XVI AVANT-PROPOS
consulter. L'indication que peut fournir un filigrane, qu'on ne l’oublie pas, n’est qu'approximative, car il peut arriver qu'une variété recueillie postérieurement à une autre, lui soit pourtant antérieure en date. |
La fabrication et l'emploi d'un papier muni d'une certaine marque ne sont contemporains que dans les localités où il a été usité d’une manière suivie, notamment dans les villes qui possédaient un battoir, et un seul, dans leur voisinage immédiat. C'est dans ces régions privilégiées que l’on peut établir un ordre chronologique rigoureux des variétés d’un même filigrane.
IlL'est essentiel, pour juger sainement des filigranes et les comparer entre eux, de les reproduire avec une grande exactitude. Le mieux serait de le faire par les procédés photographiques, mais cela est long, coûteux et souvent impossible, Dans beaucoup de papiers, la marque est indistincte, mal venue, et a été plus ou moins effacée par les opérations du couchage, du relevage, du séchage et du collage de la feuille. Ailleurs l'écriture tombant sur le filigrane en cache partiellement les contours et ne permet pas de le calquer avec précision. Néanmoins, nous avons apporté à ce travail ingrat et fastidieux, une conscience scrupuleuse, et, sous le rapport de la fidélité, les dessins de ce recueil offrent tout ce qu'on peut raisonnablement exiger.
Le système de réduction qu'ont employé quelques auteurs, en particulier Rauter et Urbani, ne permet pas une comparaison rigoureuse ; ce mode de faire ne donne que des résultats approximatifs. Se borner à décrire les marques ainsi que l'ont fait Castan ! et Gauthier ? est encore plus défectueux ; une description même minutieuse étant insuflisante pour représenter un dessin dont les moindres détails ont souvent de l importance. Ubhlirz? a été plus sagace en disant que tel de ses filigranes était semblable à celui publié par tel auteur sous un n° indiqué. C'est un exemple qui est à imiter. Il va donc sans dire qu'aucun de nos dessins n’a été réduit dans ses dimensions.
Nous avons enfin utilisé du mieux possible les travaux de nos devanciers. Malheureusement une comparaison absolue entre leurs publications et notre recueil n’est pas toujours facile, parce que les auteurs ne donnent pas certaines indications relatives à la vergeure, aux pontuseaux ou aux oraveur.
Souvent encore ce sont des réductions qui ne donnent pas du filigrane une idée suffisamment exacte.
dimensions du papier. Parfois aussi leurs dessins sont imparfaits ou bien embellis par le
Quoi qu'il en soit, les lecteurs trouveront de nombreux renvois aux ouvrages de nos prédécesseurs; il nous est même arrivé d'emprunter aux plus modernes d’entre eux des marques que, personnellement, nous n'avions pas rencontrées, et cela dans le but de faire de cette publication un dictionnaire aussi complet que possible. Sans espérer d'avoir réuni tous les filigranes antérieurs à 1600, nous croyons cependant qu'aucune marque importante n'a échappé à ces investigations. Notre désir a été de faire un recueil sommaire général, ce qui n'empêchera pas, mais facilitera au contraire, la formation d'autres recueils régionaux, en permettant aux chercheurs d'élaguer les marques étrangères pour porter toute leur attention sur les filigranes indigènes.
Les archéologues et les antiquaires trouveront dans ce livre des indications utiles sur la forme des ustensiles, des outils et des armes aux XIV°, XV' et XV[° siècles. L'artiste et l'artisan pourront puiser des motifs et des exemples de décoration et de stylisation, dans cette iconographie de l’art du papier.
Les historiens y rencontreront des données nombreuses, quoique d’un intérêt inégal, sur une des industries qui a le plus contribué au développement de la civilisation et à la culture générale de
l'Occident. Les fabricants de papier y relèveront des renseignements sur les usines qu'ils exploitent,
1 Calalogue des Incunables de la Bibliothèque de Besancon. Besancon, 1893.
? Inventaire sommaire des Archives dépar tementales du Doubs. série B.
% Urkunden und Regesten aus pee Archive der k. k Reichshaupt- und Residensstadt Wien, im Jahrbuch der Kunst und histor. Sammlungen des Kaiserhauses, &. XNI, XVII et XVIII, Vienne. 1895-97.
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souvent sans en connaître les origines, ainsi que sur la vie intime et les anciens usages de leur corporation. Les archivistes, bibliothécaires, collectionneurs de gravures anciennes, de manuscrits et d’autographes, feront de ce recueil un instrument de contrôle au sujet duquel on nous permettra de donner ici quelques développements. Dès que la science s'est occupée des filigranes — il y a de cela un peu plus d'un siècle — on a pressenti que ces marques, qui ont de tout temps attiré la curiosité des scribes!, pourraient aider à fixer l’âge et la provenance du papier qui les porte. Sotheby? a, le premier, essayé de s’en servir pour préciser la date et l'origine des livres xylographiés, mais ne disposant pas d’un matériel suflisant et manquant des points de comparaison nécessaires, il n’a qu'imparfaitement réussi dans sa tentative, ainsi qu'il en convient lui-même. Malgré cet insuccès relatif, bien des esprits sérieux ont continué à penser que les filigranes, lorsqu'ils seraient mieux connus, pourraient devenir un auxiliaire précieux pour les paléographes.
En 1859, Vallet-Viriville* s’exprimait ainsi : « Les filigranes étudiés, comparés avec soin, doivent nous dire, après une enquête suflisamment approfondie, et d'une façon plus ou moins précise ou ponctuelle, quel est l’âge et l'antiquité d’une feuille marquée de tel ou tel filigrane ; ils doivent nous apprendre aussi quel est le lieu où un papier a été fabriqué... Il s'agit donc de dresser un registre exact des marques employées par les papetiers en divers lieux et en divers temps. Supposez un pareil registre dressé : la science a conquis un instrument d'investigation ou de contrôle des plus utiles pour scruter l’âge, le pays, l’origine et enfin l'authenticité d'une multitude de monuments aujourd'hui douteux; monuments écrits pour l'histoire, pour la littérature, ou dessinés t par la main des artistes. »
Toutefois, l'étude des marques du papier était alors trop peu avancée pour que Wattenbach”, par exemple, lui ait fait une place dans son ouvrage classique. Dès lors, si les auteurs de manuels de paléographie ont abordéle sujet, c’est d’une manière très succincte et sans y attacher une grande importance. Cependant, toutes les personnes qui, de près ou de loin, se sont occupées de manuscrits savent combien il est difficile d'en fixer la date lorsqu'on ne possède d’autres renseignements que ceux fournis par l'écriture elle-même, à savoir la forme des lettres, les abréviations et le style du document. Likhatscheff, avec une science que nous ne possédons pas, démontre dans la préface de son ouvragef combien ces données sont peu sûres. Il cite des estimations de date, faites par des hommes également compétents, pour le même manuscrit, et qui varient de deux, trois et même quatre siècles! Il cite d’autres auteurs, qui plus prudents, se bornent à une indication vagué, telle que : ms. du XIV-XV°, ou ms. du XV° au XVI° siècle. Ceux-ci reconnaissent par cela même que l'écriture seule, dans bien des cas, ne permet pas une détermination plus précise. La date approximative que l'écriture ne fournit pas, l'examen du papier et de ses filigranes la donnera. Disons en passant que, pour comparer deux filigranes, il ne suffit pas de les examiner l’un à côté de l’autre ; on doit les calquer soigneusement tous deux et superposer ces calques pour voir s'ils concordent exactement ou s'ils diffèrent. Pour bien calquer un filigrane, il faut, lorsqu'on a affaire à une feuille de papier isolée, la plaquer contre la vitre d’une fenêtre. Mais lorsque, et c’est le cas le plus fréquent, on doit relever la marque dans un volume relié, on est obligé d’abord de chercher le feuillet où cette marque apparaît de la façon la plus distincte, puis de placer le volume sur une table,
près d’une fenêtre, en pleine lumière, à hauteur d'œil et de soutenir le feuillet choisi par une plaque
1 Il n'est guère de dépôt d'archives où nous n’ayons eu la preuve de cette curiosité, dans le fait que, sur quelque page blanche de la fin d'un volume, le filigrane a été rendu plus visible par un tracé à la plume ou au crayon.
? Principia typographica. Londres, 1858, 3 vol. 4°. À
$ Notes pour servir à l'histoire du papier, parues dans la Gazette des Beaux-Arts, 1859, n9 du 15 mai, p. 230.
4 Nous ajouterons : Ou gravés.
5 Das Schriflwesen im Müttelalter, 2me édit., Leipzig, 1875.
® La signification paléographique des filigranes (en russe). St-Pétersbourg, 1899, p. IT ets.