‹ Les filles d'enferChapitre 27 sur 32 · I.e souper touchait à sa tin · texte numérisé non relu

I.e souper touchait à sa tin

Pendant qu’on versait le café dans les tasses, l’étran-

gère ouvrit le piano et joua en sourdine une valse de Godfrey :

Si tu veux,

Tous les deux,

Nous irons, ma belle!...

— Madame, dit un des officiers quand elle eut achevé la valse, nous ne voudrions pas être indiscrets. Cette chambre était réservée pour nos réunions. Elle est entièrement à votre disposition. Vous avez sans doute besoin de repos. Je vais réveiller notre ami...

— Non, je vous en prie... il dort si bien. Je me reprocherais d'avoir troublé son sommeil. Je compte reprendre tout à l’heure le train de Poitiers. En s’éveillant, votre ami aura peut-être besoin d’une tasse de thé, et cela me donnera l'occasion de vous remercier de l’hospitalité.

Les trois jeunes gens saluèrent et se retirèrent sans, bruit dans leurs chambres.

La jeune femme ferma la porte, donna un tour de clef, et revint s’asseoir au coin de la cheminée, songeant à la singularité de sou aventure. Après avoir mi» du bois au feu, lissé ses cheveux et donné un coup d’œil à la glace qui lui renvoya un compliment flatteur, elle s’approcha du capitaine Robert qui dormait toujours avec la même béatitude .

Comme elle se penchait pour l’observer, il fit un mouvement.

— Il rêve, murmura-t-elle. . . Quel aimable garçon... Et penser qu’il sera peut-être tué.

— A Léajactaest! s’écria le capitaine Robert, en faisant un saut de carpe prodigieux et en retombant sur le liane.

— Grands dieux ! s’écria-t-elle en reculant un peu, qu’est-ce qu’il dit ?... Monsieur ?... capitaine ?...

— Hein ? oui, murmura le dormeur, dans cet état de somnolence qui n’est plus le rêve et qui n’est pas la réalité... J’avais la tète fatiguée.,. Je suis désolé...

— Vous avez beaucoup bu...

— Oui, madame.

— Voulez-vous une tasse de thé?

— Non, merci, jamais... Du kirsch me remettra tout à fait... Thibaut, donne-moi un verre de kirsch.

— Vos amis ne sont plus là.

— Comment ! exclama Robert en bondissant sur son canapé, partis ? Sans moi? Et me voilà seul dans la Tour de Nesle, avec une femme!

— Est-ce que vous avez peur, capitaine ?

— Je crois bien... Que s’est-il donc passé, madame ?

— Rien... On vous a laissé reposer... N'avez-vous pas envoyé le garçon à la gare ?

— Je lui ai dit que, s’il n’y avait pas de train cette nuit pour Poitiers, il pouvait aller se coucher.

— Comme il n’est pas revenu, c’est qu’il n’y en a pas.

— 11 reviendra pour le premier train du matin avec une voiture.

— C’est trop d’attention... Êtes-vous tout à fait bien, capitaine? Vous avez à peine dormi une heure.

— Il me semble vaguement qu'on a fait de la musique.

— Oui, j'ai joué une valse de Godfrey.

Elle s’assit au piano.

— Aimez-vous cela?

— C’est charmant, dit Robert, qui retomba dans un profond sommeil.

Le lendemain matin, le capitaine Robert se retrouva seul. Il aperçut Pungolo qui s’occupait à composer discrètement le déjeuner en rassemblant les éléments du souper.

Il passa la main sur son front, comme pour évoquer les souvenirs de la veille.

— Pungolo?...

— Capitaine?

— Et cette dame?

— La voiture est venue la chercher à sept heures. Je suppose qu’elle aura pris le premier train qui va à Poitiers. Elle n’a pas voulu que je réveille monsieur.

— C’est pousser un peu loin le respect de mon repos, songea Robert. Et, reprit-il, elle est partie sans rien dire?

— Non, monsieur, elle n’a rien dit; mais elle a écrit

quelque chose sur une photographie qui est dans le portefeuille de monsieur.

Robert l’ouvrit.

A la place de la carte photographique de mademoiselle Léa, qui avait disparu, il trouva celle de l’inconnue, avec ces mots au crayon :

La Tour, prends garde!

Novembre 1870.

— C’est bien, se dit Robert, je vais aller m’informer à la gare.

A son retour, il trouva ses compagnons réunis à table, en train de déjeuner.

Vert-Vert, absent la veille, présidait.

— Mon cher Robert, dit-il, on vient de me raconter votre conquête. D’où venez-vous à cette heure?

— Du chemin de fer, à la recherche de mon inconnue.

— Qui n’a pas dit son nom...

— Ni celui de sa rue.

— Eh bien?

— Le chef de gare et plusieurs employés du chemin de fer ont, en effet, remarqué la voyageuse. Elle est descendue de voiture à sept heures un quart, et elle s’est assise dans la salle d’attente. La buraliste ne croit pas lui avoir délivré de billet, et personne ne l’a vue monter en wagon. Je suppose qu’elle aura simulé un

départ pour éviter des recherches, laisser perdre sa trace, et rester dans la ville.

— D'après le signalement, si je ne me trompe, cette femme est une amie à moi.

— Voici le portrait, répondit Robert en ouvrant son portefeuille, et en présentant la photographie à Vert- Vert.

— Juste. C’est la Petite-Duchessê. ,

— En ce cas, mon cher, vous allez me donner des indications précises.

— Vous désirez poursuivre l’aventure?

— Certainement.

— Et Léa?

— Léa m’afflige.

— Il m’est particulièrement pénible de satisfaire à

votre désir; mais, aux termes des statuts

— Pardon, cher ami, n’en parlons plus.

— Au contraire, parlons-en.

— Je vous délie de toute espèce d’obligation envers moi, pour peu que cela vous déplaise.

— Vous en jugerez. Cette dame est madame d’Orvillers. Elle a quitté Paris au commencement de septembre, et est allée s’installer chez une amie, à Poitiers. Elle m’a écrit plusieurs fois. Je ne lui ai pas répondu. J’ignore comment elle a su que j’étais ici, mais il est certain que c’est moi qu’elle venait y chercher. Elle vous a raconté un roman.

— Chasse réservée, dit Robert.

— Non; d’abord vous ne la connaissiez pas, ensuite je vous la cède sans arrière-pensée. Elle est de bonne prise.

— Amour-propre à part, je dois reconnaître que je ne lui ai pas inspiré une passion bien violente, et elle parait vouloir en rester là.

— C’est ce qu’il faudra voir.

— C’est vu.

— Pas encore. Nous allons la retrouver.

— Procédons méthodiquement. Dans quels termes êtes-vous avec elle?

— A Paris, nos relations étaient intermittentes. Elle n’avait pas une exigence absolue, et nous étions assez camarades. Elle m’avait seulement prié de ne pas la chagriner, et je m’étais engagé à garder la neutralité avec ses amies intimes. La Petite-Duchesse est veuve et indépendante. Elle habite à Paris, boulevard Maleshcrbes-

— Comment a-t-elle pu savoir que vous étiez ici?

— A l’hôtel, à la poste, que sais-je? Elle a tant d’amis

— Mais le mot de passe : La Tour, prends garde?

— Dans une ville de province, dix jeunes gens peuvent garder un secret; mais, comme il y a nécessairement des femmes dans le jeu, c’est le secret de Colombine, d’Arlequin et de Polichinelle... J'éclaircirai le fait.

— Enfin, cher ami, si vous aviez été là?

— Une femme ne serait pas entrée ici, moi présent, sans que je ne me sois assuré de ses intentions.

— Pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus?

— Inutile, elle ne me rencontrera pas. C’est tout ce que je désire, surtout aujourd’hui.

— Une question, Vert- Vert, dit Thibaut : d’où venezvous?

— De Tours. Le temps de fumer un cigare et vous aurez la clef de l’énigme, qui n’a rien de mystérieux.

Voici l’exposé sommaire des faits racontés par Vert- Vert à ses amis.

Comme il flânait à travers la ville, en quête de quelque aventure, le vicomte Carlo Albano rencontra une jeune personne d’une beauté merveilleuse, en compagnie de deux dames respectables et d’une gouvernante.

Pungolo les suivit, et, s’étant assuré que ces dames avaient pris des tickets pour Tours, il revint informer son maître du résultat de cette première découverte.

— C’est bien, dit Vert-Vert. Va à la maison, fais ma valise, et informe nos amis que je m’absente. Tu prendras l’express de ce soir; je te retrouverai à Tours demain, à l’arrivée du train.

Ce point réglé, Vert-Vert prit un billet pour Tours et entra dans la salle d’attente. Il y avait peu de monde.

Quelques moments après, il s'installa dans un compartiment vide, à la suite du raisonnement suivant :

« Elle m’a vu; elle a pu deviner que je m’embarque

en son honneur; donc, si elle veut m’encourager, elle ne me laissera pas seul.

» Si elle choisit un autre compartiment, je m'y installe, et je constaterai si ce choix est dicté par la volonté des dames respectables, ou par son désir d’éviter ma compagnie; auquel cas je descends à la première station et je m’en retourne. »

La chance était pour lui.

La jeune inconnue monta sans hésiter dans son compartiment. Les deux dames et la gouvernante la suivirent, la cloche donna le signal du départ et le train se mit en marche.

Le début promettait; mais l’aventure devait finir de la façon la plus vertueuse. Sans doute, ce jour-lù, Vert-Vert put accuser le Diable d’ètre tombé dans son bénitier.

Après un échange de courtoisies banales, le dialogue prit une tournure plus déterminée. Ses compagnes de voyage étaient des exilées de Paris qui s’étaient d’abord fixées à Orléans, puis à Bourges, ensuite à Bordeaux; enfin, toujours poussées vers de nouveaux parages, elles avaient stationné dans la ville habitée par Vert -Vert. Comme elles s’y enüuyaient et que les nouvelles y arrivaient en retard, elles allaient se fixer à Tours.

Les wagons des chemins de fer étaient dans un état pitoj'able, désarroi causé par les transports militaires.

Les petits rideaux avaient été transformés en cravates. Outre cette considération, la portière du compartiment avait un carreau cassé. Vert-Vert prit sa couverture de voyage pour masquer cette issue ouverte à l’air glacial ; mais ses voisines s’y opposèrent, et, comme elles avaient une cargaison de châles et de manteaux, on les utilisa.

Vert- Vert et la jeune tille combinèrent leurs efforts pour fixer cette tenture à grand renfort d’épingles. Pendant cette opération, par une de ces maladresses communes à tous les amoureux, il poussa l’audace jusqu’à, effleurer sa main, puis à la serrer, enfin il y déposa un baiser, si respectueusement qu’on ne s’en fâcha pas.

Réglementairement, le train de Bordeaux doit arriver à Tours à une heure du matin ; mais, par suite de l’encombrement de cette ligne, celui où se trouvait Vert-Vert, n’arriva qu’à trois heures. Ilavait eu le temps de faire connaissance. Le hasard le servit au point d’avoir quelques relations communes avec ses compagnes de voyage j il n’était plus un étranger pour elles, et on accepta ses offres de chevalier servant.

Sauf le mouvement de la gare, pleine de troupes couchées sur le quai et dans les salles d’attente, la ville était endormie et silencieuse comme une nécropole.

Il s’agissait de trouver de la place pour cinq personnes. Les hôtels regorgeaient de monde jusque dans les couloirs: les maisons particulières étaient bondées.

LES FILLES d’eNFER

comme des casernes. En outre, il fallait s’orienter au milieu de la nuit, dans une ville inconnue, et trouver une porte hospitalière sous peine de coucher à la belle étoile.

Les omnibus des hôtels stationnaient bien à la gare et se chargeaient de transporter les voyageurs à domicile; mais, à moins d’être assuré d’ungite, on risquait fort de camper au milieu de la rue.

Cependant la jeune fille ne paraissait pas envisager cette situation par ses côtés mélancoliques, et elle déclara que tout cela lui était indifférent.

Les réponses du cocher étaient absolument décourageantes. Vert-Vert lui demanda s’il pouvait les conduire jusqu’à un village voisin. Il répondit que c’était impossible, mais qu’on pourrait attendre le jour dans son omnibus. Cette perspective, sans être agréable, n’était pas à dédaigner, et l’offre fut acceptée en désespoir de cause, au cas où on ne parviendrait pas à trouver le « Sésame ouvre-toi » d’une habitation plus régulière.

Les voyageurs avaient consigné leurs bagages à la gare. L’omnibus se mit à rouler à travers les rues de la ville. Après avoir égrené ses voyageurs, le cocher demanda si on voulait essayer de chercher un asile sur ses indications. Toutes les tentatives étant restées infructueuses, l’omnibus revint à son point de départ par l'avenue du Mail. .

Vert-Vert tira le cordon d'arrêt, mit pied à terre et frappa aux volets d’une maison de belle apparence, précédée d’un jardin, devant laquelle il était descendu.

Comme il ne connaissait ni la ville, ni ses habitants, il se confiait aveuglément au hasard, qui est parfois la providence des hommes intelligents.

— Savez-vous quel est le propriétaire de cette habitation? demanda-t-il au cocher.

— Elle appartient au comte d’Aigrigny; mais je crois qu’il n’y demeure pas en ce moment, et qu’elle est occupée par quelqu’un du gouvernement.

— Elle serait occupée par le diable qu’elle s’ouvrira, dit Vert-Vert, en tirant la sonnette de la grille avec énergie.

Quelques minutes s’écoulèrent. Une lumière apparut sous le vestibule du rez-de-chaussée, et un homme traversa le jardin, en protégeant de sa main la flamme d’une bougie.

— Que demandez-vous? interrogea l’homme.

— Je veux parler immédiatement à votre maître.

— De quelle part?

— De la mienne. Il y a là des dames qui attendent.

— M. Dorsaux a travaillé très-tard, et il est couché...

— Réveillez-le. Voici ma carte.

— C’est que j’ai l’ordre...

— Faites votre service. Si vous refusez, vous en rendrez compte.

L’homme à la bougie gardait le silence. Il hésitait encore.

Après un moment de réflexion, il sembla prendre son parti.

— Si monsieur voulait attendre, je pourrais mettre le second étage à sa disposition, et demain matin je porterais sa carte à M. Dorsaux.

— A quelle heure ?

— A la première heure .

— Soit. Ces dames ont besoin de prendre du repos.

Vert-Vert paya le cocher; puis les quatre voyageuses

descendirent de voiture, prêtes à suivre l’aventureux chevalier qui leur ouvrait un asile.

La grille roula sur ses gonds et se referma sur eux.

Quelques instants après, ils étaient installés dans un appartement confortablement meublé. Comme il n’y avait que deux lits, la gouvernante se contenta d'un matelas à terre, et, après avoir souhaité une bonne nuit à la compagnie, Vert-Vert se retira dans une chambre voisine. Là il s’étendit sur un canapé, enveloppé dans sa couverture da voyage, et il ne tarda pas à s'endormir d’un sommeil aussi tranquille que s'il eût été le propriétaire de la maison.

Le lendemain matin, au réveil, Vert-Vert ne fut pas médiocrement surpris en apprenant, par le concierge, que M. Dorsaux avait reçu la visite matinale de ses compagnes de voyage, et qu’il leur abandonnait l’ap-

parlement du deuxième étage jusqu’à ce quelles eussent trouvé un logement dans la ville.

Une fois ce renseignement obtenu, il remit sa carte et se rendit à la gare.

Il trouva le fidèle Pungolo, arrivé par l’express du matin et porteur du billet suivant :

« Nous partons après-demain pontificaux. Reviens.

pour rejoindre les » Robert. »

Le train-express du soir partait à onze heures, et devait le conduire à destination le lendemain matin.

Après déjeuner, il se présenta chez les nouvelles locataires de M. Dorsaux. Elles lui reprochèrent d’avoir déjeuné au dehors, et lui renouvelèrent leurs remerciements pour la bonne grâce avec laquelle il avaitrempli son rôle de chevalier.

En apprenant qu’il repartait le soir même, la plus âgée des deux dames lui fit accepter une invitation à diner.

— J’ai une commission à vous donner, dit la jeune fille ; venez avec moi faire un tour de promenade au jardin.

Ils s’éloignèrent ensemble.

■— Je me nomme Mathilde d’Avrianches, reprit-elle en s’appuyant sur son bras. Mes deux frères sont avec

Charette. Si vous les rencontrez, dites-leur que vous êtes de nos amis.

— Merci, mademoiselle.

— Vous repartez ce soir. J’espère que vous ne m’oublierez pas au retour à Paris.

Vert- Vert s’inclina.

— Pensez à moi quelquefois, ajouta-t-elle, en lui donnant une bague dont la pierre d’opale ressemblait à une larme cristallisée. Je prierai pour que vous soyiez épargné dans cette guerre. C’est bien à vous, qui êtes étranger, de combattre pour notre pays.

— Rome est ma mère, mademoiselle, et la France est ma patrie d’élection.

Le reste de la journée s'écoula sans incident marqué.

Le lendemain, Vert-Vert rejoignait ses amis auxquels il raconta cette aventure.

Malgré son dénouement platonique, elle lui laissa au cœur une pensée d’amour, vague, indécise et mystérieuse comme un rêve inachevé, comme un accord de musique qui s’éteint, un parfum qui s’évapore.

Au commencement du mois de juin 1871, tous les membres de Lovelace-Club se trouvaient de nouveau réunis à la Villa des Fleurs. Il fut convenu que l’association renaîtrait quand le temps aurait fait son œuvre d’apaisement et d'oubli. Le volcan ne crachait plus ; mais une colonne de fumée légère témoignait qu’il n’était pas éteint.

Nous touchons à la contre-partie de cette étude de mœurs contemporaines. Elle ne serait ni harmonieuse, ni complète, si, au milieu des types infernaux, nous ne faisions pas apparaitre une ligure calme, pure et lumineuse.

Peut-être, en lisant cet épisode, les lecteurs qui ont trouvé des pages cruelles et brutales, rcconnaitront-ils que nous avons traité notre sujet d’une main froide. Peut-être aussi nous sauront-ils gré, après avoir montré les Filles d’Enfef, d’évoquer un ange, et de choisir la vertu, qui nous a semblé la plus belle, l’Amour, qui se résume en un mot : l’aspiration à l’idéal.

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