‹ Les filigranesChapitre 6 sur 156 · AVANT-PROPOS XII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XII

deux fragments de lettres que nous adressait de Turin le général Dufour, un des explorateurs les plus assidus des archives savoyardes ; la première, en date du 15 septembre 1879, disait : « je m'occupe moi-même, depuis quelques années, de recueillir ce que je rencontre sur les anciens papiers et papeteries de notre Savoie et J'ai déjà réuni un millier, à peu près, de filigranes ou marques dans la pâte du papier; mais avec tout cela je ne puis arriver à aucune conclusion »; puis dans une seconde lettre, en date du 29 février 1880, il ajoutait : « rebuté par les difficultés et par le résultat insignifiant que peut donner la réunion ou collection de ces innombrables marques que l'on rencontre dans tous ces volumes in-f° de nos comptes de trésoriers, des protocolles de notaires, ete., etc., et dont les cahiers proviennent des différentes fabriques de France et d’Italie, et qui sont d'ailleurs presque toutes les mêmes que celles qui ont été déjà publiées par ceux qui se sont occupés de semblable matière, et qui ne sont arrivés à aucune conclusion’ j'ai dû suspendre ce travail... Il m'en coûte certainement de devoir vous avouer cette défaite... etc. ». Fallait-il, à l'exemple du général Dufour, abandonner les recherches? Non certes; car nous avions acquis le sentiment très net que le filigrane était un instrument précieux pour fixer la date d’un document écrit sur papier, et que, lors même qu'on continuerait à ignorer leur provenance, les marques du papier en ellesmêmes, offraient un intérêt suffisant pour qu'il valût la peine d'en constituer un recueil. Nos prédécesseurs avaient trop demandé; on n'arrache pas du premier coup le secret des choses. Le tort de quelques-uns d’entre eux a été aussi de conclure trop vite et sur des données insuflisantes. Les résultats hâtifs et incomplets ainsi obtenus avaient jeté des doutes sur l'importance et la valeur des filigranes dans l'esprit de beaucoup de personnes, même parmi les archivistes. 11 fallait non seulement relever des marques, mais y joindre la connaissance des anciennes fabriques de papier, en recueillant soigneusement tout ce que l’on sait à leur sujet. Ce système est celui qui doit apporter le plus d’éclaircissements sérieux à l'étude et à la compréhension des filigranes. Bien loin donc d'abandonner l’entreprise, nous décidämes de ne pas limiter l'enquête à la Suisse et à ses environs immédiats, mais de l'étendre à toute l'Europe. Par l'Europe, il faut entendre celle où l’on à fabriqué du papier avant le XVIT° siècle ; on doit par conséquent en exclure la Turquie et la Grèce, la Russie!, la Suède, la Norvège et le Danemark?. Nous avons également laissé de côté l'Angleterre, parce que l’industrie papetière ne s'y est pas développée de bonne heure, malgré l'existence durant quelques années (de 1496 à 1507) du battoir de John Tate à Ilerford et malgré quelques autres tentatives isolées, dont celle de John Spilmann à Dartford, en 1588, est la plus connue. L'Espagne, elle aussi, a été écartée, parce que dans les régions de la France qui l'avoisinent : à Perpignan, à Tarbes, à Pau, à Bayonne, nous n'avons pas rencontré de filigranes espagnols. De mème dans les nombreux documents émanant de la chancellerie espagnole qu'il nous a été donné de voir en France, en Italie, en Autriche et aux Pays-Bas, il ne s’est trouvé que des papiers italiens ou français. Il a fallu conclure de ces deux faits que l'Espagne, aux XV' et XVI° siècles, ne produisait pas assez de papier pour pouvoir en exporter* et n’en fabriquait pas d’assez belle qualité pour satisfaire aux exigences de son administration. On sait d’ailleurs que, pendant plusieurs siècles, la France et l'Italie (Bordeaux et Gênes en particulier), ont importé en Espagne des quantités considérables de papier.

Les recherches se sont donc étendues sur l'Italie, la France, l'Allemagne, l'Autriche-llongrie, la Suisse, la Belgique et les Pays-Bas. Ce dernier pays a été compris dans nos investigations, bien que

son plus ancien moulin à papier connu soit de la dernière décade du XVI' siècle. Nous avons visité

! Malgré l'existence éphémère en 1576 d'un battoir disparu peu après.

? Dans ce dernier pays les premières papeteries à Aarhus et à Staggerup n'ont été concédées qu'en 1635 et 1637.

3 Juan Bermudo, dans son Libro Umado declaracao de instrumentos musicales. imprimé à Ossuna, en 1555, dit que son ouvrage comprenait six parties, mais qu'une des causes pour lesquelles cette sixième partie wa pas été imprimée, est le manque et cherté du papier qui est telle que, dans un autre temps, il valait trois fois moins.

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