfuir ensuite à toutes jambes pour s'aller mettre en sûreté de l'autre côté de la frontière. Et Lucia? A peine ce nom fut-il venu se mettre en travers de ces sombres hallucinations, que les meilleures et les plus douces pensées auxquelles l'esprit de Renzo était accoutumé y rentrèrent et s'y précipitèrent en foule. Use souvint des dernières recommandations de ses parents, il se souvint de Dieu, de la Vierge et des Saints; il songea au bonheur qu'il avait tant de fois éprouvé de se sentir pur de tout crime, à l'horreur qu'il avait tant de fois ressentie à la nouvelle d'un assassinat; et il se dégagea de ce rêve, de ce cauchemar de sang avec épouvante, avec reraords et, en môme temps, avec une sorte de joie de n'avoir rien fait

M LES FlANCâS DB MâNZONI.

autre chose que de rêver. Mais la pensée de Lucia, com bien d'autres pensées n'entraînait-elle pas à sa suite! Tant d'espérances, tant de promesses, un avenir si longtemps caressé et si fermement tenu pour certain, et ce jour si ardemment soupiré ! Et comment, avec quelles paroles apprendre à Lucia une semblable nouvelle? Et ensuite quel parti prendre? Comment parvenir à faire d'elle son épouse en dépit des persécutions de ce puissant débauché? Et, au milieu de tout cela, s'élevait à chaque instant dans son esprit, non pas précisément un soupçon formulé, mais quelque chose de vague, comme une ombre jalouse, qui le tourmentait. Cette persécution de don Rodrigo ne pouvait évidemment avoir d'autre mobile qu'une brutale passion qu'il ressentait pour Lucia. Et Lucia? qu'elle lui en eût jamais fourni le moindre prétexte, qu'elle lui eût jamais donné la moindre lueur d'espérance? C'était là une idée qui ne pouvait séjourner un seul instant dans l'esprit de Renzo. Mais en étaiirelle informée? Cet homme pouvait-il avoir conçu cette infâme passion sans qu'elle s'en fût aperçue? Aurait-il poussé les choses à un tel point avant de l'avoir tentée de quelque manière? Et Lucia ne lui en avait jamais dit un mot, à lui, son ûancé! En proie à ces méditations douloureuses, il passa devant sa propre maison, qui était située au milieu du village qu'il traversa, et se dirigea vers celle de Lucia, qui était M' extrémité opposée. Cette maisonnette était séparée de la rue par une petite cour close de murs. Renzo, en entrant dans la cour, entendit un caquetage confus et persistant qui partait d'une chambre de l'étage supérieur. Il comprit que ce ne pouvaient être que des amies et des commères du voisinage venues pour faire cortège à Lucia; et il ne voulut pas se montrer au milieu de cette joyeuse réunion, bouleversé comme il était et porteur d'une semblable nouvelle. Une petite fille qui se trouvait dans la cour accourut au-devant de lui en criant : « Le marié I le marié!

— Chut ! Bettina, tais-toi! lui dit Renzo. Viens ici et écoute-moi : monte chez Lucia, tire-là à part et dis lui tout bas à l'oreille... mais que personne ne l'entende ni ne s'en doute, vois-tu, dis-lui que j'ai à lui parler, que je l'attends dans la salle du rez-de-chaussée, et qu'elle vienne sur le champ. »

LEH PIAKCÉa DB MANZOXF. 85

La petite fille monta, en courant, Pescalier, bien joyeufc et toata ilôre d'avoir une miesion Gecrète k remplir.

Lncia sortait, en ce moment même, toute parée des mains de Ba mdra. Les amies se disputaient la mariée et lui fïiisaient presque violence pour qu'elle se laissât admirerj et elle allait s'escrimant avec cette modestie un peu rustique des paysannes, se bisait de son coude bouclier au visage qu'elle penchait sur sa poitrine, et lançait ses longs et noirs Boupcils, tandis que sa bouche s'ouvrait & ud sourire. Ses noirs et abondants cheveiiï, qne partageait au-desens du front une raie blanche et déliée, s'enroulaient derrière la tûte Ba plusieurs tours de tresses, axés par de longues épingles d'argent régulièrement disposées en éventail, presque comme les rayons d'une brillante auréole. Cette manière decoifFure estencore en usage aujourd'hui chez les paysannes du Milanais. Elle avait autour du cou un collier de perles de grenat alternées avec- des boutons d'or à filigrane : elle partait un magnifique corset de brocart k ramages, avec les manches séparéeset nouées autour de l'épaule par de beaux nibaos; une jupe courte,en bourre de soie, montée & petits plis tr^-serrés; des bas de soie rouge, et deux petites pantoufles également de soie, enricliies de broderies. Indépen damment de tous ces atours qui constituaient la toilette exceptionnelle du jour des noces, Lucia avait sa parure ordinaire, celle d'une modeste beauté rehaussée, en ce jour, et rendue encore plus attrayante par les doux sentiments qui se peignaient sur ses traits ; nue joie tempérée par un léger . trouble, et cette suave tristesse qui apparaît à tout instant Bnr le visage des mariées et qui, loin d'en gâter la beauté, lui imprime an cachet tout particulier.

La petite Bettina se faufila parmi les femmes qui entouraient Lucia, s'approcha de celle^ïi, lui fit adroitement comprendre qu'elle avait quelque chose k lui dire et lui glisïa son petit mot à Toreille. < Je vais un instant et je reviens, * ditLncia k ses amies, et elle descendit en toute hâte. En voyant le visage bouleversé de Renzo, sa contenance agitée : « Qu'y a-tril! lui difrelle, saisie d'un vague pressentiment de terreur.

— Lucia ! répondit Renzo : ponr aujourd'hui tout est k vaul'eau, et Di^u sait quand nous pourrons être mari et femme,

— Quoi? »dit Lucia toute troublée. Renzo lui raconta succinctement l'histoire de cette matinée ; elle écoutait avec une mortelle anxiété, et lorsqu'elle entendit prononcer le nom de don Rodrigo. « Ah! s'écria-t-elle en devenant toute rouge et tremblante, jusqu'à ce point !

— Vous saviez donc?.., dit Renzo.

— Hélas! répondit Lucia, mais à ce point!

— Que saviez-vous?

— Oh ! ne me faites pas parler, ne me faites pas pleurer. Je cours chercher ma mère et congédier les femmes : il nous faut être seuls. >

Tandis qu'elle s'en allait, Renzo murmura : € Et vous ne m'en avez jamais rien dit!

— Ah! Renzo! » répondit Lucia en se retournant un instant sans s'arrêter. Renzo comprit très-bien que son nom prononcé en ce moment par Lucia, et avec un tel accent, voulait dire : Si je me suis tue, pouvez-vous douter que ce ne soit pour des motifs légitimes et purs?

En attendant, la bonne Agnese (ainsi s'appelait la mère de Lucia) dont les soupçons et la curiosité avaient été mis en éveil par le petit mot à Toreille et par la subite disparition de sa fille, était descendue pour voir ce qui se passait de nouveau. Lucia la laissa avec Renzo, retourna auprès des femmes réunies là-haut et , s'effbrçant de donner à son visage et à sa voix la meilleure expression possible, elle leur dit : « Le seigneur curé est malade et, pour aujourd'hui, on ne pourra rien faire. » Cela dit, elle les salua sans beaucoup de cérémonies, et redescendit.

Les femmes défilèrent l'une après l'autre et se répandirent deçà et delà, racontant l'événement et allant vérifier si don Abbondio était réellement malade. La vérité du fait coupa court à toutes les conjectures qui déjà commençaient à poindre dans leurs cervelles, et à se faire jour dans leurs entretiens par des propos tronqués et mystérieux.

CBAPiTRE III

Lncia entra dans la salle du rez-de-chaussâe pendant que Renzo, en proie à une vive agitation, était en train de mettre Agnese au courant des événements ; celle-ci l'écoutait avec nne agitation non moins vive. Tous deux se tournèrent vers celle qui devait en savoir plus long qu'eus, et dont ils attendaient*un éclaircissement qui ne pouvait ëtt?e que douloureux : tous deux laissant percer fi travers leur douleur, avec Tamour différent que chacun d'eux portait à Lucta,un courroux également différent de ce qu'elle eût pu leur cacher quelque chose, et surtout une chose de cette importance. Agnese, bien qu'impatiente d'entendre les révélations de sa fille, ne put s'empêcher de lui adresser un reproche : < Ne rien dire à ta mère d'une chose semblable!

— Oh ! je vais maintenant tout vous dire, répondit Lucia en s'essuyant les yeux avec son tablier.

— Parle, parle! Parlez, parle/ ! s' écrièrent à la fois la mère et le âancé.

— Bonne Sainte Vierge! s'exclama Lucia. Qui aurait jamaiscru que les choseseuviendraieiitàce point! >Et, d'une voix entrecoupée par les sanglots, elle raconta comme quoi, peu de ^ars auparavant, tandis qu^elle revenait de la Glsrture.et qu'elle s'était trouvée un peu en arrière de ses compagnes, don Rodrigo, ayant passé devant elle accompagné d'un autre seigneur, avait essayé de l'enti-etenir par des propos, 'lisait-elle, pas hûnnétesj mais qu'elle, sans l'écou-

89 LBB FIAHCÉB DB HANZONI.

ter, avait h<1té le pas et rejoint ses compagnes ; et qu'à ee moment elle avait entendu l'autre seigneur partir d'un éclat do rire, et don Rodrigo s'écrier : panons. Le jour suivant, ces deux personuages s'étaient de nouveau trouvéssur son chemin; mais Lncia avait eu soin de se tenir au milieude ses compagnes et de passer sans lever les yeux ; et, pendant que l'autre seigneur ricanait, don Rodrigo avait dit : « Nous verrons, nous verrons. Par le plus grand des bonheurs, continua Lucia, ce jour-là était le dernier des travaux de la filature. Tai aussitôt raconté...

— Raconté à qui? demanda Agnese, allant, non sans quelque dépit, au-devant du nom du confident préféré.

— Au père Cristoforo, en confession, ma bonne mère, répondit Lucia avec un affectueux accent d'excuse. Je lui ai tout raconté la dernière fois que noiis sommes allées ensemble à l'église du couvent; et, si vous l'avez remarqué, ce matin-là je n'en finissais pas de mettre la main tantôt à une cbose, tantôt & une autre, afin de gagner du temps et d'attendre que d'autres personnes du pays vinssent & passer allant du même c4té que nous, pour foire routa en leur coŒpagnie;car, depuis cette rencontre, les cbemins me lïtisaient si peur!... »

Au nom révéré du père Cristoftiro, le courroux d'Agnese s'apaisa. < Tu as bien tait, dit-elle; mais pourquoi ne pas tout raconter aussi à ta mère? »

Lucia avait eu pour cela deux excellentes raisons: la première, c'est qu'elle avait craint d'affliger et de tourmenter la bonne femme par une chose à laquelle celle-ci n'aurait pu trouver aucun remède; la seconde, c'est qu'en faisant une telle confidence à sa mère , elle avait craint le risque i voir bientôt circuler de bouche en bouche une histoire que tout commandait détenir soigneusement secrète; d'autant plus que Lucia espérait que son mariage aurait coupé à sa source cette abominable persécution. De ces deux raisons, elle n'allégua que la première.

« Et à vous, ditrtlle ensuite, en se tournant vers Renzo, de ce ton qui vent faire entendre à un ami que le tort a été de soncôté:et à vous, devais-je aussi vous eu parler?Hélas! vous ne le savez maintenant que trop.

, — Et le père Cristoforo, que t'a-t^il dit? demanda Agnese.

LES FIASCES DB KAKZOHI, SO

— Il m'adit que je devais tâcher de hâter \6 plus possible mon mariage ; que, jusque-là, il était prudent de me tenir renfermée; de bien prier Dieu, et qu'il espérait que cet homme, ue me voyant plus, ne songerait plus à moi. Et ce fat à cause de cela que je me fis violence, poursuivit-elle, en se toumaat de nouveau vers Renzo, sans toutefois lever les yeux sur lui, et en devenant toute rouge, c« lut h cause de cela, qn'au risque de passer pour une effrontée, je vous priai moi-même de faire en sorte de presser les choses et de conclure notre mariage avant l'époque qui avait été Sxée. Qui sait ce que vous avez dû penser de mol '. mais moi, je le faisais pour le bien, je suivais le conseil qui m'en avait été donné, et je tenais pour certain,... et. ce matin même, l'étais si loin de penser... Ici Lucia s'arrt:ta tout court et se mit & fondre en larmes.

— Ah damné ! ah brigand ! ah assassin ! s'écriait Renzo, parcourant la chambre de long en large, et empoignant & chaque instant le manche de son couteau.

— Oh! Quelle affaire, pour l'amour de Dieu!» s'exclamait AgD^e.

Le jeune homme s'arrêta subitement devant Lucia qui sanglotait; il la fixa d'un regard où perçaient a !a fois la tendresse, la douleur et la rage, et il s'écria : < Celui-ci est le dernier coup qu'aura fait cet infâme assassin '.

-~ Ah! non, Renzo, pour l'amour du ciel ! interrompit Lucia. Non, non, pour l'amour du ciel! Il y a un Dieu aussi pour les pauvres gens; et comment voudriez-vous qu'il vînt à notre aide si nous folsions du malt

— Non, non, pour l'amour du ciel! répétait Agnese.

— Renzo, dit tout à coup Lucia, d'un air d'espérance et de plus calme résolution : Vous avez un métier, et moi, je sais travailler : allons-nous-en si loin d'ici que cet homme n'entende jamais plus parler de nous.

— Ah! Lucia! et ensuiteî Nous ne sommes pas encore mari et femme! Le curé consentira-t-il à nous diilivrer le certificat d'état libre! (I) Cet homme?... si nous ûtions mariés, oh alors!... >

U) I! cuialo vnrrù egli farci Irt fcde ai siato rtiero? C'est-i-illre, atterttr comme quoi noua sommes libre» l'nn et Tautre, et qu'auriin impCcbcmcat dirimant ne s'oppose à notre mariage.

Nqte du l,-iulu,:ls.ir.

40 LBS FIANOBB SB HAHZO»!.

Lucia ee remit il pleurer ; et tous trois demcurùrcnt un instant plongés dans un profond silence, et dans une attitude de consternation qui contrastait de la manière I& plus pénible avec la ponape et l'éclat de leurs vêtements.

< Écoutez, mes enfants; écoutez mon avis, dit Agnese, après quelques moments de réflexion. Je suis venue au monde avant vous ; et, le monde, je puis me vanter de le connaître un peu. 11 ne faut pas trop s'effrayer, après tout ; le diable n'est pas aussi noir qu'on veut bien nous le dépeindre. A nous autres, pauvres gens, les écheveaux nous paraissent plus emmêlés, parce que nous n'en savons pas trouver le bon bout; mais combien de fois un conseil, un simple petit mot d'un homme qui a étudié... je sais bien ce que je veui dire. Suivez donc mon avis, Renzo, allez à Lecco, infonnezvous-y dn docteur Azzecca-Garbugli (1), racontea-lui... Mais ne l'appelez pas ainsi, pour l'amour de Dieu! c'est un sobriquet. Il faut dire le seigneur docteur... Comments'appelle-t-il donc d^àîOli! tiens, je ne le sais pas, son vrai nom : tout le monde l'appelle ainsi. N'importe : demandez ce docteur grand, aec, pelé, qui a le nez rouge et une envie de fï^mboise sur la joue.

— Je le coimais de vue, dit Renzo.

— Ëb bien ! continua Agnese, voilà ce qui s'appelle nn homme '. Moi, qui vous parle, j'ai vu bien des gens empêtrés comme des poussins dans l'étoupe, et qui ne savaient où donner de la tête; et qui, après avoir passé une heure entre quatre yeux avec le docteur AzzeccarGarbugli (faites bien attention de ne pas l'appeler de ee nom), je les ai vus,di&-je, qui, après cela, s'en moquaient. Tenez ; ces quatre chapons, pauvres bêtes! à qui je devais moi-même tordre le cou pour le banquet de ce soir, eh bien! prenez-les et portez-les-lui; car, chez ces seigneurs, il ne faut jamais y aller les mains vides. Racontez-lui tout ce qui est arrivé, et puis vous verrez que, là, sur le bout des doigts, il vous dira de ces choses qui, à nous, ne nous viendraient jamais & l'esprit, quand bien même nous passerions une année entière à yréflécbir. >

Renzo adopta très-volontiers cet avis, Lucia l'approuva, et Agnese, toute flère de l'avoir donné, sortit, l'une après

(1) Obcrche-chicanah

LBe FIAHCâa TE MAHEOHI. O.

l'autre, les pauvres betes de la mue oO oq les avait engraissées, rassembla les huit pattes , comme si elle eût feit un bonqnet de fleurs, les noua avec une ficelle et les remit dans la main de Renzo qui, après avoir donné et reçu quelques paroles d'encouragement et d'espérance, sortit par une petite porte du jardin, afin de ne pas être remarqué -par les eofantfi qui se seraient mis à courir après lui en criant -. le marié! le marié! Traversant ainsi les'champs ou, comme los gêna du pays les appellent, les lienx, il s'en alla par de petits sentiers, frémissant de rage & la pensée de sa mésaventure, et ruminant le discours qu'il devait faire au docteur Azzecca-Garbugli. Maintenant je laisse à penser au lecteur ce qu'eurent & souffrir en route ces pauvres bêtes ainsi liées, et tenues par les pattes, la tâte en bas, dans }a main d'un homme qui, agité par tent de passions , accompagnait du geste les pensées qui se pressaient en désordre dans son esprit -. dans de certains moments de colère, ou de résolution, ou de désespoir, étendant violemment le bras, il leur donnait de si terribles secousses, qu'il faisait bondir ces quatre maltaeureuses tètes pendantes, lesquelles, faute de mieux, s'escrimaient en se becquetant l'une l'autre, ainsi que cela arrive trop souvent entre compagnons d'infortune.

Arrivé au bourg, il s'informa de l'habitation du docteur; elle lui fut indiquée et il y alla. En entrant; il fut saisi de cette timidité que les pauvres gens dépourvus d'instruction éprouvent à l'approche d'un seigneur et d'un savant : tous les discours qu'il avait préparés s'évanouirent de sa mémoire; mais il jeta un coup d'œil aux chapons, et il reprit courage. Étant entré dans la cuisine, il demanda à ta servante si leseigneur docteur était visible. La servante aperçut les Volailles et, habituée qu'elle était à de pareils présents, elle leur mit la main dessus; mais Kenzo fit mine de vouloir les retenir, parce qu'il désirait que le docteur vît et sût qu'il apportait quelque chose. Le docteur survint justement au moment même où la servante disait -■ donnez-moi ça, et passez ft l'étude. Renzo fit une grande révérence au docteur qui l'accueillit avec bonté et lui dit d'un ton bienveillant : * Venez mon garçon » ; et il le fit entrer avec lui dans l'étude.

Cette étude était une vaste chambre, dont trois des côtés

i.Àt

42 LBS FIANCÉS D£ MA^ZONI.

étaient tapissés de tableaux représentant les portraits des douze Césars; le quatrième était occupé par une grande étagère remplie de vieux bouquins tout poudreux; au milieu, était placée une table surchargée d'assignations, de suppliques , de brochures et d'ordonnances ; autour de la table, trois ou quatre sièges, et, à F un des côtés, un énorme fauteuil à bras, muni d'un dossier haut et carré dont les coins étaient surmontés de deux ornements en bois sculpté qui se dressaient en forme de cornes, et recouvert en cuir de vache fixé par de grosses broquettes, dont quelques-unes, tombées depuis longtemps, laissaient au cuir la liberté de se recoquiller çà et là. Le docteur était en robe de chambie, c'est-à-dire, affublé d'une vieille robe devenue toute crasseuse et qui, bien des années auparavant, lui avait servi dans les jours de grand appa^rat, lorsqu'il allait à Milan plaider quelque grande cause. Il ferma la porte, et encouragea le jeune homme par ces mots : c Mon enfant, exposezmoi votre cas.

— Je voudrais vous dire deux mots en confidence.

— Je vous écoute, répondit le docteur : parlez. Et il s'assit sur son fauteuil. Renzo, debout devant la table, faisant, de la main droite, tourner son chapeau dans la main gauche, reprit : Je voudrais- que vous me disiez, vous qui avez étudié...

— Racontez-moi la chose telle qu'elle est, interrompit le docteur.

— Je vous prie de m'excuser, seigneur docteur : nous autres , pauvres gens, nous ne savons pas bien parler. Je voudrais donc savoir...

— Que Dieu vous bénisse ! vous êtes tous pareils : au lieu de raconter la chose, vous commencez toujours par faire des questions, parce que vous avez déjà votre plan en tête.

— Pardonnez-moi, seigneur docteur. Je voudrais savoir si, en faisant des menaces à un curé pour l'empêcher de celébrer un mariage, on est passible d'une peine.

— Je comprends (dit à part soi le docteur qui, en réalité, n'avait rien compris) ; je comprends. Et aussitôt il prit un air sérieux, mais d'un sérieux mêlé de compassion et de sollicitude ; il serra fortement les lèvres, et en lit sortir un certain son inarticulé qui impliquait un sentiment que ses pre-

LBB PlAHCâB DE HANZOHI. 43

miëreB paroles exprimèrent ensuite d'une manière plus explicite. C'est un cas grave, mon garçon, un cas prôva. Vous avez hien ftiit de vous adresser a moi. C'est un eas aussi clair que le jour, prévu dans cent ordonnances, et... tenez, dans une ordonnance de l'année dernière, du seigneur (iouvemeur actuel. Attendez un instant; je vais de suite vous la ftiire voir et toucher du doigt. »

Et, cela disant, il se leva de son fiiuteuil et fourra les mEÛns dans ce chaos de paperasses, les mettant sens dessus dessous, comme s'il eût jeté du blé dans un boisseau.

«Où diable est-elleî arrive, arrive donc! Il faut avoir tant de choses soQs la main ! mais elle ne doit pas être loin, assurément; car c'est une ordonnance très-importante. Ah! )a voici, la voici. 11 îa prit, la déploya, regarda la date et, ayant pris un air encore plus sérieux, il s'écria : Du 15 octobre 1627 ! Effectivement, aile est do l'année dernière; ordonnance toute fraîche ; ce sont celles qui font le plus peur. Savez-vouB lire, mou en&utT

— Quelque peu, seigneur doctfiur.

— Eh bien! suivez-moi de l'œil, et vous verrez. »

Et, tenant en l'air l'ordonnance toute grande déployée, il

commença à lire, glissant rapidement et presque sans arti-

. culer, sur certains passages, et appuyant distinctement et

avec beaucoup d'expression sur certains autres, suivant le

besoin,

«Bien que par l'ordonnance publUe par l'ordre du seigneur Dut de Fcrta, en date du 14 décembre 1630, et con/irmÉe par l'Illustrissime et BweeUentissime Seigneur, le Seigneur Gonzala Fernandez de Cordova, et cœtera, il uit été pourvu pariles moyens extraordinaires et rigoureux à la répression des actes de violence, de concussion et autres actes vexatoires que d'aucuns osent commettre contre ces Vassaux si dévoués de Sa Majesié; ce nonobstant, la fréquence de ces excès et la malignUé, et cœtera, se sont accrues à un tel point, que Son Ex.cellence s'est vue dans la nécessité, et cœtera. Cest pourquoi, ayant pris l'aois du Sénat et d'une Junte, et cœtera. Elle a résolu de publier laprf.- KKte.

Et, pour commencer par les actes vexatoires, l'expérience ayant démontré qu'un griiHd nombre d'individus, aussi bien dans les villes que dans ks campagrics, entendez-vous î de i»t État, se

livrent tyranniqnement à des c(mcussion$, et oppriment les faibles de mille manières^ comme, par exemple, en les c&ntraignant par la violence à faire des contrats d'achats, deg fermages, et cœ^ tera : où est-oe donc? ah! voici; écoutez : à faire ou à ne pas faire tels maiiages, . . . Hein ?

— C^est mon cas, dit Renzo.

— Écoutez,' écoutez ; il y a bien autre chose encore ; nous verrons ensuite la peine : à porter ou à ne pas porter témoignage; à ce que celui-ci ait à quitter le lieu qu'il h<ibitei et cœtera ; à ce que celui-là acquitte une dette; à ce que cet autre ne le puisse molester ; à ce que tel autre soit forcé d'aller moudre à leur moulin : tout cela n'a rien à faire avec nous. Âh! nous y voilà : à ce que ce prêtre ne puisse faire ce à quoi l'oblige son ministère, ou soit forcé de faire des choses qui ne sont pas deson ressort,..» Hein?

— On dirait qu'ils ont fiait l'ordonnance exprès pour moi.

— Hein? n'est-il pas vrai? Écoutez, écoutez : et autres semblables violences provenant^ soit de feudataires, de gentils hommes, de gens du peuple ou de la plèbe. Personne n'y échappe, ils y sont tous : c'est comme la vallée de Josaphat. Maintenant écoutez la peine. Bien que tous ces méfaits et autres semblables, soient prohibèspar les lois déjà eanstantes; néanmoins, étant dans la nécessité de recourir à de plus grandes rigueurs. Son Excellence, sans déroger par la présente, et cœtera, ordonne et exige que, envers les contrevenants en quelque point que ce soit aux chefs drdessus ou autres semblables y il soit procédé par tous les juges ordinaires de cet État à des peines pécuniéres et corporelles, depuis la déportation et les galères jusqu'à lapeine de mort... Petite bagatelle! à la discrétion de Son Excellence ou du Sénat, selon la nature des cas, des personnes et des drconstances. Et ce ir-ré-mis-si-ble-ment et avec la dernière rigueur y et cœtera. Y en art-il, hein, des affaires? Et voyez ici les signatures : Gonzalo Fetmandez de Cordova; et plus bas : Platonus ; et puis ici : Vidit Ferrer : il n'y manque rien. »

Tandis que le docteur lisait, Renzo le suivait lentement de l'œil, cherchant à pénétrer le sens clair .des phrases et & saisir tout particulièrement au passage ces paroles magi* ques qui lui semblaient devoir être sa planche de salut. Le docteur, voyant son nouveau client plus attentif qu'effrayé, ne revenait pas de sa surprise. Ce doit être quelque madré

CoqDtn, quelque bravo de profession, se disait-il ft lui-même. < Ah ! ah! lui dit-il ensuite, vous vous êtes donc fait raser letoupettVous avez agi de prudence;toutefois, puisque tous vouliez tous mettre entre mes mains, la chose n'était Traiment pas nécessaire. Assurément votre cas est grave; mais vous ne savez pas les tours de force que je suis capable de faire, au besoin, pour sauver un client. >

Pour bien comprendre cett« sortie du docteur, il faut sa-' voir ou plutôt se' rappeler qu'ft cette époque les bravi de profeseiou et les malfaiteurs de toute espèce avaient coutume de porter nu long toupet qu'ils abaissaient ensuitesur le visage, comme une visière, lorsqu'ils étaient sur le point d'attaquer quelqu'un, an cas où ils jugeaient nécessaire de se déguiser, et si l'entreprise était de celles qui exigeaient tout & la fois force et prudence. Les ordonnances n'étaient pas restées muettes A l'égard de cette coutume. Son Excellence (le marquis de la Hynojosa) ordonne que quiconque portera les cheveux assez longs pour lui couvrir le front jusqu'aux sourcils inclusivement, ou bien portera des tresses soit devant, soit derrière les oreilles, encourra une amende de (rois cents iats; et, s'il est insolvable, la peine de trois avs de galères, pour la première fois, et, en cas de récidive, outre la peine ei-dessus, une plus grande encore pécurtiaire et corporelle, à la discrétion de Son Excellence.

Au cas, toutefois, oii l'on serait affecté de calvitie, ou pour tout autre motif légitime, soit de difformité, soit de cicatrice, il tera permis aut personnes qui en seront atteintes, eu égard à la décence et -par considération pour leur lanté, de porter les cheveux juste aussi long qu'il sera nécessaire pour cacher ces défauts, et rien déplus; et il demeure expressément «nf«niiu queceluiqui, abusant de celte permission , viendrait à dépasser les limites tracées par la bienséance ou par la stricte nécessité, se rendrait passible de la peine édictée contre les autres contrevenants.

Il est aussi, par ordre de Son Excellence, enjoint aux barbiers, sous peine d'une amende de cent écus et de trois traits de corde à leur donner en place publique, et de peine encore plus grande, même corporelle, à la discrétion, comme dessus, de ne laisser à ceux qu'ils tondront aucune espèce des susdites tresses, toupets, boucles, ni de cheveux plus longs que d'ordinaire, pas pl'is fUr le front que sur les tempes, ni derrière les oreilles ;

mais qu'ils aient à les couper tous d'égale longueur, comme dessus; le cas des chauves ou autres infirme^ excepté, ainsi qu'il vieyit d'être dit.

Le toupet était donc presque une partie de l'armure et un signe distinctif des bravaches et des malfaiteurs; d'où leur est venu ensuite le nom de toupets (ciuffi) par lequel on les désignait communément. Cette appellation est restée et subsiste encore dans le dialecte lombard,, quoique avec une signification beaucoup plus adoucie; et il n'y a peut-être pas un seul de nos lecteurs milanais qui ne se souvienne d'avoir, dans son enfance, entendu, soit ses propres parents, soit son maître d'école, soit quelque ami de la maison ou quelque vieux serviteur dire de lui : c'est un toupet (un ciuffo), c'est un petit toupet (un ciuffetto),

€ En vérité, et foi de pauvre garçon, répondit Renzo, je n'ai jamais de ma vie porté de toupet.

— Nous n'en ferons rien, reprit le docteur en hochant la tête et en souriant d'un air tout à la fois malicieux et im* p^,tient. Si vous n'avez pas confiance en moi, nous n'en ferons rien. Celui qui ment au docteur, voyez-vous, mon enfant, est un imbécile qui sera forcé de dire la vérité au juge. A un avocat, il faut lui raconter les choses claires et nettes : c'est notre affaire ensuite de les embrouiller. Si vous voulez que je vous vienne en aide il faut tout me dire depuis A jusqu'à Z, le cœur sur la main, coname à votre confesseur. 11 faut d'abord me nommer la personne qui vous adonné la mission : ce ne peut être naturellement qu'un personnage important; et, dans ce cas, j'irai moi-môme lui faire une visite, un acte de convenance. Je n'irai pas lui dire, bien entendu, que vous m'avez raconté que c'est de lui que vous avez reçu cette mission : fiez-vous à moi. Je lui dirai que je viens implorer sa protection pour un pauvre jeune homme calomnié. Et, de concert avec lui, je prendrai toutes les mesures nécessaires pour conduire l'affaire à bonne fin. Vous comprenez bien que, en se sauvant lui-même, il vous sauvera aussi. Que si maintenant cette équipée est une afl'aire qui vous soit toute personnelle, eh bien ! je ne me dédis pas pour cela : j'en ai tiré d'autres de bien plus mauvais pas... Pourvu que vous ne soyez pas allé vous heurter à quelque personnage considérable, entendons-nous bien, je m'engage à vous tirer

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