RÉGÉNÉRATION DE LOVELACE-CLUB
Quelques semaines s’étaient à peine écoulées, lorsque la politique européenne commença à souffler en tempête. Vers le milieu du mois de juillet 1870, les membres de Lovelace-Club furent convoqués par le président en Assemblée générale extraordinaire.
Amaury fut invité à prendre la parole et à donner son avis sur le rôle du club, dans l’éventualité d’une guerre qui semblait imminente et fatale.
— Messieurs, dit-il, nous sommes tous unis par les liens d’une loyale camaraderie, mais non parles parentés d’intérêts et les affinités politiques. Dans les circonstances actuelles eten vue des événements qui se préparent, il est nécessaire de rendre à. chacun sa liberté d’action, et de suspendre jusqu’à nouvel ordre les engagements pris les uns envers les autres. A cette heure, notre trait d’union n’est plus le plaisir. Sanspré'ugcr l’avenir.
il est permis de supposer que la guerre avec l’étranger peut amener des changements intérieurs. Nous sommes donc à la veille d’être séparés par le jeu des événements, aussi bien par cette guerre qui nous dispersera, que par une révolution qui nous jetterait dans des camps étrangers. Les amitiés particulières n’ont jamais engagé les doctrines. Pour mon compte, je ne pourrais jamais combattre personnellement un de mes compagnons. C’est dans cette pensée que je propose, et comme votre président, et comme votre ami, de ne pas oublier les bonnes traditions du Club, attendu que le Plaisir n’a jamais été l’ennemi du Devoir.
Ces simples paroles avaient gagné tous les suffrages, et on se sépara avec la promesse de se retrouver.
Nous franchirons d’un trait le récit des événements divers qui s’accomplirent dans l’intervalle, du milieu du mois de juillet à la fin du mois d’août.
Amaury ne voulut pas quitter Paris, et Lucie obtint d’y rester avec lui.
Helen se rendit à Londres, avec Gabrielle et Sylvanie.
Thibaut était parti en Vendée, avec la mission d’organiser un corps de volontaires. Henri, Gontran, Robert et Vert-Vert devinrent ses premiers auxiliaires.
Ils le rejoignirent dans la Gàtine, sur la lisière du Bocage, et c’est de là que partit une petite phalange de cinquante cavaliers, tous jeunes gens de famille, énergiques, braves, armés et équipés à leurs frais, et qui
opérèrent en qualité d’éclaireurs de l'armée de la Loire.
I.e bulletin de leurs expéditions est du domaine historique de la défense provinciale. Nous n’en mentionnerons qu'un simple épisode, qui se rapporte plus directement à l’action générale du roman.
Après la reprise d’Orléans, un peu d’espoir était rentré dans les âmes ; mais il ne devait pas être de longue durée ; ce n’était qu’une aurore boréale à la lueur froide et rapide.
Les cinq membres de Lovelace-Club lui durent quelques journées de repos et de loisirs forcés. Si cette gaieté, cette bonne humeur toute française n’avait pas encore repris ses droits, ils étaient de ceux qui ne voulaient pas s’attrister, et ils avaient le droit de sourire à la mort et à la mauvaise fortune. Pendant qu’on organisait des armées nouvelles, ils se trouvèrent cantonnés provisoirement dans une ville du centre, jusqu’à lareprise active des opérations. C’est dans ce court intervalle qu’arriva l’unique aventure digne d’être enregistrées dans les annales du club.
On les avait logés dans une maison absolument vide, connue dans la ville sous ce nom ; La Tour.
La rue, située près des remparts et peu fréquentée, avait des arcades à la mode italienne. En face était un parc planté de grands arbres au milieu desquels s’élevaient deux ou trois cèdres magnifiques.’ Au-dessus de la porte était sculpté le soleil de Louis XIV, qui
LES FIIXES D ENFER
donnait l'àge de la maison. L'extérieur n’avait rien de particulier, si ce n’est que la porte était en fer ouvragé, et que les fenêtres du rez-de-cliaussée étaient grillées, de barreaux derrière lesquels on apercevait des vitres enchâssées dans leurs hexagones de plomb.
Le premier soir de leur installation, Henri avait commandé à souper chez un restaurateur de la ville. Ils s’étaient installés dans les chambres du deuxième étage. L’une d’elles, plus spacieuse que les autres, était meublée avec luxe. Il fut convenu tout d’abord quelle ne serait pas occupée, et servirait de salon commun pour se rassembler ou recevoir.
Les choses ainsi réglées, un garçon arriva à neuf heures précises avec une voiture chargée d’un souper complet : comestibles, linge, vaisselle et accessoires. Ce garçon avait une tournure irréprochable et des allures tout à fait diplomatiques, habit noir bien coupé, cravate correcte et gants blancs. Malheureusement, il avait les cheveux frisés et les gants étaient en coton, sans quoi il aurait eu l’air d’aller à la noce.
— Garçon, dit Henri, qui avait traité la question du menu, qu’est-ce que c’est que mademoiselle Rébccca ? Ce malin j’ai demandé mon chemin, et on m’a dit : « Tout droit; vous verrez mademoiselle Rébccca. » Je n’ai rencontre personne. Est-ce une voisine? Est-elle jolie ? Peut-on l’inviter à souper ?
— Mademoiselle Rébecca, répondit flegmatiquement
le garçon, est la statue de la fontaine que monsieur a pu remarquer au bout de la rue qui conduit à la cathédrale.
— Ah ! Ah ! Rébecca à la fontaine... C’est juste. Mademoiselle Rébecca, très-spirituel. Je n’aurais pas trouvé cela tout seul. Cette demoiselle est assurée contre l’incendie.
— Moi, dit Robert, j’ai fait connaissance ici d’une autre demoiselle qui s’appelle Léa. Après avoir longtemps cherché, j’ai fini par trouver un calembour latin : « .4 Lca,jacta est. » Elle n’a pas compris non plus.
— Tout va bien, reprit Henri en voyant l’ordonnance
du repas qui prenait une tournure sérieuse. Ma parole, on a tort de croire qu’en dehors de Paris, il n’y a que des villages. Est-ce qu'un cabinet particulier est comparable à ce salon ? Avez-vous vu un souper mieux servi et plus confortable ? Je propose de voler des excuses à la province Un toast à la province... Gar-
çon, il me semble avoir vu un fin sourire voltiger sur vos lèvres. Je vous autorise à l’expliquer.
— Monsieur voudra bien m’excuser si je me suis permis cette liberté; mais, quand on a servi chez Bignon, on n’admire pas les restaurants de province.
— Plein de dignité, dit Robert, inventeur de A Léo jacta est. Il est évident que, si nous soupons dans un salon et servi par un maitre-d’hôtel de chez Bignon, il n’est peut-être pas indispensable de voter des excuses à la province. D’abord Léa est inférieure aux cocottes de troisième ordre. Je maintiens Paris.
— Maintenons Paris, dit Contran avec un soupir.
— Garçon, reprit Robert sans tirer aucune vanité de son triomphe, pourquoi n’êtes-vous pas militaire ? Il y a un décret de Tours.
— Oui, mon capitaine, répondit le garçon en tendant les jarrets, je fais partie de la levée des hommes de quarante ans. Comme je suis marié, on ne m’a pas ■encore appelé.
— C’est différent. Comment vous appelez-vous?
— Jean, mon capitaine.
— Robert, pourquoi n’as-tu pas amené Léa? interrogea le lieutenant Thibaut.
— Impossible. Elle habite avec sa famille, et à dix heures, elle rentre chez sa mère.... Garçon, vous souriez.... est-ce que vous connaissez mademoiselle Léa ?
— Dans les petites villes, répondit le garçon, on connaît un peu tout le monde. Je crois que si monsieur avait invité mademoiselle Léa, elle serait venue. Il n’est que neuf heures et demie, elle ne demeure pas trèsloin, je puis la faire prévenir.
— Non, non, inutile.... Elle m'attristerait, ajouta Robert en vidant son verre.... Trop de famille.... Voilà des huîtres exquises. C’est un banc d’honneur.
— Marennes est si près, dit le garçon. Avant le siège de Paris, il était difficile d'en avoir ici. La pêche est affermée par les expéditeurs de la Halle. Nous avons des palourdes. Ce coquillage est très-délicat. Il est si commun que je n’ai pas osé en proposer à ces messieurs.
J’en apporterai, si ces messieurs soupent encore à la Tour.
— Souper à la Tour ! exclama Robert, voilà qui sonne bien. C'est vrai, ma parole, j’avais oublié le nom de la maison. Messeigneurs, faites-moi raison, nous soupons à la Tour. Il est dix heures, tout est calme, garçon du Grand-Seize, versez !
— Gautier d’Aulnay !
— On m’assassine !
— C’étaient des grandes dames, ah ! c’étaient de trèsgrandes dames, messeigneurs.... Les mains étaient blanches, les chairs de satin éclataient dans les corsages, les yeux brillaient sous les masques de velours et... il l’assassina, l’infàme !... Pour mon compte, je regrette Marguerite de Bourgogne. Dans ce temps-là, on pouvait étrangler une femme avec ses cheveux personnels, et je soupçonne que Léa serait impropre à ce genre de supplice.... Quel drôle de pays, hein ? Il y a sur les remparts les mêmes canons que du temps de Louis XIV, les mêmes murailles, et un arsenal ! Et maintenant, à la tour de Nesles ! Il y a cette nuit une orgie à la Tour. Demain, le fleuve charriera bien des cadavres.
A la suite de cette tirade, Robert ouvrit son portefeuille, examina la photographie de mademoiselle Léa, et murmura : « Tant pis, je ne veux plus »...
— Au fait, garçon, d’où vient le nom de cette maison : la Tour ?
LES FILLES d’eNFER
— Je ne saurais pas trop vous dire son histoire, monsieur. Je me rappelle seulement avoir servi à souper une nuit dans cette chambre. Quelqu’un a raconté qu’autrefois un gentilhomme très-riche avait fait construire cette maison pour s’amuser, et qu’il lui avait donné ce nom-là.
— Comme détails historiques, c’est assez vague ; d’après ce que vous dites, son histoire actuelle est intéressante. C’est donc une tradition de souper ici?
— Mon Dieu, monsieur, je suis garçon, et n'ai pas le droit de dire tout ce je que vois.
— Je ne vous en blâme pas. La discrétion est une vertu professionnelle; mais, pour nous, qui sommes ici en passant, cela ne tire pas à conséquence, et personne ne le saura.
— Cette maison, monsieur, était inhabitée à cause de sa mauvaise réputation. On racontait des histoires de revenants, des bruits qu’on entendait la nuit. Personne ne voulait louer. Le propriétaire ne pouvait même pas trouver à la vendre. Alors des jeunes gens de la ville s’étaient cotisés, et avaient loué toute la maison presque pour rien. Chacun avait une clef, et, de temps en temps, ils venaient souper ici. J’avais le mot de passe ; maintenant,, depuis la guerre, il n’y vient personne.
— Quel était le mot de passe ?
— Quand quelqu’un avait ouvert et refermé la porte d’entrée, il sonnait à la seconde porte qui est dans le
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couloir. On lui disait : La Tour, et il répondait : Prends garde.
— Très-bien, tout cela est extraordinairement curieux. Il est regrettable que Marguerite de Bourgogne soit morte... Voilé un beau feu.
Le capitaine Robert se disposait à porter le fer dans un poulet de grain, quand un coup de sonnette trèsénergique retentit dans le couloir d’entrée.
— Jean, voyez.
— Il est certain, dit Robert, que la personne qui vient de sonner a une clef de la porte d’entrée. C’est sans doute un des mystérieux Chevaliers de la Tour.. ~ Tu disais donc, cher Mateo ?...
Jean reparut.
— Messieurs, dit-il, je me suis présenté à la petite porte. J’ai dit : « La Tour. » Une voix de femme m’a répondu : « Prends garde ! » J’ai ouvert. Dois-je faire entrer ?
— Certainement.
La porte s'ouvrit et livra passage à une jeune femme, enveloppée dans un grand châle écossais, et portant à la main un nécessaire de voyage.
A son entrée, elle jeta un regard surpris sur les convives qui s’étaient levés.
— Pardonnez-moi, messieurs, dit-elle avec une entière franchise de ton et d’allures. Je ne vois pas ici la
personne que je comptais y trouver et qui devait m'attendre.
— Madame, dit Robert en faisant un pas de son côté, la municipalité nous a logés ce matin dans cette maison, et nous regretterions d’ètre la cause bien involontaire d’un changement dans les habitudes 7 de ses hôtes...
— Je n’habite pas cette ville, monsieur; j’arrive de Libourne.
— Si notre prière n’est pas indiscrète, madame, nous serions heureux de vous offrir l’hospitalité.
— J’accepte volontiers, messieurs.
— Jean, un couvert.
Sur ces mots, elle ouvrit une porte de communication et entra dans une pièce voisine.
Elle en sortit au bout de quelques minutes, dans un costume de velours bronzé, s’assit sans façon à la droite du capitaine, et se mit à souper avec appétit.
La conversation reprit son cours, et bientôt régna cette familiarité charmante qui est la franc-maçonnerie des gens du monde.
— Rien n'a ôté changé ici, dit l’étrangère promenant un regard de connaissance autour de la chambre. Il y avait longtemps que je n’étais venue à la Tour.
Les convives semblaient attendre respectueusement une confidence.
— Il y a trois ans, reprit la jeune femme, je suis en-
trée ici pour la première fois. J’étais curieuse comme une nouvelle veuve, et on m’avait raconté tant d’histoires sur la Tour que je voulais la voir. Depuis cette visite, je l’avais presque oubliée, lorsque je reçus une lettre d’un ami. Il m’annonçait son départ pour l’armée de la Loire et me demandait un rendez-vous. Il eût«été cruel à moi de ne pas répondre à ce dernier souvenir. Il n’est pas venu, ajouta-t-elle avec un léger soupir; sans doute il n’a pas eu le temps de m’attendre, et il aura rejoint les volontaires de la Vendée.
— Il n’est pas impossible de lui faire passer de vos nouvelles, dit le capitaine Robert en versant à boire à sa voisine.
— Je suppose qu’il a reçu ma lettre. Il sait que je serais venue lui dire adieu. Que pourrais-je lui apprendre? Nous n’avions l’intention ni l’un ni l’autre de re-
nouer une liaison, et il ne doute pas de mon amitié.
— Nous remercions le hasard qui nous favorise de votre présence, madame, et nous aurions cédé la place de bien grand cœur... Il y a pourtant des mortels qui sont aimés ainsi... ajouta Robert d’un air découragé.
— Mais je ne l’aime pas, dit l’étrangère ; c’est un ami, un excellent ami.
— Si encore vous vous appeliez Marguerite, si vous étiez duchesse de Bourgogne...
Elle l’interrompit par un rire franc et sonore.
— Capitaine, dit-elle, vous êtes un homme charmant.
— Je le sais bien, madame.
— Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?
— Je prends tout ce qu'on me donne, madame, et je suis sans ambition.
— Eh bien, ne buvez pas tant.
— Je ne boirai plus, madame.
— Je ne vous demande pas cela; mais vous ne vous apercevez pas que vous buvez au hasard dans tous les verres qui sont devant vous, et même je remarque que vous venez de boire dans le mien.
— Jean, donnez un autre verre.
— Ce n’est pas la peine.
Une discussion stratégique s’était engagée entre les trois compagnons du capitaine Robert. Sa voisine se pencha à son oreille et lui dit :
— Savez-vous s'il y a un train ce soir pour Poitiers?
— Je vais envoyer à la gare, répondit-il en se levant.
Il s’approcha de Jean, qui se tenait à distance, et sortit un instant pour lui donner un ordre.
En rentrant, le capitaine Robert, au lieu de reprendre sa place, alla s’étendre sur un canapé plat, et sa tête tomba tout naturellement sur l’oreiller.
Personne n’émit de réflexions sur cet incident, d’ailleurs facile à prévoir.