I.E8 EII.LES D ENFER
Qui eût dit au marquis qu’il laisserait un regret à cette chaumière de pêcheurs? Et pourtant, il devait abandonner un lambeau de son cœur à l’enfant, qui avait animé sa solitude comme un oiseau familier ; il emportait la chaîne légère, mais indestructible, qui devait unir sa destinée à celle de la petite Odette, comme le jour qui décline s’unit dans l’ombre à la prochaine aurore.
A la veille de partir, en revenant de faire ses adieux à son voisin, le comte d’Orvillers, et comme il prenait place à l’humble table de ses hôtes pour le repas du soir, il remarqua l’absence de l’enfant.
Jérôme la trouva tout en larmes dans la chambre du premier étage.
— Pourquoi ne veux- tu pas souper, Odette ? interrogea le marquis, visiblement touché par ces larmes.
— Je ne voulais pas que vous me voyiez pleurer.
— Et pourquoi pleures-tu, mon enfant?
— Parce que vous vous en allez.
11 y a, dans l’expression naïve des sentiments vrais, une puissance communicative qui trouve le chemin des esprits les mieux armés contre les surprises du cœur.
Le marquis l’embrassa avec une tendresse paternelle, et chercha à la consoler par des paroles affectueuses qui semblaient redoubler son chagrin.
— Je m’intéresse à 'l’enfant que vous avez adoptée,
dit-il à ses hôtes . Je veux faire quelque chose pour son avenir, si toutefois vous consentez à vous séparer d’elle.
— La petite nous a porté bonheur, monsieur, répondit le marin. Nous aimerions bien la garder avec nous; nous sommes vieux et nous n’avons qu’elle; mais nous ne voulons pas la priver de vos bontés, et nous ferons ce que vous déciderez.
— J’ai des amis qui habitent à Poitiers. Je vais l’y conduire, et elle fera son éducation au couvent des Ursulines... Veux-tu venir avec moi, Odette ? ajouta-t-il.
— Oui, répondit-elle en essuyant ses yeux, avec ce féroce égoïsme des enfants.
— Il ne faut pas être ingrate pour ceux qui t'ont recueillie. Tu viendras passer tes vacances auprès d’eux, à la Repentie.
— Oh! oui.
— Odette, dit la vieille femme, va mettre tes habits du dimanche.
— Qu’elle n’emporte rien, elle trouvera son trousseau au couvent... L’enfant vous a été i\ charge, continua le marquis en mettant une cartouche de maroquin pleine d'or sur la table, voici pour les bons soins que j’ai reçus dans votre maison hospitalière.
— Nous sommes pauvres, dit le vieux marin; mais nous n’avons jamais regretté de partager le pain avec Odette.
— Vous êtes de braves et honnêtes gens, et j’apprécie votre sacrifice.
Au bout de quelques instants, l’enfant reparut dans son costume du dimanche.
Après avoir embrassé ses parents adoptifs, en leur disant au revoir, elle prit place dans la voiture du comte d’Orvillers, qui voulut les accompagner jusqu’à la ville voisine.
Ils arrivèrent à Poitiers vers quatre heures de l'après-midi, où ils furent reçus avec cordialité dans la famille d’Avrianches.
Le marquis raconta l’histoire d’Odette, et tout le monde partagea l’intérêt qu’il portait à l’orpheline.
Le lendemain de leur arrivée, la baronne d’Avrianches se rendit avec elle auprès de la supérieure du couvent, qui souscrivit avec empressement à l’admission de la nouvelle pensionnaire. ‘
Une fois cette condition réglée, le marquis prit congé de ses hôtes, qui se chargèrent volontiers de remplir l’office de correspondant, et de veiller sur sa protégée .
Odette allait avoir treize ans. C’était encore une enfant grêle et nerveuse . Elle montra tout d'abord les plus heureuses dispositions, et, malgré l’insuffisance de son éducation première, sœur Sainte-Élisabeth la prit dans la division des élèves de son âge, et lui donna des leçons particulières qui lui permirent bientôt de mériter les premières places.
Tous les mois, régulièrement, Odette écrivit au mar-
quis de Valmer. Au début, ses lettres De. renfermaient que des témoignages de respect et de reconnaissance pour son bienfaiteur; mais, peu à peu, elles devinrent plus intéressantes, et il put suivre ainsi les progrès de ses études et la transformation rapide qui s’opérait dans l’esprit de l’enfant. Elle était à cet âge mixte où, presque sans transition, elle allait devenir une jeune fille, et la métamorphose était presque accomplie.